The Reader de Stephen Daldry: critique du film

The Reader: Kate Winslet et Ralph Fiennes dans un film troublant sur le poids du passé et le sentiment de honte et de culpabilité

Après The Hours, une autre adaptation littéraire pour Stephen DaldryAprès le très beau The Hours en 2002, tiré du roman du même nom de l’américain Michael Cunningham, hommage à Virginia Woolf et son célèbre roman Mrs Dalloway, c’est encore avec une adaptation que nous revient Stephen Daldry, The Reader, d’après le roman de Bernhard Schlink. Ayant entendu de nombreuses louanges sur le livre, je n’ai pas pu m’empêcher de lire celui-ci peu avant la sortie du film sur nos écrans (le film était sorti aux Etats-Unis et au Royaume-Uni six mois plus tôt) et je l’ai dévoré en deux jours. J’ai été profondément touchée et captivée par ce roman impressionnant et c’est donc avec un oeil averti que je me suis rendue au cinéma pour voir le film de Daldry

… Et je n’ai pas été déçue, même si quelques menus détails peuvent un peu faire tiquer. Parmi les détails en question, on sent dès le départ la gêne du cinéaste anglais, qui réalise un film avec un casting purement anglo-saxon d’après un roman allemand sur le sentiment de culpabilité des Allemands lié à la 2ème guerre mondiale… l’histoire se déroulant bien entendu en Allemagne. Ainsi, plutôt que de laisser ses acteurs parler avec leur accent britannique naturel, il leur a demandé d’adopter un accent allemand tout en parlant anglais du début à la fin! Heureusement que les acteurs principaux, Ralph Fiennes et Kate Winslet, n’en rajoutent pas trop de ce côté-là, car cela procure une certaine gêne durant les premières minutes du film.

Un film très réussi sur le sentiment de culpabilité allemand malgré quelques coupes dans le roman

Pour ce qui est du reste, le film est admirablement réalisé, Daldry a conservé son style assez classique sans être pour autant lisse (loin de là) qui était déjà présent dans The Hours et si l’intrigue a subi quelques coupes drastiques de ci de là que les lecteurs du roman pourront regretter (tous les passages avec le père du héros, ambivalents et enrichissants, ont été coupés notamment, ainsi que l’intérêt d’Hanna pour les livres sur la Shoah à la fin du roman), la tension si palpable de l’histoire, sa complexité et son ambivalence sont bien présents. De la liaison torride de l’adolescent de quinze ans avec une trentenaire énigmatique qui a manifestement des sentiments pour lui mais le manipule en partie par la même occasion et jouit de l’influence qu’elle exerce sur lui, à l’étudiant en droit qui vient assister au procès pour crimes de guerre dans lequel cette même femme, qu’il n’avait pas revue depuis, est sur le banc des accusés, à l’homme d’âge mûr encore retranché dans le passé, The Reader nous conte une histoire âpre et douloureuse. L’histoire d’une génération qui a du mal à faire la paix avec son passé: une des questions qui tourmente un des étudiants en droit, au cours du film, est de savoir le rôle qu’ont joué ses parents et ceux des personnes de sa génération durant la guerre. Peut-on pardonner, ou ne serait-ce que comprendre? La relation entre Michael et Hanna est de la même nature: le héros ne peut ni la renier ni l’avouer, et en est changé à vie.

Vous avez dit mélo? Un film émouvant mais qui sait rester à la bonne distance

Le personnage interprété par Kate Winslet, Hanna, se fait faire la lecture par le jeune héros. Un acte qui prendra un tout autre sens plus tard dans le film. Certains ont reproché au film un aspect mélo trop appuyé. Il est vrai que dans le roman, le héros, qui est également le narrateur, revient sur les évènements de manière distancée, avec une objectivité qui tend parfois à une certaine froideur. N’ayant toujours pas réussi à faire la paix avec son passé mais ne pouvant l’oublier, hanté qu’il est par cette femme, il apparaît souvent comme hors de lui-même, détaché de sa propre vie pour mieux s’en protéger. Il n’est pas indifférent ni réellement impartial (il ne cache pas sa souffrance durant le procès, ni l’ambivalence qui l’habite et les traces laissées dans sa vie) mais ses émotions sont néanmoins enfouies et il apparaît comme un personnage fermé. D’ailleurs, nous sommes tout le temps dans ses pensées dans le roman, celles-ci se révélant souvent contradictoires par rapport à ce qu’il laisse entrevoir aux autres.

Autant dire que la manière de traduire la personnalité de ce personnage à l’écran a dû être un point délicat sur lequel les scénaristes puis le cinéaste et son acteur Ralph Fiennes ont dû sérieusement plancher pour que le spectateur ne reste pas extérieur au héros et donc au film sans, pour cela, avoir recours à une voix-off omniprésente pour expliciter les sentiments du personnage, ce qui aurait sans doute été une facilité. Ainsi, au final, le personnage campé par Fiennes, bien que torturé et renfermé, est bien plus à fleur de peau et pleure abondamment dans plusieurs scènes, ce qui a évidemment fait débat. Les scènes rajoutées avec sa fille sont là pour offrir au héros un exutoire et ainsi une possibilité de guérir ses tourments, ce qui ne se présentait pas au narrateur du roman, ce qui allège en effet quelque peu la fin en terminant par une lueur d’espoir. Cependant, il faut relativiser: si le héros pleure en effet beaucoup à plusieurs moments, le tout est loin de sombrer dans le mélo. Le film reste passionnant et extrêmement tendu et ne cède pas à la facilité des violons. On peut comprendre les raisons qui ont poussé les scénaristes et producteurs du film à effectuer quelques changements dans le comportement du héros. Après tout, ce qui est palpable dans un roman ne l’est pas nécessairement à l’écran et il aurait été dommage qu’en essayant de trop respecter le roman de Schlink à la lettr Hanna (Kate Winslet) est accusée de crime de guerre durant la 2ème guerre mondiale e le cinéaste donne l’impression au spectateur que son héros est un homme rendu froid et insensible par sa liaison de jeunesse, ce qui aurait été en contradiction totale avec le roman. En ce sens, Daldry n’aurait pas pu montrer, comme dans le roman, le héros visiter les camps de concentration vingt ans après la fin de la guerre et ne rien éprouver. Ce n’est pas par indifférence que le narrateur dit ne rien éprouver à ce moment-là mais le procès l’a vidé de tout et les lieux, vides et propres, lui semblent irréels, il n’arrive pas à se représenter ce qui s’y est passé, de même qu’il n’arrive pas à se représenter le comportement injustifiable de son ancienne maîtresse durant cette période. Ceci se comprend parfaitement dans le roman mais à l’écran, à moins de recourir à une voix-off, cela aurait laissé entendre un message contradictoire aux intentions de l’auteur et qui aurait été inacceptable pour les spectateurs, donc le héros n’est pas détaché lors de sa visite des lieux.

Ainsi, je pense que Daldry reste à la bonne distance: le film est inconfortable mais très émouvant à la fois sans en faire trop. On ressens de l’empathie vis-à-vis du personnage joué admirablement par Kate Winslet sans pour autant l’excuser, le film n’en fait pas une victime mais laisse percevoir les contradictions d’une femme qui n’est pas mauvaise en soi, tout comme ne l’étaient pas nécessairement les Allemands qui, bien que n’étant pas Nazis, ont fermé les yeux sur les événements ou accepté des postes qui leur ont donné une position inacceptable dans cette guerre. La force du film (tout comme c’est le cas du roman) est de nous faire sentir cette ambivalence qui déchire le héros et ses camarades étudiants en droit. En cela, le film est particulièrement réussi. Une interprétation remarquable et habitée de Kate Winslet

Et il y a bien évidemment les acteurs: Ralph Fiennes et Kate Winslet. L’interprétation de cette dernière est tellement impressionnante que Fiennes, par ailleurs très bien, passe relativement inaperçu. Formidable actrice de composition, elle incarne corps et âme le rôle d’Hanna, adoptant une démarche et des gestes étonnants de précision qui semblent complètement naturels et nous font oublier en un rien de temps qu’il s’agit de LA star Kate Winslet que nous voyons dans le film. Alors que certaines actrices auraient pu pousser un peu trop la performance en en rajoutant, ici rien dans son jeu ne semble surfait et son implication dans le rôle est telle qu’on ne peut qu’applaudir son couronnement aux Oscars. Tout comme Meryl Streep, aux côtés de laquelle elle a été photographiée lors de la soirée suivant la cérémonie, elle semble en effet pouvoir se fondre dans n’importe quel rôle, du plus exubérant au plus renfermé ou inquiétant sans faire preuve de cabotinage, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Nous reviendrons d’ailleurs à cette occasion sur sa carrière dans un article détaillé très prochainement. Le jeune David Kross, qui interprète Michael jeune (que l’on voit donc bien plus que Fiennes qui, en fin de compte, n’est vraiment présent que dans la dernière partie du film, même si son nom n’apparaît pas sur l’affiche du film) est quant à lui remarquable de justesse dans un rôle qui n’est pas évident.

Au final, malgré les quelques petites réserves qu’on peut lui accorder (qui tiennent plus du détail, selon moi) The Reader est un film très réussi, étouffant et bouleversant et soutenu par une distribution d’une très grande justesse qui confirme le talent de Stephen Daldry, cinéaste sensible sans être pour autant démonstratif. A ceux qui auront vu le film et qui voudront prolonger l’expérience, je conseille bien entendu, si ce n’est déjà fait, de lire le roman de Bernhardt Schlink (disponible au format poche pour 6 euros).

 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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