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Communication et ressenti

Dans toutes les séries américaines, il y a ce que l’on nomme les épisodes spéciaux :les traditionnels épisodes d’Halloween, de Noël, Thanksgiving… En dehors des fêtes du calendrier, il y a aussi, bien qu’un  peu plus rarement les épisodes qui échappent au modèle traditionnel des épisodes d’une série donnée et qui proposent un parti pris précis : ce sont par exemple les épisodes où les personnages imaginent ce qu’il leur serait arrivé s’ils avaient fait d’autres choix ou tout autre principe qui sort de l’ordinaire. En sept années d’existence (1997-2003), Buffy contre les vampires a proposé son lot d’épisodes spéciaux. En plus de tous les épisodes liés aux fêtes nommées, il y a eu un bon lot d’épisodes centrés sur des personnages secondaires, un épisode composé uniquement de rêves ou encore se déroulant dans des réalités parallèles. Mais les deux plus iconiques et surtout les plus aboutis ne sont rien de moins que les deux très cinématographiques « Un silence de mort » (« Hush » en V.O., épisode 10, saison 4) et « Que le spectacle commence » (« Once More With Feelings », épisode 7, saison 6), soit un épisode muet et un épisode musical.

Et, comme toujours avec Joss Whedon il y a une vraie cohérence entre le fond et la forme, les deux ont en commun de traiter chacun à leur manière d’une thématique ô combien universelle : la communication. Quoi de plus logique pour un épisode qui se passe (en grande partie du moins) de mots et un autre qui les remplace par des chansons ? Le thème est d’ailleurs donné en préambule de « Hush » (la scène du rêve) par le professeur Walsh, la prof de psychologie de Buffy et directrice de l’Initiative : « Voilà de quoi il s’agit : de communication. Du langage. Ce n’est pas la même chose. L’inspiration. Non pas l’idée, mais le moment avant l’idée. Ce qui demeure intact. Quand elle se développe et vous relie à tout le reste. Elle regroupe les pensées et les expériences pour lesquelles nous n’avons pas de mots. »

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Cette introduction est importante car, plutôt que de placer l’accent sur la forme (certains ayant d’ailleurs, à l’époque, réduit un peu vite ces épisodes à des exercices de style), elle appuie sur le fond de la chose, élément capital qui est le moteur et la problématique principale de ces deux épisodes : le ressenti. « Hush » tout entier traite du sentiment amoureux tandis que « Once More With Feelings » se penche sur la léthargie de Buffy, qui devra se reconnecter à ses émotions. Fragilisés par un sort qui, dans les deux cas, les met à nu et les expose, les personnages doivent s’abandonner à leur instinct, leur intuition, pour trouver un moyen de communiquer et survivre. Avec le risque inhérent à l’abandon dans ce cas : celui de ne pas être compris. Ce qui est le problème de la communication : dès qu’il y a communication, on s’expose inévitablement à ce risque-là.

En privant les personnages de dialogue conventionnel, ceux-ci ne peuvent plus se reposer sur les mots, qui leur échappent (de manière littérale dans l’épisode musical puisqu’ils ne contrôlent pas leurs élans), mais doivent faire appel à leur ressenti pour laisser libre court à leur intuition, cette chose commune à l’espèce humaine et qui est précisément ce que décrit Maggie Walsh dans son discours au début de l’épisode : ce moment avant les mots, si fugace que parfois il nous échappe, qu’il faut savoir saisir pour réagir.

Abandon et confiance

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C’est le risque de voir ce moment s’évanouir qui engendre la peur, laquelle empêche l’abandon. C’est précisément ce qui se passe lors de la scène d’ouverture de l’épisode muet : après avoir fait un rêve romantique avec Riley en plein cours, Buffy et lui flirtent, se rapprochent de plus en plus… jusqu’au moment où Buffy pose une question qui interrompt leur geste et qui préfigure la découverte de leurs identités secrètes respectives (Riley fait parti du commando secret nommé l’Initiative qui combat les démons avec un matériel high-tech) , qu’ils se cachent encore à ce moment-là. Ce sont ces mots, qui relèvent d’une intuition de Buffy mais qui affleurent au mauvais moment et qu’elle laisse échapper parce-qu’elle a le trac, qui empêche l’abandon à leurs sentiments réciproques qui sont pourtant évident. D’où la phrase d’une Buffy dépitée en conclusion une fois Riley parti : « J’aurais mieux fait de me taire !  » C’est lorsqu’ils se retrouveront privés de parole qu’enfin plus aucune barrière ne viendra freiner leur élan qu’ils pourront échanger leur premier baiser. De même, c’est lorsque la peur ou la gêne pousse les personnages à se taire que l’élan musical prend le relais et qu’ils se mettent à chanter dans « Once More With Feelings ».

S’ils n’arrivent pas à ce moment-là à s’embrasser, c’est aussi parce-qu’ils ne sont pas encore en confiance l’un vis-à-vis de l’autre. Ils sentent que quelque chose de fort les rapproche, voudraient se révéler leur identité secrète mais ne peuvent pas franchir le pas, même s’ils pressentent chacun la vérité sans parvenir à mettre le doigt dessus. Cette notion de confiance est aussi centrale dans l’épisode musical au travers de Buffy, qui ne fait pas suffisamment confiance à ses proches pour leur confier son  secret (elle était au Paradis et non en Enfer avant sa Résurrection)  ou encore de Tara, qui découvre que Willow a trahi sa confiance en lui jetant un sort pour effacer un souvenir de dispute.

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C’est ce manque de confiance des personnages autant envers eux-mêmes que les uns envers les autres qui établit une distance entre eux et leur fait craindre de ne pas être compris. Et c’est bien là que réside le coeur du problème : la peur. C’est en fin de compte de ce sentiment que se nourissent les méchants respectifs des deux épisodes : les Gentlemen et le démon de la chanson. Dans « Hush », les personnages sont littéralement muets de peur tandis que dans « Once More With Feelings », les élans mal gérés consument les victimes de l’intérieur et c’est finalement ce qu’ils ont gardé trop longtemps en eux, le non-dit, qui tue, au sens littéral comme figuré. Dans « Hush », c’est d’ailleurs le cri de Buffy, qui lui permet d’extérioriser toute la peur accumulée alors qu’elle était privée de voix qui permet de venir à bout des Gentlemen.

La solution était depuis le début contenue dans la chanson de la fillette du rêve : « You’re gonna die screaming but you won’t be heard » (« Tu mourras en hurlant mais personne ne t’entendra ») : se faire entendre pour survivre. Dans l’épisode musical, en revanche, les mots apparaissent comme une solution mais non comme un remède. Les chansons donnent la clé pour comprendre les personnages (et la révélation finale de Buffy permettront à ses amis de comprendre son mal), mais n’apportent pas de réconfort pour autant, laissant les personnages désemparés lors du traditionnel morceau enjoué de fin.

Peur et non-dit

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Ainsi, si dans « Hush », les mots s’avèrent inutiles pour faire passer des émotions et sentiments essentiels, ceux-ci s’avèrent un mal nécessaire dans l’épisode musical pour faire sortir des vérités essentielles que les personnages ne veulent ou n’auraient jamais voulu entendre. Contrairement à l’adage répandu, la musique n’adoucit pas les moeurs ici et le ton faussement enjoué du morceau-confession de Buffy, « Something to Sing About », rend son aveu d’autant plus marquant : elle ne voulait pas être sauvée. Ce n’est donc pas un hasard si le méchant s’éclipse suite à ce titre : après cela, les personnages ne peuvent fuir la réalité comme le faisait Buffy. La parenthèse est bel et bien refermée et la Tueuse et ses amis doivent affronter leurs démons qui, contrairement aux autres épisodes, ne sont pas vaincus à la fin malgré l’apparente victoire. Les différentes vérités qui auront été révélées auront des répercussions dans tout le reste de la saison et cette fois-ci, ils ne peuvent plus s’en protéger, de même que Giles ne peut plus protéger Buffy et préférera s’éclipser pour la laisser affronter seule le monde.

En ce sens, il y a un passage de relais avec Dawn : Buffy doit s’occuper de sa soeur mais ne réalisera qu’en fin de saison qu’elle veut lui faire découvrir le monde et non l’en protéger. Dawn est là encore la clé puisque c’est en fin de compte elle qui fait sortir sa soeur de la torpeur. Ce n’est donc pas un hasard, si, à la fin de cet épisode, c’est Dawn qui répète à sa soeur la phrase qu’elle lui avait révélé avant de se jeter dans le vide à l’issue de la 5e saison : « La chose la plus dure dans ce monde, c’est d’y vivre. » Pas de baume au coeur pour la bande à Buffy donc en dépit du baiser final entre Buffy et Spike (qui annonce quand même une relation clairement sado-maso), si ce n’est que la Tueuse se sait entourée.

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La peur a en effet deux effets différents : elle réunit ou isole les personnages. Dans « Hush », elle les isole du reste du monde mais finit par les unir tandis que dans l’épisode musical, au-delà la dimension unificatrice et festive de la musique, elle les isole. Même lorsque la « victoire » finale résonne, la solitude demeure; ce qui est illustré par les paroles du dernier morceau chanté par l’ensemble : « Understand, we’ll go hand in hand/But we’ll walk alone in fear » (« Comprenez bien que nous marcherons main dans la main mais avancerons seuls dans la peur »). La seule chanson où les personnages sont vraiment à l’unisson est le morceau de Tara à Willow, « Under Your Spell »... mais cette parenthèse enchantée sera bien vite contrebalancée par la découverte de la trahison de cette dernière. Lors du titre qu’elle chante en canon avec Giles et qui reprend l’air de sa déclaration, le « You make me complete » (« Tu me complète ») final laisse place à un « You made me believe » (« Dire que j’y ai cru ») qui annonce déjà la rupture à venir quelques épisodes plus tard.

C’est d’ailleurs ce qui ressort de la plupart des chansons : les personnages y apparaissent comme isolés, même lorsqu’ils chantent en duo. C’est le cas par exemple quand Giles chante face à une Buffy qui n’écoute pas ou encore lors du numéro à la « Tonight » de West Side Story, « Walk Through the Fire » quand Buffy part affronter le démon de la chanson sans savoir que ses amis vont venir lui prêter main forte. L’effet est accentué par les voix en canon. Cependant, pour appuyer le fait que l’isolement de Buffy est un leurre (elle leur reproche clairement de l’abandonner qui plus est), les différentes voix finissent par se rejoindre et les émotions contradictoires des personnages finiront par s’unir lors du morceau final, qui symbolise la fin du déni et le moment où les choses commencent vraiment à se nouer dans la saison.

Contrairement à « Once More With Feelings », qui s’apparente à une comédie musicale du début à la fin, dans « Hush », on sort de cette parenthèse qui isole les personnages du reste du monde, même si les scènes qui ont lieu après ne montrent que des couples pour appuyer le fait que l’épisode est une métaphore du sentiment amoureux Ce qui n’empêche pas l’épisode de se terminer sur un grand silence lorsqu’une explication entre Buffy et Riley devient inévitable. C’est sous le prisme de cette métaphore amoureuse – qui permettra de boucler la boucle sur le thème de la communication – que je vous proposerai de voir l’épisode muet dès demain.

 

 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.