L’Imaginarium du Docteur Parnassus de Terry Gilliam: critique du film

Terry Gilliam présente sa nouvelle folie: L'Imaginarium du Dr Parnassus

Terry Gilliam revient avec un film à l’imaginaire déjantéTrois ans après Tideland, film aussi génial que déjanté resté plus ou moins obscur aux yeux du grand public en raison de la noirceur des sujets qu’il abordait (mort, drogue, pédophilie, nécrophilie, taxidermie… le tout au travers du regard émerveillé d’une gamine de huit ans), Terry Gilliam est de retour avec L’Imaginarium du Docteur Parnassus, un film pour lequel il retrouve grands moyens et liberté artistique. Une aubaine pour l’excentrique Américain des Monty Pythons, qui a souvent été le pire cauchemar des studios américains, qui ont souvent cherché à canaliser ou asceptiser sa folle imagination.

Ici, Gilliam retourne en terrain connu (contes, monde alternatif débridé, baroque assumé…) et s’en donne à coeur joie pour tout exploser au passage, à commencer par la structure de l’intrigue, éclatée, mais qui s’avère être cohérente en dépit des apparences. L’histoire est celle du Docteur Parnassus, un immortel conteur d’histoires qui a inventé un processus permettant à quiconque s’aventure de l’autre côté de son miroir de plonger dans sa propre imagination, avec tous ses monstres et merveilles… Les monstres menaçant régulièrement d’engloutir l’âme du visiteur, car le docteur a tendance à accepter des paris du diable, envers lequel il a une dette. Il est accompagné de sa fille Valentina, à quelques jours de fêter ses 16 ans, un jeune adolescent et un nain qui lui sert de conseiller. Tous quatre parcourent les villes en roulotte pour se produire en spectacle tout en fuyant la police, qui les chasse régulièrement. Lorsque Valentina sauve un soir un homme pendu sous un pont (Heath Ledger), tout va se trouver bouleversé…

Un film aussi enthousiasmant que déroutant, où Gilliam retrouve ses thèmes de prédilection L’Imaginarium du Docteur Parnassus fait partie de ces films qu’il est difficile de digérer à la première vision (à l’instar du génial Brazll) mais qui laissent néanmoins des images et des sensations inoubliables et donnent fortement envie de retourner les voir, pour mieux en appréhender les subtilités et se replonger dans leur monde aussi merveilleux que cauchemardesque. Bien qu’ici le merveilleux l’emporte sur le cauchemar (contrairement à Brazil ou Tideland), on est très loin des Frères Grimm (2005), film de commande comportant certaines bonnes idées mais sur lequel le cinéaste dû renoncer au final cut  et accepter l’asceptisation du contenu. Il y a une bonne dose de Baron de Mündchausen dans ce film: il y a d’abord le héros, conteur de génie incompris et vieillissant à l’imaginaire débridé, mais également  une héroïne , fille de celui-ci (fille adoptive, en quelque sorte, dans le Baron) qui est au centre de cette aventure. Gilliam avait réalisé Mündchausen en 1989 pour ses filles et il paraît évident ici que son rôle de père lui a en partie inspiré cette histoire qui s’avère être celle d’un père qui doit accepter de laisser grandir et partir sa fille pour qu’elle devienne une jeune femme épanouie.

C’est d’ailleurs là que se révèle la part la plus sombre du film, qui offre une réflexion/illustration assez étonnante sur la condition féminine. Le film commence ainsi par une tentative de viol sur un mode comique (la jeune fille en costume d’époque n’est pas l’innocente pucelle que l’ivrogne pense avoir face à lui) qui sera suivie, moins d’une demi-heure plus tard, par une scène moins évidente et beaucoup moins drôle sur ce qu’est un viol: une invasion tout aussi psychique que physique. Souhaitant attirer une cliente potentielle à l’intérieur de l’imaginarium sans son amie (il est dangereux que deux imaginaires s’entrechoquent), le jeune comédien Anton propulse celle-ci, terrorisée, de l’autre côté du miroir contre son gré. Une ellipse nous empêche de voir ce qu’a produit l’imaginaire de la jeune femme, tout juste apprendra-t-on d’Anton que c’était « horrible. » Plus tard, nous découvrirons que cette cliente est devenue la putain du diable car elle n’a « pas eu le choix. »

Les craintes d’un père pour sa fille se retrouvent ainsi de manière centrale dans l’intrigue et la vision de la femme-objet proposée dans la dernière partie du film est aussi décalée que subtile, menant à une représentation géniale lorsque tout ce monde soudain devenu cauchemardesque se délite… Heath Ledger dans un dernier rôle aux multiples facettes Un autre thème central de ce dernier Gilliam est, bien entendu, la place du créateur (et plus particulièrement du conteur) dans la société. Autrefois, celui-ci avait un rôle capital, bien que marginal, en représentant un inconscient qui menaçait l’ordre de la cité car il rendait au public son rôle de sujet pensant. Le docteur Parnassus (Christopher Plummer) est ce grand conteur mais, après des siècles de lutte contre le diable, il semblerait qu’l n’arrive plus à défendre l’imaginaire comme avant et son public est la plupart du temps constitué d’ivrognes ou d’ignorants peu enclins à l’introspection déclenchée par son imaginarium. Vieillissant et à moitié vaincu, le docteur se contente surtout de survivre pour sa fille et picole abondamment. Néanmoins, le diable (excellent Tom Waits) est là pour le tenter avec ses paris et le forcer à faire preuve d’élan. Ce Parnassus partage ainsi de nombreux points communs avec le Baron de Mündchausen mais surtout avec Gilliam lui-même, grand rêveur devant l’éternel s’étant plus d’une fois heurté à la dure loi des studios (conflits pour la distribution de Brazil, production catastrophique sur le Baron…) et à la réalité elle-même (le tournage avorté de Don Quichotte après une série de catastrophes et la maladie de Jean Rochefort). Gilliam qui a à présent 69 ans et semble ici, dans ce grand barnum bariolé et déjanté réunissant l’imagerie, comme en condensé, de toute sa filmographie (à commencer par ses génériques dessinés pour les Monty Pythons) penser à l’héritage cinématographique qu’il laissera. Il est sans doute facile de parler d' »oeuvre testamentaire », d’autant plus que Heath Ledger, qui incarne le rôle central de Tony, est mort en plein tournage, mais toujours est-il qu’il y a comme un sentiment d’urgence ici et une mélancolie certaine.

Sentiment d’urgence qui se manifeste entre autres par ce qu’on pourrait qualifier comme un « trop-plein »:  trop plein d’imagerie débridée, de rebondissements, de sensations… qui crée un sentiment d’euphorie mais qui peut également avoir tendance à perdre le spectateur dans ce dédale où on ne sait jamais vraiment où il va nous mener. Il s’agit d’un sentiment familier avec Terry Gilliam mais il est fort probable que cette forme à priori déstructurée viendra à bout de la patience de plus d’un spectateur. Certains éléments manquent de clarté (ce qu’il arrive précisément aux personnes dont l’âme revient au diable, notamment, très confus) et d’autres choses auraient sans doute méritées d’être plus poussées, cependant, l’énergie et la vision de l’ensemble transcendent le tout. On est très loin de Charlie et la Chocolaterie de Tim Burton (auquel Gilliam fait un clin d’oeil au passage), enthousiasmant mais un peu trop lisse, une certaine noirceur demeurant même dans les imaginaires les plus édulcorés de certains  personnages pour culminer de manière prodigieuse à la fin. La manière dont le cinéaste surmonte le problème de la mort d’Heath Ledger est également intéressante et en cohérence avec le personnage et l’histoire, bien qu’on regretterait presque, sur le coup, que Gilliam ne ce soit pas plus lâché en plongeant dans l’absurde, un peu à la manière de I’m Not There (2007) de Todd Haynes  ou de Palindromes (2005) de Todd Solondz.

En fin de compte, L’Imaginarium du Docteur Parnassus marque le retour de Terry Gilliam dans un cinéma grand public tout en étant exigeant, qui constitue un peu la somme de l’imaginaire visuel et thématique qu’il explore depuis les années 70. Le cinéaste changera-t-il de cap après ce film pour explorer de nouveaux horizons? Cette possibilité paraît envisageable tant Gilliam se plaît ici à jouer avec les figures de sa filmographie. Mais, en rêveur incorrigible, il devrait s’attaquer dès 2011 au tournage de son Don Quichotte… sans Jean Rochefort cette fois. Espérons qu’il viendra enfin à bout de cette adaptation dont il rêve depuis des années.

 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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