L'Illusionniste, le nouveau film d'animation de Sylvain Chomet après Les Triplettes de Belleville en 2002.Un film qui rend hommage à Jacques Tati

Avant de parler du dernier film de Sylvain Chomet, j’ai deux « fautes » à confesser : premièrement, je n’ai pour le moment jamais regardé un film de Jacques Tati en entier et deuxièmement, à mon grand regret, je n’ai toujours pas vu Les Tripettes de Belleville, le premier long-métrage d’animation de Chomet, unanimement salué comme un chef-d’œuvre ! C’est mal je sais, mais je compte bien me rattraper et puis j’ai tout de même vu deux courts-métrages du cinéaste : La vieille dame et les pigeons, chef d’œuvre burlesque complètement barré et le segment sur le VIIème arrondissement de la capitale du film collectif Paris je t’aime mettant en scène un couple de mimes au pied de la Tour Eiffel, ce dernier étant un film traditionnel avec des acteurs en chair et en os.

Je savais bien sûr que L’Illusionniste était adapté d’un scénario autobiographique de Jacques Tati que celui-ci n’avait jamais pu tourner et que le film de Sylvain Chomet était en ce sens très référencé. J’avais entendu les critiques dithyrambiques et j’avais hâte de voir ce film qui avait l’air d’un pur chef d’œuvre d’animation à l’ancienne mais je craignais également que, en novice de l’œuvre de Tati, je passe en partie à côté du film si celui-ci s’appuyait trop sur un jeu de clin d’œils à la vie et à la filmographie du grand homme.

Magique même sans connaître M. Hulot

L'Illusionniste, hommage à Jacques Tati, s'inspire des aventures réelles du cinéaste.

J’avais tort ! Que ceux qui sont peu familiers du créateur de M. Hulot se rassurent : il n’est guère besoin de connaître l’univers de Tati, ni même d’y être sensible, pour pouvoir apprécier L’Illusionniste. Le film sait s’apprécier en tant que tel et je dois d’ailleurs avouer que j’ai été surprise de me rendre compte que je n’étais pas aussi ignorante de l’œuvre de Tati que je m’imaginais l’être. Certes, je n’ai vu que des extraits de ses plus grands films et Les vacances de M. Hulot dort dans un carton de vieilles VHS dans mon salon depuis bien longtemps mais dès que le magicien Jacques Tatischeff apparaît à l’écran, avec ses jambes immenses, sa démarche mal assurée et son mutisme, on reconnaît immédiatement le personnage créé par le cinéaste français et on en retrouve l’humour.

Une animation remarquable

L'animation de Sylvain Chomet est remarquable. Le cinéaste a décidément plus d'un tour dans son chapeau!

L’animation de Sylvain Chomet est particulièrement remarquable et nous fait regretter qu’il n’existe pas plus de films de ce type. On retrouve le style de La vieille dame et les pigeons (je m’abstiens de faire des comparaisons avec Les Triplettes… comme je ne l’ai pas vu) mais en encore plus abouti et travaillé. Les expressions et la démarche des personnages, les décors, les couleurs, tout est absolument superbe de fraîcheur et de précision. On a affaire à un véritable film d’animation à l’ancienne, très loin des platitudes en 2D auxquelles on a droit le plus souvent ces dernières années. Bien qu’il y ait certains éléments en 3D dans le film par moments (ce qui est très courant dans des films 2D), L’Illusionniste n’a rien de ces films d’animation réalisés de manière on ne peut plus visible par ordinateur et les dessins semblent toujours être dotés d’une vie à part entière.

La musique joue un rôle capital puisque le film comporte en fait très peu de dialogues (les deux personnages principaux ne parlent pas la même langue et ne passent ainsi pas par le langage pour communiquer) et elle est très réussie. Le manque de dialogues ne pose d’ailleurs pas problème, les personnages sont tellement expressifs, les situations tellement crédibles et parlantes, qu’on oublie bien vite ce détail pour se laisser emporter par l’histoire.

La vie de bohème?

L'Illusionniste, un film mélancolique qui décrit la vie d'artiste sans romantisme.

Celle-ci est très mélancolique et c’est peut-être cela qui m’a le plus surprise. Il y a quelque chose de très chaplinesque dans L’Illusionniste qui n’est autre que le récit d’un homme qui tente tant bien que mal de survivre en apportant du rêve au public. Mais à une époque où les rock stars prennent de plus en plus la place des magiciens dans les music halls, qui eux-mêmes connaissent des temps difficiles, survivre est de plus en plus compliqué.

Tatischeff prend une jeune fille écossaise encore plus défavorisée que lui sous son aile et celle-ci est fascinée par son métier et ne voit que le côté magique et bohème de cette vie. Il essaie autant qu’il peut de lui rendre l’existence agréable mais plutôt que de s’achever sur une note d’espoir, c’est à une irréparable perte de l’innocence que nous assistons à la fin du film.

Les magiciens n’existent pas?

Jacques Tatischeff, un magicien qui a perdu ses illusions...

Face aux difficultés matérielles, la magie disparaît peu à peu pour l’illusionniste qui risquerait de se retrouver à la rue s’il ne se résigne pas à  rentrer dans le moule d’une société qui ne fait preuve d’aucune compassion à l’égard des rêveurs marginaux.

«Les magiciens n’existent pas » est la triste conclusion du film et pourtant, il se dégage tant de force et de beauté de L’Illusionniste qu’on n’y croit pas tout à fait. Les lieux de l’action ont beau s’éteindre les uns après les autres, preuve d’une époque désormais révolue, on reste persuadés, malgré nos yeux embués de larmes, que cet illusionniste, même s’il n’arrive plus désormais à croire en ses tours, impuissant face à son isolement de plus en plus grand, n’en reste pas moins un véritable magicien au grand cœur. Comme chez Chaplin, on rit parfois franchement et souvent amèrement, le cœur serré, mais la beauté et l’émotion qui se dégagent du film de Sylvain Chomet finissent par l’emporter.

 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.