lost river ryan gosling afficheBones vit avec sa mère Billy et son jeune frère dans la petite ville de Lost River, une cité désolée où les maisons sont vandalisées et détruites. Ne pouvant plus rembourser son crédit immobilier, Billy se résout à accepter l’offre d’emploi mystérieuse du directeur de sa banque, Dave, qui a des vues sur elle, pour pouvoir rembourser ses impayés. Pendant ce temps, Bones découvre une route qui s’enfonce dans l’eau et sa petite-amie lui suggère qu’elle mène à une ville engloutie par un barrage. Lost River serait victime d’une malédiction selon elle et le seul moyen de la briser serait de remonter un objet à la surface…

Suffit-il de tourner avec de grands cinéastes pour réaliser soi-même des films ? Cette question, Ryan Gosling a dû l’entendre un certain nombre de fois depuis son passage au Festival de Cannes, où il a été vivement critiqué, pour ne pas dire hué. Pourtant, à la vision de ce Lost River qui apparaît comme un film aussi ambitieux que personnel, on a un peu du mal à comprendre pourquoi, si ce n’est qu’il est de bon ton de taper sur les acteurs beaux gosses qui veulent s’essayer à la réalisation. Certes, ce premier essai n’est pas parfait, mais il fourmille d’idées de mise en scène et il se dégage de cet hommage au cinéma des années 80 de vrais partis pris et une atmosphère particulière.

La nostalgie des années 80

foto132_mediumLe film débute par un air suranné des années 50 sur des images évoquant elles aussi une certaine nostalgie : un petit garçon d’environ deux ans se promène dans une maison et dans le jardin, accompagné de sa mère dans des plans qui évoqueraient presque Terrence Mallick (avec lequel Ryan Gosling a récemment tourné). Puis des plans d’une ville de banlieue désolée s’enchaînent et nous faisons la connaissance du héros, Bones (Iain de Caestecker), le fils tout juste majeur de Billy (Christina Hendricks), mère de famille célibataire qui élève seule ses deux enfants. Une atmosphère étrange, quasi-fantastique, se dégage bien vite au travers de ces images – atmosphère qui se poursuivra durant tout le film – grâce à un travail sur le cadrage, le flou et les couleurs.

Parlons des couleurs, tiens : du rouge et orange du feu qui détruit les maisons au rose néon de la lampe de chevet de la petite-amie de Bones (Saoirse Ronan), en passant par le violet et le bleu dans le sous-sol du club glauque dans lequel la mère est embauchée, on respire les années 80 à plein nez et on peut sentir la nostalgie du réalisateur pour cette période qui a bercée son enfance. Esthétique et visuellement chaleureux, le film est en ce sens très beau et nous plonge tout de suite dans un univers particulier.

Ce penchant pour les années 80 se retrouve également dans la chemise à pois dorés et le look en général de la brute de la ville, le bien nommé Bully (Matt Smith, échappé de Dr Who et assez méconnaissable), qui évoque un peu – en moins drôle – la petite frappe qui s’en prend à Marty dans les Retour vers le futur. Mais également par la mise en scène de la séquence d’introduction du personnage d’Eva Mendes, qui évoque la patte de Brian De Palma ou encore la séquence où Billy se trouve dans le caisson, qui fait de l’oeil au Blue Velvet de David Lynch.

Dans la note d’intention présente dans le dossier de presse, où il révèle avoir réellement entendu parler d’une ville engloutie par un barrage alors qu’il était enfant, Ryan Gosling évoque également son amour pour les films fantastiques populaires des années 80 et l’histoire de cette route menant peut-être à une ville engloutie les évoque bien, tout comme certaines images. Pour autant, que les nostalgiques de Willow ou L’histoire sans fin se calment : le film, malgré le charme un peu naïf qui s’en dégage (notamment en ce qui concerne son histoire d’amour), est loin d’être un film pour enfants et plusieurs passages sont même assez violents et dérangeants. Il s’agit en réalité d’une oeuvre assez étrange, prise entre plusieurs genres. Un film sur la famille et la survie, mais pas franchement un film familial.

La famille comme rempart

foto141_mediumFilmé dans les quartiers désolés de Detroit, Lost River dépeint un monde en ruine contre lequel la famille et Rat, la petite-amie de Bones, constituent un rempart. Le contraste est grand entre la dureté de la ville et la chaleur, le sentiment de sécurité qui se dégage des images du générique avec la mère et son enfant ou encore de Rat improvisant une chanson d’amour sur son mini-clavier seule dans sa chambre baignée de rose. Une chaleur que l’on retrouve également dans le chauffeur de taxi incarné par Reda Kateb, qui aura son importance à la fin.

L’histoire semble avoir été imaginée par un adolescent en pleine ébullition et, ce qui pourrait être un reproche dans d’autres circonstances ne l’est pas ici : après tout, le film s’assume en tant que conte gothique et nous sommes semble-t-il dans la tête de Bones, jeune homme prêt à tout pour protéger les siens. Comment s’étonner, alors, qu’un personnage comme Bully prenne le contrôle de la ville ? Il pourrait tout à fait s’agir du cauchemar d’un adolescent qui se fait harceler par la brute du lycée. Là où Ryan Gosling réussit son pari, c’est lorsque ce personnage à l’allure ridicule, pas très impressionnant de prime abord, devient beaucoup plus inquiétant au fil du film.

Un premier essai convaincant

lost river ryan gosling eva mendesGosling fait également preuve d’une maîtrise suffisante pour que ses références ne pèsent pas trop lourd, contrairement à un Guillaume Canet handicapé par ses clins d’oeil et ses références dans Ne le dis à personne (qui n’était pourtant pas un premier film). Là, on sent l’enthousiasme du jeune réalisateur qui veut essayer plein de choses et réalise de beaux plans esthétiques, mais chacun de ces partis pris a une raison d’être et est bien intégré à l’ensemble. Esthétique, le film n’est également en aucun cas vaniteux malgré un petit côté arty et apparaît sincère, ce qui compense ses quelques défauts, comme une fin un peu abrupte.

La tendresse que Ryan Gosling porte à ses personnages, enfin, est pour beaucoup dans le plaisir qu’on prend à Lost River et il convient de vanter les mérites du casting, très pertinent, de Christina Hendricks (avec laquelle l’acteur avait déjà travaillé sur Drive), forte et fragile à la fois en mère courage à Saoirse Ronan, qui apporte sa personnalité singulière au personnage de Rat. Quant à Eva Mendes (Mme Ryan Gosling à la ville), son apparition est des plus marquantes (je ne vous en dis pas plus).

Au final, Lost River apparaît comme un bon premier essai, dont il se dégage un amour du cinéma manifeste et tout un tas d’idées qui ne demandent qu’à être davantage explorées. La douce nostalgie du réalisateur pour l’enfance et les années 80 donne en outre à ce film beaucoup de charme.

Sortie le 8 avril 2015

 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.