a-propos-de-courage-couverture1Un classique sur la guerre du Viêtnam

Je n’avais auparavant jamais entendu parler de ce roman de Tim O’Brien, paru pour la première fois aux Etats-Unis en 1990 et en France en 1992 et depuis considéré – à très juste titre – comme l’un des plus grands livres sur la guerre du Viêtnam. Né en 1946, l’auteur a lui-même été enrôlé malgré lui dans cette guerre aussi désastreuse qu’inutile, et on le retrouve parmi les personnages de son récit. Plus en retrait, fantômatique, il ne fait son apparition que lors de quelques chapitres, où il s’exprime à la première personne du singulier, tandis que les chapitres mettant en scène les autres protagonistes sont tous à la troisième personne et utilisent le discours indirect pour nous transmettre leurs pensées.

L’expérience personnelle d’O’Brien est bien sûr ce qui l’a poussé à écrire A propos de courage, et la grande force du livre est de dépasser la seule expérience individuelle de l’auteur pour acquérir une dimension universelle, frappante, cinglante et sans concession. En dehors des chapitres autobiographiques, le reste est pure fiction, certes inspirée d’événements et de personnages réels, mais c’est avant tout l’impact qu’a eu la guerre sur les soldats que Tim O’Brien s’efforce de retrouver, au-delà d’une pure retranscription des faits, qui n’ont pas nécessairement d’importance en eux-mêmes.

Morale et vraisemblance

C’est d’ailleurs le propos d’un des chapitres du livre (« Comment raconter une histoire de guerre véridique »), où l’auteur s’amuse à rapporter des histoires qui circulaient parmi les soldats et pour lesquelles ils se passionnaient mais dont ils ignoraient la véracité. Surtout, O’Brien fait comprendre au lecteur, qu’une histoire de guerre véridique n’est pas nécessairement vraisemblable ou morale et que les soldats eux-mêmes ne peuvent avoir qu’une expérience et un souvenir des événements subjectif et surréaliste : la sensation de la lumière, de la nature au moment où une mine explose, images se retrouvant figées à jamais dans la mémoire d’un soldat persuadé que ce sera la dernière chose qu’il verra.  En ce sens, certains passages m’ont rappelé le magnifique film La ligne rouge de Terrence Malick (1998), qui montrait avec une acuité unique le paradoxe d’une nature éblouissante, symbole de vie, au milieu de combats sanglants, où la mort ne peut qu’être brutale et absurde, mettant en avant la fragilité de la vie humaine.

J’ai vu (et j’ai une grande admiration) pour les films réalisés sur la guerre du Vietnam et ses conséquences (ce qui n’est pas le cas du film de Malick, qui se déroule pendant la 2ème Guerre Mondiale) : Apocalypse Now, Voyage au bout de l’enfer ou Les Visiteurs, mais je n’avais jamais lu de livre à ce sujet et la grande force de ce roman, au-delà la qualité de l’écriture et la multiplicité de points de vue, est de nous plonger comme rarement dans la peau de ces hommes et de mieux comprendre, notamment, certains comportements cruels ou absurdes de certains soldats sur le terrain. Poussés à bout par la mort de leurs amis et la conscience qu’ils pourraient disparaître à tout moment, cherchant à mieux accepter la mort pour ne pas craquer, certains personnages accrochent un chiot qu’ils avaient adopté à une mine anti-personnel qu’ils font exploser, coupent le pouce d’un soldat ennemi en guise de porte-bonheur, tirent au fusil sur un bébé buffle en faisant en sorte de ne pas le tuer…

Ressusciter les morts pour sauver les vivants

Aussi cruels et révoltants que soient ces actes, l’auteur arrive à nous faire comprendre comment ces hommes en arrivent là, comment au milieu de tant de morts et de destruction, le moyen qu’ils trouvent pour tenir n’est pas toujours noble, qu’il n’y a rien de noble dans la guerre et que cela est un mensonge de croire que cela n’affecte aucunement le comportement ou le moral des combattants. O’Brien n’excuse pas nécessairement, ne dédouane pas ses personnages (il n’y a pas de viol ou meurtres de villageois dans le roman, par ailleurs), mais parvient à traduire leurs états émotionnels, leurs réactions de plus en plus absurdes, à vif, l’agressivité qui ressort pour un rien et la sensibilité qui s’efface peu à peu. Certains se laissent déshumaniser (et, de manière intéressante, le seul personnage qui perd toute humanité est une femme, lors d’un chapitre magistral), d’autres parviennent à rebondir mais ne peuvent faire autrement qu’adopter une attitude distanciée. Après avoir presque complètement massacré le bébé buffle, qui vit encore, les hommes sont fascinés qu’il soit encore vivant mais l’auteur remarque lui-même qu’aucun n’éprouve la moindre pitié envers cet animal sans défense.

D’autres passages sont bien plus légers, voire même franchement drôles, et cette impression de vie qui se dégage du roman est proprement impressionnante. A propos de courage traite également de l’avant et de l’après-guerre. Pour ces chapitres, Tim O’Brien se réfère beaucoup à sa propre expérience : comment il avait voulu fuir au Canada après avoir reçu sa feuille d’enrôlement mais en avait été empêché par la honte, alors qu’il n’avait que quelques mètres à faire pour atteindre son but, comment il a entrepris vingt ans plus tard un voyage avec sa fille pour retrouver les lieux où ses amis sont morts, comment l’un de ses amis, qui avait lu un premier jet de l’un des chapitres (et figure parmi les personnages), n’a pu retourner tout à fait à une vie normale et a fini par se pendre, comment enfin l’écriture lui permet de ressusciter et faire parler les morts…

En ce sens, la fin du roman, à la première personne du singulier, est l’une des plus émouvantes qu’il m’ait été donné de lire. Sans sentimentalisme, sans fioritures, mais avec une subtilité et une intensité bouleversantes, Tim O’Brien parvient à lier son expérience de la guerre à une perte personnelle sans lien apparent, qui lui permet de faire la paix avec son passé. La guerre, bien sûr, n’en paraît pas moins absurde, surtout pas plus juste, mais la mort prend un visage moins terrifiant tandis que les mots de l’auteur et son talent de conteur nous rappellent que la vie n’est jamais loin et que les morts peuvent parfois sauver la vie des survivants en leur apprenant à faire la paix avec leurs vieux démons.  En un mot : magistral.

Je remercie les éditions Gallmeister et le forum Accros & Mordus de lecture pour m’avoir permis de découvrir ce roman dans le cadre d’un partenariat littéraire. 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.