Polémique à Cannes : Lars von Trier, antisémite ou mauvais plaisantin ? 4/4

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Il appartient donc de respecter la sanction prise par le Festival de Cannes et de ne pas ériger Lars von Trier, qui s’est enfoncé tout seul, en son âme et inconscience, en martyr. Cependant, il est également important de rappeler qu’il n’est pas non plus souhaitable de faire du cinéaste un symbole ou un bouc-émissaire de l’antisémitisme, ce qui permettrait de rejeter le mal loin de soi en le concentrant sur une figure caricaturale. Le processus est certes cathartique, en un sens, mais le plus grand danger n’est jamais celui de surface (même si la « blague » de Lars von Trier était indigne) mais celui qui, plus insidieux, donne lieu à des déclarations  ou des actes qui ne sont pas rejetés en bloc sur tous les bords ou parviennent à passer relativement inaperçus.

Les « corps morts » des fonctionnaires…

Comme ces commentaires, datant de 2004, de celui qui était alors ministre  de la Fonction Publique et de la Réforme de l’État, Renaud Dutreil (retrouvez également un article complet sur ce sujet sur le blog de Jérémy Zucchi). Celui-ci avait déclaré à propos des retraités de la fonction publique, lors d’une réunion privée de la Fondation Concorde (les propos avaient été rapportés par Charlie Hebdo) :

“Les retraités de la fonction publique ne rendent plus de services à la Nation. Ces gens-là sont inutiles, mais continuent de peser très lourdement. La pension d’un retraité, c’est presque 75% du coût d’un fonctionnaire présent. Il faudra résoudre ce problème. Le grand problème de l’Etat, c’est la rigidité de sa main-d’œuvre. Pour faire passer un fonctionnaire du premier au deuxième étage de la place Beauvau, il faut un an. Non pas à cause de l’escalier [rires dans la salle], mais des corps. Il y a 1400 corps. 900 corps vivants, 500 corps morts [rires],comme par exemple l’administration des télécoms. Je vais les remplacer par cinq filières professionnelles qui permettront la mobilité des ressources humaines : éducation, administration générale, économie et finances, sécurité sanitaire et sociale. Si on ne fait pas ça, la réforme de l’Etat est impossible. Parce que les corps abritent des emplois inutiles.”

Cette analogie proprement honteuse entre des retraités de la fonction publique et des corps morts qu’il s’agit de dégager au plus vite car ils encombrent le passage et freinent l’économie n’est pas sans rappeler… la politique nazie du IIIème Reich, où les individus n’étaient considérés que comme des unités, de simples données numéraires. Faut-il rappeler qu’Hitler, outre les Juifs ou les homosexuels, a également fait gazer dans des camions des handicapés mentaux, qui revenaient selon lui trop cher à l’État ?

Certes, Mr Dutreil n’avait sans doute pas réfléchi, lui non plus, au malentendu que cela pourrait occasionner et il n’aurait sans doute pas voulu donner l’impression de cautionner les nazis. Il a eu la chance, en revanche, de ne pas être éjecté de ses fonctions, les propos ayant été savamment étouffés dans une grande partie des médias, à l’exception du Charlie-Hebdo et de peut-être quelques autres. Scandale évité, place conservée. Cependant, là où Lars von Trier ne pensait visiblement pas ce qu’il a dit, le mépris de Dutreil à l’égard des retraités de la fonction publique était bien réel, lui, même si sa solution pour remédier à cet «engorgement » consistait à réduire autant que possible leur coût et non les gazer.  Le sujet abordé était bien entendu la réduction des budgets, destinée à combler tant bien que mal le déficit de l’Etat. Mais l’emploi de telles formules pose quand même de sérieuses questions…

Certes, me direz-vous, nous sommes en 2011 et ces propos ont été tenus il y a sept ans de cela par un homme qui s’est depuis retiré de la vie politique (en août 2008) pour présider la filiale américaine du groupe de luxe français LVMH (qui possède Louis Vuitton, Guerlain, Dior, Givenchy ou encore Céline). C’est vrai, mais force est de constater que ces paroles, lorsqu’on les relit aujourd’hui, trouvent toujours un écho puissant dans la politique actuelle de notre pays, où il est devenu aisé de faire appel aux chiffres, aux statistiques ou aux budgets pour tout justifier. Et où il est de bon ton de dire tout haut ce que les gens pensent « tout bas » sous le prétexte aussi opportuniste que dangereux d’anti-conformisme. Un anti-conformisme qui tend aujourd’hui le bras à des dérives politiques peu recommandables, niant tout recul historique, dans le seul but de fédérer la plus grande part d’électeurs. Car là où l’opposition était traditionnellement à gauche, elle est à présent passée, non pas uniquement dans le camp de la droite, mais de l’extrême-droite. Un camp dont ne fait pas partie Lars von Trier mais qui, espérons-le, ne se servira pas de ses propos mal formulés pour atteindre les gens. Et s’il est légitime et louable de condamner le comportement du cinéaste, il ne faut pas que cette polémique nous distraie de ce qu’il se passe à un niveau plus profond dans notre pays… Pour nous éviter un réveil douloureux l’an prochain.

Polémique à Cannes : Lars von Trier, antisémite ou mauvais plaisantin ? 1/4

Polémique à Cannes : Lars von Trier, antisémite ou mauvais plaisantin ? 2/4

Polémique à Cannes : Lars von Trier, antisémite ou mauvais plaisantin ? 3/4

 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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