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Depuis mercredi, tout le monde se demande ainsi s’il faut croire aux excuses du réalisateur. D’un côté, pourquoi ne le croirait-on pas étant donné que ses explications sont tout à fait cohérentes et qu’elles coïncident avec le sentiment d’une partie des témoins présents ? Charlotte Gainsbourg elle-même, au micro de France Info Culture jeudi matin, prenait la défense du cinéaste. “Non, ça ne m’a pas choquée. Il me choque pas parce-que je vois qui il est en-dessous. Bien sûr que c’est de la provocation. Alors, parfois ça peut être très déplacé… et il est comme ça. J’ai eu suffisamment de preuves dans l’autre sens pour que… enfin, je le connais c’est… Ca peut être des mauvaises blagues hein, je dis pas que ça sera du meilleur goût (rires) mais faut pas prendre ça très au sérieux. »

Auparavant interrogée sur ce qu’elle admire chez le cinéaste (en dehors de la polémique donc), elle avait déclaré : « Il y a un lien entre mon père et Lars – enfin, dans ma tête -parce-que oui, il y a quelque chose qui me touche de ce côté provocateur avec une grande timidité et un grand manque d’assurance et avec beaucoup de prétention par-dessus. Enfin, tout est mélangé mais il y a… c’est pas du tout les mêmes hein, mais… je vois des points communs qui me touchent. » Bien sûr, des internautes vindicatifs se sont déjà chargés de jeter l’opprobre sur l’actrice, l’appelant à se désolidariser du cinéaste pour ne pas faire honte à son père, juif russe, qui a arboré l’étoile jaune durant la guerre. Sans parler de son mari, Yvan Attal, juif français né en Israël. Sans se demander une seule seconde si Charlotte Gainsbourg, femme raisonnée élevée à bonne école, avait peut-être des raisons solides de croire le cinéaste danois innocent des accusations d’antisémitisme qu’il a malencontreusement dirigées contre lui.

Les limites du cynisme

von-triess-press-conference-yves_herman_reuters-copie-21D’un autre côté, le cinéaste a l’habitude de jouer d’un vrai/faux cynisme auprès des médias qui se retourne aujourd’hui contre lui. Malgré l’apparente sincérité de ses excuses (appuyée également par Kirsten Dunst, avec laquelle il a dû s’expliquer, afin qu’elle et Charlotte Rampling, entre autres, acceptent de monter les marches en sa compagnie), il n’a pu s’empêcher d’accueillir son éviction avec une auto-dérision qui a également été sortie de son contexte par la presse. Ainsi, il a accueilli les journalistes du Time Out Chicago par ces mots : “Si vous souhaitez me frapper, vous êtes tout à fait les bienvenus. Mais je vous préviens que cela risque de me plaire. ” Avant de souligner plus tard, après avoir exprimé ses remords : “Je devrais être trimballé baîlloné dans une petite cage et exhibé aux journalistes.” Acceptant la sanction du Festival et se déclarant repentant, il a néanmoins affirmé avec son humour habituel “être fier d’être persona non grata. Ca ne m’étais jamais arrivé auparavant et ça me convient parfaitement” bien qu’il ait temporisé, dans les médias danois : “Je suis désolé d’être devenu persona non grata pour une chose que je ne pensais pas. Tant qu’à être persona non grata, je préférerais l’être pour une chose que je pense. » (source : Le Monde.fr )

Sa constatation sur le passé de la France sous l’Occupation, publiée sous différentes formes selon les journaux, risque de ne pas arranger les choses non plus et de lui valoir une rancoeur durable. Au Los Angeles Times, il a donc déclaré : “La raison pour laquelle cet incident a eu un tel impact ici est qu’il s’agit d’un sujet particulièrement sensible, la France ayant eu une relation problématique aux Juifs et l’on ne devrait pas se risquer à aborder ce sujet. Mais, d’un autre côté, si vous êtes culturellement radical, vous devriez sans doute en parler.”  Au-delà des références à la collaboration française (faits qu’on ne peut nier mais qui peuvent paraître déplacés de sa part étant donné les circonstances), ce qu’il faut comprendre, c’est que le rôle des artistes tels que lui est de se confronter à la part sombre de l’Histoire et de la psyché humaine pour mieux les révéler au grand jour, ce qui est une attitude saine. Quelque chose qu’il a toujours fait dans ses films en effet et qu’on ne saurait reprocher à aucun artiste faisant preuve de responsabilité (dont il a manqué lors de la conférence, pas de doute là-dessus) et d’acuité dans ses oeuvres, fussent-elles dérangeantes.

Les mécanismes de la violence

dogville-kidman_bettany1Dans la plupart de ses films, Lars von Trier démonte en effet les mécanismes d’une violence qui émerge de manière progressive et insidieuse chez des sujets pas toujours

prédisposés à devenir des fascistes avant qu’une suite d’événements ne surviennent, révélant comme en miroir les tréfonds de la psyché humaine.

Dans Dogville (2003) (attention, résumé complet du film !) premier volet de son diptyque américain, il observe cette violence à l’échelle d’un petit village perdu dans les Rocheuses, au moment ou peu de temps après la Grande Dépression de 1929. L’élément perturbateur à l’origine de cette folie est une jeune femme, Grace (Nicole Kidman) se réfugiant dans le village alors qu’elle est poursuivie par des gangsters. Alors qu’elle souhaite repartir en traversant les montagnes, l’intellectuel du village, Tom, la convainc que c’est de la folie et propose de la cacher, ce que les habitants finissent par accepter sous couvert de se montrer de bons chrétiens souhaitant améliorer leur moralité. Mais, alors que des affiches mettent sa tête à prix, le doute commence à s’immiscer au sein des villageois, qui trouvent que cette étrangère dont ils ignorent l’histoire leur fait courir un risque important, pour lequel elle leur doit bien une contrepartie.

Cela commence de manière assez anodine par un travail dans une petite boutique. Puis, progressivement, la jalousie et le mépris enflent chez les femmes qui se plaisent de plus en plus à lui donner des tâches ménagères ingrates car la finesse de ses mains montre bien qu’elle n’a jamais eu à trimer de sa vie.  Lorsqu’elle se fait violer par le mari d’une des femmes du village et qu’une autre les voit, personne ne la croit et elle est traitée de putain, enchaînée à son lit pour que les hommes viennent abuser d’elle à tour de rôle, entre autres humiliations. Même celui qui l’avait défendue contre tous, Tom, l’intellectuel empli de morale et de compassion, frustré qu’elle se refuse à lui alors qu’elle est encore sous le choc des viols qu’elle vient de subir, finit par se retourner contre elle et l’agresser. Les villageois finissent par contacter la mafia pour toucher la récompense… mais comprennent trop tard que Grace n’est autre que la fille du parrain, qui s’était échappée car elle ne supportait pas les actes commis par son père et refusait d’y être mêlée. Dans un retournement particulièrement brutal mais cohérent, Grace, la victime jusque-là expiatoire, devient le bourreau ordonnant l’exécution sommaire de tous les habitants, y compris les enfants de son premier violeur et sa femme, avant de tuer elle-même Tom. Le seul qui trouve sa clémence n’est autre que le chien qui avait trahi sa présence lors de son arrivée dans le village.

Le cinéaste montre ainsi comment des gens bien sous tous rapports, lambda, mais confrontés à une situation matériellement difficile et à un effet de masse, en viennent à des actes qu’eux-mêmes auraient jugés inconcevables auparavant, sans jamais se remettre en question. Le spectateur ne peut cautionner ni la barbarie des villageois, ni celle de Grace, aussi choquantes l’une que l’autre, mais il est amené à la comprendre de l’intérieur au sens où il a le loisir d’observer comment cette folie se développe.

« Il y a un petit Hitler en chacun de nous »

la-chute-ganz_hirschbiegel1Lorsqu’il essaie de préciser son point de vue avant de se vautrer et déclare “comprendre Hitler” même s’il ne s’agit pas de “quelqu’un de bien”, il semblerait que le réalisateur ait tenté de dire que la folie et la haine d’Hitler étaient de nature humaine et que c’était là un travail d’introspection nécessaire (qu’ont bien évidemment entrepris les Allemands après la guerre) pour éviter que l’histoire ne se répète. Refuser de reconnaître et de faire face à la part d’ombre qui se trouve en chacun de nous et dans l’Histoire de chaque pays et chaque civilisation de manière plus large, c’est courir le risque que des « monstres » se créent et mettent la société en péril. Une analyse que Lars von Trier a par ailleurs tenue samedi dernier au site américain IndieWire. « Je pense, surtout depuis que j’ai vu Bruno Ganz dans ce film sur Hitler (La chute), qu’il y a un petit Hitler qui existe en chacun de nous. Mais, comme pour Mao ou Staline, cela constitue parfois une zone interdite. »

La réaction violente de par le monde tient bien sûr à la manière dont le cinéaste a formulé la chose (le terme très très mal choisi de « sympathie »), qui était loin d’être claire pour tout le monde. Formulé tel que plus haut, il est peu probable que quiconque ait trouvé quoi que ce soit à redire.

Il est par ailleurs révélateur que von Trier évoque la performance (très remarquée à l’époque) de Bruno Ganz dans le film de Oliver Hirschbiegel, sorti en 2004. Beaucoup se demandaient, en effet, comment l’acteur avait été capable de se mettre dans la peau d’un tel monstre humain avec une telle justesse, au-delà de la simple caricature, tout en étant bien sûr personnellement dégoûté par le personnage. Le film est impitoyablement critique et montre bien la fascination des nazis pour la destruction ; d’un autre côté, Hitler n’y est jamais montré comme un simple fou. « On sent bien qu’il était encore en pleine possession de ses pouvoirs et qu’il était sans doute séduisant à certains égards «  avait ainsi déclaré l’acteur dans le dossier de presse du film. Ganz avait également reconnu avoir eu des difficultés (dont il était conscient dès le départ) à tourner certaines scènes où le dictateur se montre impitoyable, mais avait fait en sorte de le camper avec le plus de réalisme possible pour la crédibilité même du film, qui ne le montre pas comme un bourreau « du début à la fin », comme le précise l’acteur, pour bien montrer comment il avait pu exercer un tel attrait et un tel pouvoir sur les gens à l’époque.

Intolérance et montée du fascisme

dogville1Par ailleurs, l’accession au pouvoir d’Hitler n’était pas due à la simple fatalité. La krach boursier de 1929 et ses retombées dramatiques sur le long terme, notamment, avaient révélé un terrain favorable au fascisme. Lorsque le peuple est confronté à des difficultés matérielles importantes, il est plus facile de le subjuguer et de lui faire peur en pointant du doigt des éléments “étrangers”, “différents”, qui “présentent une charge inutile pour l’État” ou “volent le travail des braves gens”. Une propagande au vocabulaire “populiste” choisi avec soin qui n’est pas sans rappeler des événements politiques bien plus récents… L’équation peur = crédulité = intolérance = chasse aux sorcières = folie collective n’est malheureusement plus à prouver.

De nos jours, l’intolérance envers les Juifs a été en partie remplacée par celle envers les musulmans, les roms, les immigrés, qu’ils soient clandestins ou non. Certes, même les plus extrémistes des politiques français ne se lanceraient probablement pas dans une campagne hitlérienne avec camps de concentration et extermination s’ils se retrouvaient au pouvoir, mais cette banalisation de plus en plus grande et profonde de discours intolérants sous couvert de liberté d’expression et de pensée “non-conformiste” est des plus inquiétantes, bien qu’elle soit beaucoup plus insidieuse. Il est toujours plus facile de regarder en arrière avec un recul de plusieurs décennies en disant : “C’est du passé, ça ne se reproduira jamais” que de regarder dans les yeux les contradictions et zones d’ombre de sa culture et de son époque. Comme il est plus facile de pointer du doigt son voisin ou un lointain pays/culture pour mieux se dédouaner.

Evidemment, les propos de Lars von Trier, même s’ils sont réellement une “mauvaise blague”, tendent malheureusement à l’associer à ces personnalités publiques abusant de leur liberté d’expression et profitant de leur image “non-conformiste” à mauvais escient. La réaction viscérale que ses mots ont provoqués est en ce sens parfaitement légitime. Ce qu’il a compris et reconnu… mais bien trop tard. Il aurait dû s’arrêter dès qu’il a (assez rapidement) perçu le malaise dans l’assemblée, dès qu’il s’est rendu compte qu’il avait du mal à s’exprimer plutôt que de continuer dans son auto-auto-dérision confuse. Il aurait dû peser ses mots et exprimer ses idées de manière claire… ou se taire et laisser parler le film pour lui, ce qu’il fait d’habitude assez bien.

Une oeuvre remise en cause ?

lars-von-trier-bw1Au lieu de ça, le réalisateur voit à présent se profiler le risque que son oeuvre et lui-même soient réduits à cette seule provocation mal négociée, ce qu’a souligné un Claude Lelouch dépité. Si l’on analyse vraiment les films de l’artiste, il ne fait aucun doute qu’ils ont été réalisés par quelqu’un qui est tout sauf un crétin raciste. Malheureusement, au vu des événements et en raison de l’aspect choc de ses longs-métrages, on risque de voir fleurir des jugements de surface à l’emporte-pièce tels que (faites votre choix) : “Lars von Trier fait l’apologie de la justice personnelle”, “Lars von Trier et la fin du monde : la solution finale ?”, “L’homme est un loup pour l’homme selon le Danois… qui en est très heureux, merci ! (si on peut pas se défouler avec un bon marteau de temps en temps…)”, etc. etc.

Autant de fleurons qui ont déjà commencé à se répandre puisque Rue 89 (qui n’a apparemment pas vu son nouveau film) regrette déjà que le cinéaste ne se soit pas “excusé pour avoir ‘commis’ Melancholia” alors même que la teneur du film, qui faisait jusque-là partie des favoris des festivaliers pour le palmarès, n’a jamais été remise en cause par quiconque, à commencer par Thierry Frémaux et les organisateurs du Festival de Cannes, qui ont défendu sa qualité artistique, indépendante des inepties de l’homme. Aucun des journalistes présents à la projection n’a, jusque-là (à ma connaissance du moins) parlé d’un quelconque discours douteux qui serait tapi derrière le film. N’ayant pas vu ce dernier, j’attendrai sa sortie en salles pour en juger, mais je pense que l’on peut faire confiance à l’organisation du Festival et aux spectateurs sur ce point.

Néanmoins, en dehors de ces jugements superficiels et racoleurs, la question du propos de l’oeuvre risque fortement de se poser au niveau du financement même des films du cinéaste. Ainsi, Le Figaro Magazine a annoncé aujourd’hui dans un article que la chaîne franco-allemande Arte, qui avait jusque-là apporté un financement majoritaire à la plupart de ses films, risque de cesser toute collaboration avec lui. Un ancien responsable de la branche allemande de la chaîne aurait ainsi confié à la presse que ne pas tirer de conséquences des propos du cinéaste reviendrait à « remettre en cause l’existence même d’Arte », celle-ci ayant été créée par François Mitterand et Helmut Kohl en 1986 pour « tourner la page du passé. »

Ce sera alors au comité de sélection des projets de films de la branche française, dont Véronique Cayla (la nouvelle présidente de la chaîne), Gilles Jacob, Bernard-Henry Lévy ou encore Sandrine Kiberlain font partie, de statuer sur la question et chaque projet de film de von Trier. Espérons, en tout cas, qu’ils sauront analyser finement l’oeuvre du cinéaste et ne pas la rabaisser à un discours qu’elle n’a jamais tenu. Cependant, Le Figaro note que si les choses ne s’apaisent pas, et si la direction française de la chaîne accepte de financer d’autres films du Danois, cela pourrait mener à un conflit majeur avec Arte Deutschland.

 

Polémique à Cannes : Lars von Trier, antisémite ou mauvais plaisantin ? 1/4

Polémique à Cannes : Lars von Trier, antisémite ou mauvais plaisantin ? 2/4

Polémique à Cannes : Lars von Trier, antisémite ou mauvais plaisantin ? 4/4

 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.