Sex and the City 2 de Michael Patrick King (??): critique du « film »

Carrie et ses amies sont de retour dans Sex and the City 2: affiche originale d'une suite inutile

Une suite plus que ratée

Je me suis rendue hier à l’avant-première de Sex and the City 2, la suite des aventures de Carrie Bradshaw et ses amies Samantha, Charlotte et Miranda. Admiratrice possédant le coffret intégral de la série en édition limitée (celle qui se présente sous la forme d’une commode à chaussures), j’avais été relativement déçue par le premier opus cinématographique sorti voilà tout juste deux ans.

Pour rentabiliser et éviter une interdiction aux moins de 13 ans aux Etats-Unis qui aurait « limité » le public, Michael Patrick King, le showrunner et scénariste principal de la sitcom de HBO nous avait livré une comédie romantique grand public destinée à séduire tout autant les adolescentes que les spectatrices plus âgées de la série d’origine.

Les personnages y étaient présentés de manière bien plus simplifiée et l’aspect grinçant et provoc de la série avait presque entièrement cédé la place à de gentilles allusions pas très subtiles tandis que nous assistions à un défilé de mode de 2h20 où les marques de créateurs n’étaient pas seulement exhibées mais citées et mises en scène de manière outrancière (voir l’ode de plusieurs minutes à la robe de mariée Vivienne Westwood qui était disponible en boutique au même moment et la scène du sac Louis Vuitton).

Mais les personnages et l’intrigue, même dilués dans le rose bonbon, étaient suffisamment présents pour que l’on passe un agréable moment. C’est ce que j’attendais de ce film: à défaut de retrouver la qualité de la série, je pensais voir là un pur divertissement pop corn pour me détendre agréablement avant de reprendre le travail. Malheureusement, même les critiques les plus mesquines n’auraient pu me préparer à « ça ».

Hum, la crise vous avez dit?

La crise est passée par là et la pauvre Carrie a dû emménager dans un appart plus modeste

Vous vous souvenez peut-être qu’il y a un an Sarah Jessica Parker (qui est également une des productrices des films tout comme elle l’était sur la série) avait déclaré à plusieurs reprises en interview que la crise étant passée par là, il fallait que le film tienne compte de cette réalité et n’étale pas le luxe de manière aussi ehontée que dans le premier opus? A tel point que la styliste de la série, l’influente Patricia Field qui a fait de SJP une icône de mode, avait claqué la porte, outrée, en déclarant que « le cinéma ne connaît pas la crise » car les gens veulent du rêve? Eh bien, à la vue de l’affiche, vous ne serez pas surpris d’apprendre que la styliste a en fait réintégré le film mais ce qu’il faut surtout préciser, c’est qu’elle semble avoir également subtilisé le scénario pour le réécrire la veille du début du tournage et dirigé elle-même le film tandis que Michael Patrick King était séquestré. C’est la seule excuse que l’on pourrait trouver à l’équipe du film tant le résultat final est affligeant.

Pourtant, le film commence assez bien dans le genre divertissement léger: un flash-back nous montre l’arrivée de Carrie à New York dans les années 80 et sa rencontre avec ses trois meilleures amies. Brushings too much, fringues aux couleurs flashy de mauvais goût… pas de quoi casser des briques mais nous voilà de retour à New York et nous avons l’impression de retrouver de vieilles copines et lors de la première demi-heure, on pourrait même penser que ce deuxième film est bien parti pour corriger les erreurs du premier puisque mis à part une blague publicitaire où Carrie surnomme son meilleur ami gay Stanford Blatch de Lady Dior, il n’y a toujours pas de réclame pour tel ou tel créateur ni de murs de bagages Louis Vuitton.

Le mariage de Stanford et Anthony, s’il est kitsch et fastueux au possible (hum, la crise vous avez dit?) est assumé dans son ridicule même au point que ce passage est plutôt plaisant. Les visages familiers défilent, Charlotte craque face à ses deux petites filles insupportables et s’inquiète pour son mariage à cause des atouts mammaires de sa jeune baby-sitter, Carrie commence à constater que son union avec Big risque de s’installer dans la routine… Tout ceci est léger mais les personnages sont là, on pense qu’on va nous raconter ce qui leur arrive, suivre leur histoire… Hélas! Lorsqu’on apprend que le fameux voyage à Abou Dhabi, aux Emirats Arabes, est payé aux filles par un cheikh, l’affaire commence à sentir mauvais, et l’on n’est pas au bout de nos surprises.

Non-intrigue et personnages fantômes

Carrie Bradshaw (Sarah Jessica Parker) a son arrivée à New York dans les années 80 dans Sex and the City 2

A partir de ce moment-là, exit tous les personnages de la série que nous avons vus hormis les quatre amies et Big: les midinettes de 13 à 16 ans auquel le film est apparemment destiné se fichent des homos Stanford et Anthony, du mari juif et chauve de Charlotte et de celui, maladroit et grand gamin de Miranda. Jerrod Smith, le beau gosse qui a réussit l’exploit de garder Samantha pendant quatre ans n’apparaît que le temps d’une scène comme une simple piqure de rappel, on pense qu’on va le revoir, mais en fait non. Aidan réapparaît également, Carrie le croise au marché d’Abu Dhabi et dîne avec lui, l’embrasse par mégarde et hop, disparu! Le film fait mine d’ouvrir des intrigues qu’il abandonne aussitôt et on cherche en vain une quelconque histoire.

Qu’est-ce qui occupe les 2h et quelques du film alors? Le luxe, le bling-bling? Ces mots sont trop faibles et il faudrait inventer un nouveau terme pour décrire cette aberration à laquelle on n’oserait pas accoler des adjectifs tels que « scénaristique » ou « cinématographique ».

J’adore la série, je le répète, et je l’aimais aussi dans son aspect le plus factice : le côté bobo assumé, la mode, les décors pas franchement déprimants. Je pouvais d’autant plus apprécier ce glamour car il ne prenait pas toute la place, il restait un simple arrière-fond qui permettait aux auteurs de passer outre les questions d’ordre matériel (et de faire un peu rêver évidemment) pour s’intéresser à ce qui constituait le coeur de la série et en faisait le sel: les relations amoureuses et la sexualité, vues de manière décalée et audacieuse.

La série avait certes un côté outrancier, mais dans le bon sens du terme: remarquablement écrite, elle n’hésitait pas à enfoncer certaines portes et tapait dans le mille avec des scènes aussi crues qu’hilarantes qui s’avéraient malgré tout subtiles. Elle pouvait également se faire plus grave et traiter de manière convaincante des problèmes de couple, de sexualité, d’épanouissement personnel… Les personnages, caractérisés de manière à priori stéréotypée étaient à nos yeux des êtres de chair et de sang aux multiples dimensions et non de simples poufs allant de cocktails en cocktails dans les clubs les plus hype de Manhattan. Et le côté clinquant et glamour de la ville et de ses habitants les plus privilégiés étaient toujours vus de manière ironique par Carrie et ses amies, aisées certes mais pas dupes.

Ces personnages ont ici disparus et ont été remplacés par leurs simples enveloppes corporelles. On a beau reconnaître le jeu des actrices et deviner un tant soit peu nos héroïnes derrière ces marionnettes, les personnages sont inexistants car l’équipe du film s’en fiche complètement et soupire déjà d’extase à l’idée des millions de dollars sur le point d’être engrangés alors que Candace Bushnell, l’auteur du best-seller dont est tirée la série, vient de publier il y a tout juste deux semaines le prequel des aventures de Carrie, un roman très éloigné de la série et du livre, destiné aux adolescentes. Sex and the City 2 est un produit de plus vendu à ce public-cible dont le studio et les producteurs semblent se faire une piètre idée.

Où sont passées les héroïnes que nous aimions?

De femmes modernes à poufs capitalistes: les filles interprètent I Am Woman dans Sex and the City 2

Lorsque les filles sortent de l’aéroport à Abu Dhabi, autant le dire franchement, on aimerait pouvoir vomir et je ne dis jamais cela à la légère… Je n’aurais jamais pensé me sentir à ce point gênée devant un film mais j’ai passé le reste de celui-ci dans cet état de stupéfaction et de malaise. Quatre limousines immenses les attendent, elles ont chacune un majordome séduisant à leur service à l’hôtel, se conduisent de manière condescendante… Même Miranda, l’avocate, l’intello, qui aurait été écoeurée devant cet étalage immonde et superficiel dans la série ne semble pas voir le problème. Pire, elle est la première à courir dans la limousine en poussant des cris de joie hystériques!

A partir de ce moment-là, il n’est plus possible de douter que le film a été réalisé par des financiers qui se fichent de la série et qui pensent simplement à caser le plus de partenariats commerciaux possibles, le plus de guest-stars, le plus de tout ce qui est cher, et basta. Les dialogues sont plats, on passe d’un décor « de rêve » à un autre sans comprendre où on va, le mauvais goût est roi et nos quatre new-yorkaises s’en repaissent sans se soucier de quoi que ce soit. Miranda a démissionné, Charlotte est mère au foyer débordée avec une nounou à plein temps, Carrie est supposée être journaliste free-lance pour Vogue (je signe tout de suite vu ses moyens de princesse !!) mais on ne la voit pas écrire une ligne, Samantha dirige toujours son agence de comm’ mais on ne le voit pas franchement non plus…

Le semblant d’intrigue ébauché durant la première demi-heure du film et qu’on s’attend à voir se développer sous nos yeux en reste à de gros traits de crayons et la vision des « rapports humains » qui s’en dégage est tout aussi grossière pour ne pas dire indigne. Qu’apprend-on sur la condition féminine? Etre mère à plein temps, c’est dur et le travail ressemblerait à des vacances à côté, le mariage peut sombrer dans la routine si le couple s’installe devant la télé le soir et enfin c’est pas facile d’accepter de vieillir mais pas facile non plus de se repérer avec autant de pilules d’oestrogènes à avaler à chaque repas!

Je caricature peut-être me direz-vous? Malheureusement,non: c’est ce qu’on peut voir et entendre textuellement dans le film, aucune réplique ne révéle autre chose. A côté, le plus futile des magazines féminins passerait pour un livre de Descartes et là encore, je n’exagère pas. Le premier film, même s’il était assez passable sur un certain nombre de points, avait au moins le mérite de nous raconter une véritable histoire et les intrigues secondaires de chacune étaient traitées avec décence, celles de Samantha et Miranda étant même touchantes et bien menées. Ici, nous voyons seulement les filles se prélasser, se faire servir, faire du shopping, faire la fête et, dans le cas de Samantha, s’envoyer en l’air à la première occasion tandis que les autres, mariées, auraient presque une ceinture de châsteté cadenassée à leur taille. Dire qu’il ne se passe rien est un doux euphémisme.

Luxe ostentatoire, Émirats Arabes et la « Terre de la Liberté »

Les filles toutes de Dior vêtues avant une ballade en chameau dans Sex and the City 2

Si encore le côté clinquant était agréable et ces scènes agrémentées de vrais gags… Malheureusement, les scénaristes ont choisi de plonger les héroïnes dans le type de luxe qui, non content d’être le plus kitsh, est surtout le plus écoeurant dans une région du monde rongée par la pauvreté: celui des Émirats Arabes. Richesse étalée non par millions mais par milliards, or incrusté de partout, domestiques pauvres exploités jusqu’à la lie en nombre hallucinant… Chaque scène en rajoute toujours plus, le point de non-retour étant atteint lorsque les filles sont invitées à se changer dans la tente du bédouin pour enfiler des tenues Dior (les sacs sont très clairement visibles, dans la scène du marché Carrie portait en outre un tee-shirt Dior J’adore) spécialement choisies (et offertes, cela va sans dire!) par leurs serviteurs pour une balade à dos de chameau en plein désert!

Carrie ressent quand même une pointe de culpabilité face à son charmant majordome qui est resté dans sa suite jusqu’à point d’heure car elle ignorait qu’elle devait le congédier et elle est triste d’apprendre qu’il ne voit sa femme qu’une fois tous les trois mois s’il a les moyens de se payer un billet pour l’Inde (elle lui laisse l’argent nécessaire pour qu’il y aille à la fin of course) mais il s’agit simplement d’un alibi pour faire passer tout le reste et rassurer le spectateur sur l’humanité de Carrie qui, par ailleurs, ne se soucie guère de la culture locale (Miranda sert de caution sur ce point avec son guide touristique et ses quelques formules de politesse en arabe) ou de la situation du peuple.

La burqua et le niquab sont quand même présents et abordés, notamment à la fin où les femmes voilées félicitent en privé les filles pour l’esclandre de Samantha qui a provoqué le courroux des hommes. Mais ceci est exécuté de manière tellement naïve, avec une morale tellement douteuse (les femmes arabes ne jurent que par les États-Unis, Terre de Liberté, qu’elles n’ont jamais visité et portent toutes du Louis Vuitton de saison sous leur niquab) que, encore une fois, on aimerait pouvoir vomir sur les chaussures à 500 dollars pièce des quatre spectres ignobles. Et pourtant, appréciant une belle paire de Louboutin et de Vivienne Westwood autant que n’importe quelle fashion addict qui n’aura jamais les moyens de se les payer, je considérerais cela comme un sacrilège en tant normal (sauf si les chaussures en question appartiennent à Paris Hilton ou Nicole Ritchie).

Charlotte (Kristin Davies) préfère rester chez Carrie plutôt que de sortir: faites comme elle, ne vous rendez pas en salles et revoyez plutôt la série!

Les gags parviennent rarement à décrocher un sourire, y compris les scènes exubérantes de Samantha (les meilleures) qui étaient bien plus drôles dans le premier film. Kim Cattrall fait ce qu’elle peut pour sauver les meubles sans y parvenir et c’est quand même un peu pour elle qu’on reste jusqu’au bout. On espère vivement que l’actrice, qui vient de jouer un des rôles féminins principaux du dernier Polanski, Ghost Writer, saura trouver d’autres projets qui nécessiteront toute l’étendue de son talent.

Lorsque le film s’achève cinq minutes plus tard sur un discours bien moralisateur (Les States, Terre de la Liberté, bla bla bla) on est soulagé de pouvoir enfin se ruer hors de la salle et on n’a qu’une hâte: oublier ce navet indigne qui est censé être signé de l’équipe de Sex and the City la série.

Une scène revient alors à l’esprit: celle où Carrie découvre dans le New Yorker une caricature d’elle-même, du sparadrap collé sur la bouche avec le titre « Voeu de silence » pour critiquer son dernier livre. J’espère que Michael Patrick King et Sarah Jessica Parker sauront exaucer ce souhait afin de laisser enfin Carrie, Samantha, Miranda et Charlotte reposer en paix au panthéon des séries cultes plutôt que de les voir se retrouver au dépotoir des franchises mercantiles éphémères.

 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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