Nymphomaniac-Vol2 affichePrécédé d’une réputation sulfureuse savamment entretenue par un buzz orchestré avec soin sur Internet (la révélation des affiches montrant les acteurs en plein orgasme puis le trailer, aussitôt retiré de YouTube pour contenu osé), Nymphomaniac posait la question de savoir si Lars von Trier était allé encore plus loin que dans le reste de son oeuvre pour nous choquer (Les Idiots et Antichrist détenant la palme des scènes de sexe jusque-là). Et bien sûr, si les deux films tenaient la route et proposaient (comme à l’habitude du cinéaste, faut-il le préciser) autre chose qu’une simple pose de provocateur filou. Et, bien que l’on regrettera une fin choc de petit malin qui prend le contre-pied de tout ce qui a précédé et s’avère tout à fait gratuite, la réponse est oui.

Entre sérieux et légèreté

nymphomaniac lars von trier

Plus mineur que ses films précédents (Melancholia est un chef-d’oeuvre, Antichrist un très bon film à la mise en scène impressionnante), le cinéaste nous offre ici, paradoxalement, un film plus léger que ses œuvres les plus récentes, qu’il a voulu résolument punk dans l’esprit, même si ce n’est pas tout à fait le cas. La narratrice, qui se voue une forme de haine mêlée d’indifférence à son propre sort, nous raconte, telle Shéhérazade, une histoire presque sans fin qui commence avec son enfance pour se poursuivre jusqu’au présent. Tenant en haleine toute une nuit un Stellan Skarsgard vieux garçon plus amoureux de ses livres que des femmes, Joe (Charlotte Gainsbourg, parfaite comme à son habitude) est la narratrice et l »héroïne de ce dyptique contant le parcours d’une femme qui se déclare nymphomane.

Le ton oscille entre super sérieux et clairement enjoué, faisant de Joe un personnage féminin singulier et le film une étrange oeuvre, qui divertit franchement (plus particulièrement la 1ère partie, évoquant la jeunesse de l’héroïne) tout en se prenant parfois un peu au sérieux (ou plutôt, le personnage de Joe se prend tellement au sérieux que cela déteint par moments sur le ton du film) , sans que cela n’entame la qualité de l’ensemble, l’humour étant clairement présent d’un bout à l’autre. Et si la structure du volume 1 est assez répétitive (on alterne constamment entre le récit de Joe dans la chambre, les flash-backs montrant les événements et les intermèdes de Seligman, qui héberge la jeune femme), les morceaux de bravoure avec les nombreux acteurs (dont une Uma Thurman méconnaissable) sont suffisamment nombreux pour que l’on pardonne cette légère faiblesse.

Une brochette d’acteurs impressionnante

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En parlant des acteurs, von Trier a fait fort cette fois-ci et s’est offert une brochette à faire pâlir bien des films hollywoodiens : hormis Charlotte Gainsbourg et Uma Thurman donc, on retrouve Shia LaBeouf dans le rôle principal masculin et ,dans des rôles secondaires, Willem Daffoe, Christian Slater, Jamie Bell et Connie Nielsen. Chacun a au moins une scène marquante et l’ensemble constitue un panorama intéressant de personnages dans la grande galerie des personnalités croquées par le Danois dans son oeuvre. On a ainsi plaisir à retrouver LaBeouf, bien lisse chez d’autres, dans un rôle attachant et complexe, tout en contrastes, comme Jérôme. Et Jamie Bell (Billy Elliott, faut-il le rappeler !) dans le rôle d’un jeune homme sadique se faisant payer pour fouetter et torturer des clientes plus que masochistes. Christian Slater dans un rôle ingrat de père mourrant des suites d’un delirium tremens. Le tout est réalisé avec sensibilité et à propos et on a l’occasion de constater, encore une fois, à quel point von Trier est un grand directeur d’acteurs.

Bien que le volume 2 commence précisément là où le 1er film s’était achevé, les deux longs-métrages ont chacun leur ton et leurs spécificités propres. Plus subtil dans la forme et le fond, plus grave et beaucoup plus dur (les scènes avec Jamie Bell, justement, sont particulièrement dures à regarder, valant au film une interdiction aux moins de 18 ans en France), le volume 2 raconte la descente aux Enfers de Joe, qui s’enfonce dans sa dépendance au sexe jusqu’à perdre son compagnon et son enfant. Le paradoxe de l’héroïne est de rester malgré tout libre, allant jusqu’à exercer une profession illégale qui la voit employer les grands moyens pour obliger des mauvais payeurs à solver leurs dettes et mener une relation amoureuse avec une toute jeune fille qu’elle a prise sous son aile lors de son adolescence.

Les retournements du film sont nombreux (encore plus que dans le 1er) et leur côté exagéré assumé, le personnage de Seligman n’hésitant pas régulièrement à en remettre en cause la véracité en raison de leur invraisemblance. A chaque fois, les points de vue des deux personnages dans la chambre s’entrechoquent et, en ce qui concerne le fond, c’est celui de Seligman que nous retenons : l’héroïne se culpabilise principalement à cause de la stigmatisation des femmes dans notre culture, qui fait d’elles des pariahs si elles vivent un peu trop librement leur sexualité (même si, oui, la sexualité de Joe, débridée, vire aussi au pathologique par son aspect gargantuesque). Et si le personnage de Joe ne nous est pas forcément sympathique d’un bout à l’autre, le cinéaste réussit le tour de force de mettre en place une identification alors même que de nombreuses scènes, par le comportement de l’héroïne, prennent le spectateur à rebrousse-poil. On ne l’approuve pas toujours (loin de là, même), mais on s’attache à cette étrange héroïne, si absente à elle-même en dépit de sa sexualité affichée.

Une fin expédiée et gratuite

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Là où le bât blesse, c’est cette fin expédiée qui donne l’impression que Lars von Trier a préféré choquer gratuitement son monde parce-qu’il ne savait pas comment boucler son film d’une manière qui ne soit pas chiante (une fois le récit de Joe achevé, que faire en effet ?) Face à cette impasse, il nous balance une conclusion en 30 secondes (vraiment) so shocking et complètement hors de propos et ne correspondant pas au personnage, juste pour le plaisir de faire rock’n’roll. C’est vraiment dommage car cela contredit un peu tout le reste et laisse sur une impression d’agacement. Un agacement que le cinéaste a l’habitude de provoquer, mais que, en tant qu’admirateurs, nous n’étions pas habitués à ressentir. Pour une fois (aucun autre exemple ne me vient à l’esprit dans sa filmographie), le Danois donne raison à sa caricature qui le dépeint en misanthrope petit malin et poseur, faisant dans la provoc’ pour la provoc’.

Cela va, finalement, avec le plan de la protégée de Joe pissant sur celle-ci à terre après avoir été rouée de coups vers la fin du film. Mais quel dommage de terminer ce dyptique par cet écran de fumée peu concluant ! Cela amoindri considérablement l’émotion qui aurait pu naître dans d’autres circonstances. Sauf que, à la fin, ne voulant surtout pas se prendre au sérieux, le cinéaste refuse au spectateur cette émotion et reste donc à un niveau superficiel. Bien dommage car cela porte un peu atteinte au fond du film, qui, bien qu’il ne soit pas le plus fin de von Trier, comporte de nombreuses scènes émouvantes sans être pathos. On sort ainsi un peu sur sa faim et c’est bien là la principale faiblesse de Nymphomaniac.

Malgré cela, Nymphomaniac volume 1 & 2 est une oeuvre cohérente en elle-même et dans l’oeuvre du cinéaste, qui ressemble à une récréation qu’il s’est accordée après les très intenses Antichrist et Melancholia. Un double film tour à tour enjoué, dur et touchant, avec des acteurs au sommet de leur art pour une histoire rocambolesque. De quoi ravir les fans de Lars von Trier et emporter l’adhésion, malgré un ensemble plus mineur que ses œuvres précédentes. 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.