lesnegres1-photoderepetition-lucie-jansch_0Sur la scène, un comédien noir en smoking se tient les bras croisés, le regard fixe. Déjà dans le personnage lorsque les spectateurs rentrent dans la salle, la nervosité dans sa main semble indiquer qu’il s’impatiente. Derrière lui, un décor de maison écru en terre cuite, où se tiendra l’impressionnante introduction. Puis la musique s’emballe, devient de plus en plus assourdissante et les lumières s’éteignent. Le spectacle commence. Un à un, les douze autres interprètes de la pièce, tous vêtus de noir, arrivent en courant et se figent sous le bruit des mitraillettes. Des images de fumée sont projetées sur le mur de la maison. Captivante, la scène a quelque chose de hautement cinématographique, jusque dans la musique, qui passe du free jazz  à une bande-son instrumentale en apesanteur, remplie de tension et de drame. Arrêt sur image, ralenti, tous ces procédés propres au cinéma sont bien présents et cependant, pendant une heure et demi, nous serons plongés dans un théâtre absolu, avec un jeu constant sur la lumière, les costumes, le jeu anti-naturel des comédiens. Un théâtre de contrastes, rempli de cassures de rythme, décidé à nous en mettre plein la vue. Et ce soir aux manettes de la soirée se trouve Robert Wilson.

Un spectacle à la poésie baroque

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Depuis Einstein on the Beach en 1976, le metteur en scène de 73 ans n’a rien perdu de sa superbe et reste – cette adaptation des Nègres le prouve – un grand iconoclaste. Mais avant que les défenseurs du théâtre à la française ne s’offusquent devant les manières de cet Américain, il faut préciser que le texte de Jean Genet, publié en 1948 et mis en scène pour la première fois en 1959, était hautement provocateur, d’avant-garde. Or, chaque parti pris de Bob Wilson ne fait qu’en souligner la modernité bluffante, l’aspect percutant et corrosif. En déconstruisant le texte, en le faisant répéter sur plusieurs tons, à différents rythmes à ses comédiens, il en fait ressortir toute la poésie baroque d’une manière tout à fait étonnante. Des phrases se détachent, brutales ou poétiques, marquant les esprits, créant une ambiance, mais le texte n’est pas au cœur du spectacle. Ceux qui découvriront à la fois le théâtre de Wilson et le texte de Genet se sentiront peut-être un peu perdus dans la narration à proprement parler, que l’on retrouve déconstruite et éclatée, mais quelle chance j’ai envie de dire, quelle claque !

 Une explosion de couleurs

 

lesnegres2-photoderepetition-lucie-janschAprès cette introduction en noir et blanc très stylisée mais finalement tout en retenue, place au théâtre dans le théâtre et au décor qui verra le déroulement du reste de la pièce, place au show. Palmiers néon, guirlande de lumière en forme de tourbillon qui ne manquera pas d’évoquer pour certains la citrouille de Cendrillon, le décor détonne et nous plonge dans une ambiance de boîte de nuit tropicale. Ca danse, ça chante et un présentateur nous explique le concept de la séance à laquelle nous allons assister, tout en s’adressant aux comédiens et en écornant au passage les préjugés des blancs contre les noirs. Le point de vue blanc est représenté par cinq comédiens noirs arborant masques et costumes blancs, debout sur une estrade surélevée tandis que les « nègres » sont en bas. Simplissime, cette installation sur deux niveaux qui ne sera bousculée que lors du derniers tiers du spectacle, oriente dès lors notre vision. Le texte est teinté de vitriol, le ton reste enjoué d’un bout à l’autre. La musique, toujours présente, rythme le spectacle, introduit des ruptures de ton et de rythme, tandis que les comédiens, aux gestes précis, bougent selon une chorégraphie bien rodée et donnent de la voix, dans tous les sens du terme : certains chantent, oui, mais surtout, ils jouent sur différentes inflections, souvent anti-naturelles, pour donner corps au texte.

 Un théâtre de contrastes

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Et c’est finalement ce que l’on retient : l’aspect très incarné de ce spectacle, qui se présente comme une explosion pour les sens. Qu’importe alors si on a du mal à suivre le texte. Spectacle baroque nourri de contrastes permanents, toujours en mouvement, Les Nègres version Bob Wilson dynamite le théâtre et réussit à extraire la moelle du texte de Genet sans se laisser impressionner par lui. Il nous propose un show absolu, clinquant, grinçant, percutant dont on sort léger comme une plume, des néons plein les yeux.

Les Nègres de Jean Genet mis en scène par Robert Wilson au Théâtre de l’Odéon, Place de l’Odéon, Paris 6e, du 3 octobre au 21 novembre 2014. Tarifs : de 6 à 38€.

Photos : Lucie Jansch/Théâtre de l’Odéon 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.