Arcade Fire à la Halle Tony Garnier de Lyon le 26 novembre: chronique du concert

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Les Canadiens d’Arcade Fire étaient en concert vendredi soir à la Halle Tony Garnier de Lyon, deux jours après leur passage au Dôme de Marseille et j’ai eu la chance d’y assister. Il faut dire qu’il s’agit sans doute du groupe le plus enthousiasmant et le plus inspiré qui soit apparu au milieu des années 2000 avec le magnifique Funeral (2004), qui nous a familiarisés avec leur son tout aussi euphorisant que fondamentalement mélancolique dans les paroles. Mené par Win Butler et Régine Chassagne (mari et femme), le groupe propose un rock difficile à décrire, où se mêle différentes influences et où accordéon, violons et orgue trouvent leur place aux côtés des traditionnels guitare et batterie. Virtuose, Arcade Fire n’en demeure pas moins une bande de joyeux lurons qui ne se prennent guère au sérieux, capables de déchaîner 30 000 personnes sans le laisser paraître. Ils faisaient ainsi parti des artistes actuels que j’avais vraiment envie de voir en live et le concert d’avant-hier s’est révélé mémorable.

Une 1ère partie décalée

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D’après Le Progrès, 10 000 personnes étaient réunies à la Halle Tony Garnier, ce dont j’ai eu du mal à me rendre compte puisque je faisais partie des premières personnes à pénétrer dans la salle vers 18h pour prendre place dans la fosse, et celle-ci ne s’est remplie que très progressivement, jusqu’à ce qu’il y ait tant de personnes serrées derrière moi que j’étais tout bonnement incapable de voir cinq mètres en arrière.

La première partie, les Canadiens Fucked Up, a surpris le public avec un son entre metal et punk hardcore, très loin de l’esprit d’Arcade Fire. Je dois avouer que ce n’est franchement pas mon type de musique et on pouvait sentir que pas mal de personnes étaient dubitatives, cependant, le groupe a vite réussi à emporter l’adhésion du public grâce à son chanteur, gros grizzly sympathique qui a pris le taureau par les cornes en allant directement dans la foule où il a fait un véritable show plein d’humour contrastant étonnamment avec les titres trash, bruyants et répétitifs.

Quant aux musiciens (trois guitaristes, une bassiste et un batteur), ils se distinguaient de leur leader par leur apparence de jeunes gens bien propres sur eux: l’un des guitaristes arborait une raie sur le côté et la bassiste était élégamment vêtue d’une robe rouge et portait de grandes lunettes de vue noires, pour un look très BCBG. Très pros, très bons d’un point de vue technique et se donnant visiblement à fond, les Fucked Up ont chauffé la salle avant l’arrivée d’Arcade Fire, à défaut d’enthousiasmer musicalement la foule. A noter la sortie géniale du chanteur : vêtu d’une veste à capuche, il est descendu dans le public et a disparu en se fondant  dans la foule!

Concert intense… mais son pourri

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Arcade Fire est entré en scène trente minutes plus tard pour une heure et demi de concert intense et survolté. Win Butler, qui apparaît parfois la voix cassée, sans doute fatiguée par trop de concerts où il n’économise pas sa force, était en grande forme et a entonné d’une voix parfaite « Ready to Start », nouvel hymne issu de The Suburbs, le troisième album du groupe, qui ouvre les festivités de chaque concert de la tournée.

Seul point négatif jusque-là: le son, très mauvais, qui compresse fortement les voix de Butler et Chassagne et les notes aigües des instruments. Le groupe n’est pas à blâmer, tout le monde sait qu’acoustique pourrie et Halle Tony Garnier sont malheureusement synonymes… Pour les non-Lyonnais, il faut préciser que cette salle, la plus grande de Lyon, n’a à l’origine jamais été prévue pour accueillir des concerts: elle abritait le marché de la foire aux bestiaux des abattoirs du quartier La Mouche dès 1914 et n’a été transformée en lieu de représentations que dans les années 90.

D’une longueur de 210m pour 80m de large, la salle peut contenir jusqu’à 17 000 personnes mais est un véritable cauchemar logistique: les places assises semblent à des kilomètres de la scène mais sont vendues plus chères que les places debout, si on est dans la fosse mais au milieu ou au fond, la visibilité peut être très réduite et enfin le son, boosté de manière à être entendu par les gens tout au fond (je suppose) est très fortement compressé et sature trop souvent. Certes, la Halle permet aux Lyonnais de ne pas avoir à se déplacer automatiquement à Paris pour assister à des concerts d’artistes importants qui ne jouent que dans de grandes salles mais que le son d’un groupe aussi brillant qu’Arcade Fire soit noyé et déformé par la logistique de la salle, c’est un peu rageant. Sur certains titres, l’accordéon de Régine Chassagne et les violons étaient quasi-inaudibles, ce qui n’est pas le cas dans les vidéos live que j’avais pu voir du groupe (dont le récent concert au Madison Square Garden « Unstaged » retransmis sur YouTube et réalisé par Terry Gilliam).

Une expérience viscérale

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Malgré cela, le concert s’est révélé une expérience unique : si l’aspect euphorique et cathartique de la musique du groupe est très palpable en écoutant les albums ou en regardant les concerts retransmis à la télé ou sur le Net, elle ne prend véritablement toute sa dimension viscérale qu’en étant immergé dans l’ambiance de leurs concerts, debout dans la foule sautillant joyeusement, serrée en paquet de sardines géant. Energiques, spontanés et très concentrés en même temps, les membres d’Arcade Fire n’ont jamais besoin d’en faire des tonnes pour en jeter et envoûter la foule. Et si, lors de « Laïka », William Butler et Richard Parry, l’un armé de ses baguettes et l’autre d’un casque de motard, se pourchassent joyeusement sur scène, Win est la plupart du temps très posé… Incroyablement charismatique, il dégage une intensité rare et il n’a guère besoin d’en faire plus. Au bord de la scène ou juché sur le strapontin entre celle-ci et le public, il plonge son regard dans celui des spectateurs amassés debout et ne vous lâche pas jusqu’à ce que vous rendiez les armes.

Rythmé par nombre de titres euphorisants du groupe tels que « Keep the Car Running », « Neighborhood #3: Power Out » (un des moments majeurs du concert), le toujours très efficace « Rebellion (Lies) » ou encore le « disco » enivrant de « Sprawl II: Mountains Beyond Mountains » (sans doute mon titre préféré du dernier album avec « Rococo »), le concert était également d’une belle intensité émotionnelle avec « Haïti », entonné par une Régine Chassagne (dont la famille est originaire de ce pays) dont la gorge semblait parfois se nouer sur les terribles paroles de la chanson, qui ont pris une dimension d’autant plus tragique depuis le tremblement de terre. « Haïti, mon pays/Wounded mother I’ll never see/Ma famille, set me free/ Throw my ashes into the sea »… A la fin de sa performance, la chanteuse en a profité pour annoncer qu’un gros chèque avait été envoyé le jour même à sa fondation Kanpe, lancée cette année pour venir en aide aux familles pauvres d’Haïti. 1 euro sur chaque billet acheté était en effet reversé à celle-ci lors de la tournée européenne du groupe.

Le sublime et mélancolique « My Body Is a Cage », ultime titre de Neon Bible (2007) a été l’un des moments les plus forts du concert où Win Butler, également à l’orgue, a mis toute son âme et ses tripes, clôturant la meilleure partie du concert (« Haïti »/ »Sprawl II »/ »Rococo »/ »Une année sans lumière »/ »My Body Is a Cage »: parfait!). A noter qu’il s’agissait de la première fois que le groupe interprétait ce morceau durant la tournée.

Mouvements de foule

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Le reste du concert était tout aussi bien, malheureusement, quelques abrutis saouls se sont mis à foncer dans le tas et c’est une chance qu’il n’y ait pas eu d’accident. J’ai personnellement eu très peur car, perchée sur 10cm de talons (c’est mieux pour une fille de faire 1,80m dans un concert debout) j’ai bien failli tomber et, surtout, nous étions tellement comprimés à cause de ce chahut que tout le monde se cramponnait à ses voisins et j’ai cru que j’allais m’évanouir tellement j’avais chaud et que je me sentais oppressée. Au milieu d’une foule aussi nombreuse, tomber ou faire un malaise peut s’avérer très dangereux, les récents événements au Cambodge ont prouvé qu’il était facile de se faire piétiner au milieu de tant d’agitation… Et évidemment, en cas de problème, que peut faire la sécurité face à 6000 personnes entassées debout? Pas grand chose.

Du coup, les excellents « The Suburbs » et  surtout « Month of May » ont été gâchés pour nombre de personnes réunies juste face à la scène alors que c’est avec ces titres que le groupe s’est véritablement déchaîné. Pas de plongeon dans le public ou de numéro d’équilibriste sur la barrière pour Win Butler et son frère William du coup, même si le chanteur a été tenté de le faire lors de l’excellent « We Used to Wait », avant de se raviser au dernier moment. Le reste du concert a filé très vite et « Rebellion (Lies) » achevé, les sept comparses quittaient déjà la scène pour revenir quelques minutes plus tard pour un « Intervention » mémorable.

Communion musicale

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Mais si certaines personnes ont regretté que le show ne dure qu’une petite heure trente, j’ai en fin de compte trouvé qu’il s’agissait de la durée idéale, sans doute à cause de ces problèmes dans la fosse, épuisants, mais qui ont renforcé le côté cathartique des chansons, dont le public chantait toutes les paroles avec le groupe, chose que je n’avais jamais vue auparavant. Celles-ci sont en effet parfois très complexes dans les couplets et peu évidentes rythmiquement, mais la plupart des personnes qui se trouvaient devant la scène (jusqu’à 5 m) les connaissaient vraiment sur le bout des doigts. Un fait qui était apparemment limité à cette zone de la fosse puisque j’ai lu des échos très différents de personnes se trouvant bien plus loin et qui ont parlé d’un public muet et statique. Je suis donc contente d’être venue à l’avance et de me retrouver dans l’ambiance chaleureuse des fans du groupe: le public était tellement en communion avec les artistes (à l’exception des individus dont j’ai déjà parlé) que je ne me serais pas doutée que le reste de la salle était aussi peu dans le bain.

Ce concert aura donc été une véritable expérience, aussi bien physique qu’émotionnelle et si Arcade Fire agace actuellement nombre de personnes à cause des louanges dithyrambiques de la presse musicale, à l’image de Radiohead, adoubés « meilleur groupe de rock » depuis déjà bien longtemps, ils sont véritablement généreux et, surtout, comme leurs confrères anglais, ils ont bien su capter les préoccupations de toute une génération, ignorée par la politique et sacrifiée en ces temps de crise, mais qui a bien du mal à réagir et à prendre les rênes en main dans toutes ces cités dortoirs, qu’elles soient européennes ou nord-américaines.

Désenchantées mais impitoyablement incisives (pas de sentimentalisme mielleux), les chansons d’Arcade Fire laissent néanmoins percer un espoir doux-amer et c’est sur l’emblématique « Wake Up » que le groupe nous quitte: « Children, Wake up/Hold your mistake up/Before they turn the summer into dust » (« Les enfants, réveillez-vous/Retenez vos erreurs/Avant qu’ils ne changent l’été en poussière »). Les lumières rallumées, nous nous dirigeons sagement vers le métro et, dans la ligne B, au milieu d’un petit groupe de passagers ayant assisté au concert, nous entonnons doucement d’une même voix les choeurs (« oo-ooh »…) de la chanson. Bonne nuit les petits!

 

Note: Les photos ci-dessus ne sont pas issues du concert de Lyon mais proviennent de différents concerts (photo de Régine Chassagne prise aux Eurockéennes 2007 et celle ci-dessus au Reading Festival de cette année notamment) et ont été trouvées sur le Web. Tous droits aux auteurs respectifs. 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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