image couverture elon muskImpossible n’est pas Musk

Le phénomène Silicon Valley a beau avoir tracé (et détruit) bien des destins, seuls deux ont véritablement laissé une trace dans l’esprit du grand public : Steve Jobs, le défunt grand Manitou d’Apple, et Mark Zuckerberg, celui qui a plongé l’humanité dans la folie des réseaux sociaux. Tous les deux grandement aidés par les films inspirés par leur parcours, ils sont la minuscule partie émergé d’un iceberg que l’on sait tous bien plus intéressant pour ce qu’il cache, sous les eaux glacées. Parmi les génies un peu moins mis en lumière chez le grand public, Elon Musk est sans aucun doute l’un des plus intéressants. Allons même plus loin : il représente même l’un des espoirs les plus fous de l’humanité. Le livre du journaliste Ashlee Vance, qui écrit actuellement pour Bloomberg Businessweek après un passage chez The Economist et le New York Times, arrive à point nommé pour nous le démontrer.

Une phrase d’Elon Musk donne beaucoup d’éléments pour très vite comprendre ce qui anime ce cerveau Sud-Africain (naturalisé américain en 2002) : « Nous sommes entrain de changer le monde, de changer l’histoire, et vous en êtes ou pas« . Non, le bonhomme n’est pas là pour nous vendre un moyen de partager des selfie, ou des photos de plats cuisinés, à la vue de tous. Non, Musk ne veut pas que l’humanité s’exprime en 140 caractères. Son truc, c’est le rêve. Son objectif n’est rien d’autre que la survie de l’humanité, grâce à plusieurs entreprises que ce livre va nous présenter par la prisme de celui qui les dirige. Mais attention, car si Ashlee Vance est clairement passionné par son sujet, il suit la tradition américaine des biographies loin d’être aveuglément agréables avec la figure abordée.

Le livre Elon Musk est sous-titré « Tesla, PayPal, SpaceX : l’entrepreneur qui va changer le monde« . Mais, comme toute bonne biographie, rien n’est envisageable si le lecteur ne comprend pas ce qui a construit le destin du sujet. Ainsi, après une succincte description du pourquoi Ashlee Vance s’est lancé dans une telle aventure, et surtout comment il a pu convaincre Musk de collaborer, on est plongé dans l’enfance du prodige, mais aussi ce qui a pu influer sur son être. L’auteur regroupe brillamment toutes les informations sur les ancêtres du génie, et l’on se rend compte que sa famille présente bien des signes avants-coureurs. Issu d’une lignée marquée par l’envie de découvrir, au point qu’elle se délocalise vite dans une Afrique du Sud qu’elle ne connaît pourtant pas, Musk ne pouvait qu’être marqué par ce vécu jusqu’au plus profond de lui. Ses premières et deuxièmes parties de scolarité ne se passent pourtant pas idéalement, et comme toutes les « grosses têtes », Musk ne s’attire que les foudres de ses camarades. Les enfants sont décidément bien cruels entre eux. Les rapports avec son père sont, d’ailleurs, de la même veine : problématiques. Bref, Elon a du se construire dans l’adversité.

Mais déjà, Elon Musk démontre des capacités hors du commun, du moins quand il aborde un sujet qui l’intéresse. Il fut, à seulement 12 ans, l’objet d’un article dans le magazine PC and Office Technology, qui publia le code source d’un jeu (intitulé Blastar) créé par cet enfant ayant tout compris du développement. Il n’était pas étonnant que ce soft, qui lui rapporta 500 dollars, fut typé science-fiction, tant celle-ci a toujours passionné Musk. Dès son jeune âge, le futur président de Tesla Motors est très souvent perdu dans ses pensées, où il visualise parfaitement certaines images. Cette capacité le pousse à lire énormément, les mots provoquant en lui bien plus qu’un écho, et très jeune Elon peut dévorer jusqu’à deux livres par jour, particulièrement si ceux-ci sont écrits par des auteurs de science-fiction. Évidemment, il projette chez les autres une image de geek classique, mais ce n’est pas tout. Le caractère de Musk est si fort qu’il ne peut éviter de reprendre ses camarades quand ces derniers font fausse route sur certains points. Par exemple, alors que les enfants ont peur du noir, lui ne peut s’empêcher d’expliquer ce qu’est l’obscurité, scientifiquement, ce par quoi elle est provoquée. Et ce qui devait arriver arriva, l’enfant génial devient, sur un temps assez court car il se défend, le souffre-douleur de ceux qui voient en lui le talent qu’ils n’auront jamais.

Ashlee Vance capte incroyablement l’attention du lecteur. Avec un style très littéraire, mais en s’accordant des paragraphes d’une précision clinique sur les activités de Musk, le livre nous présente un Elon Musk très crédible, loin des images parfois péniblement lisses que l’on veut associer aux cerveaux de ce qui fut la Silicon Valley d’avant l’explosion de la bulle Internet. Arrivé sur le continent américain par le Canada, pour des raisons un peu obscures mais très compréhensibles (fuite de l’apartheid, ou du service militaire ?), le jeune homme continue ses études dans un environnement plus propice à la réussite. Étudiant le commerce et la physique, Musk en vient très vite à s’intéresser à ce qui va s’avérer être son terrain de jeu favori pour un temps : Internet. Il lance Zip2 en 1995, qui édite un logiciel de publication de contenu à destination des entreprises, alors que personne ne croit encore à ce moyen de communication. Ashlee Vance parvient à parfaitement capter ce qui fait la force de son sujet, en décrivant un homme jeune, excessivement brillant, mais encore loin d’être une bête de gestion de son personnel, et pas vraiment fortiche dans le domaine de sa propre vente. Mais sûr de lui, et ne rechignant pas à aller sur le terrain d’entreprises déjà bien installées (ici, les Pages Jaunes américaines, rien que ça). Associé avec son frère Kimbal, on vit au plus près ce qui anime Elon : une force de travail herculéenne, rappelant qu’avoir du génie n’est rien sans une énorme dose de volonté.

Génie, prises de risques et travail acharné

image tesla elon musk

Et Elon Musk est un bourreau dans ce domaine. Le passage décrivant sa semaine type met presque mal à l’aise, tant il est difficile d’imaginer un être humain supporter une telle cadence. Là est la grande force du livre, nous faire parfaitement comprendre ce qu’implique d’être ce genre de personnage, loin des simples chiffres de son compte en banque. Oui, Elon Musk est un milliardaire, mais qui pourrait, parmi nous, être aussi créatif, prendre autant de risque, et se donner à ce point à ce qui l’anime ? Hors du commun, cet homme l’est fondamentalement, jusque dans ses motivations. Très épris de science fiction, Musk ne demande qu’a laisser derrière lui une humanité prospère. Ainsi, son but n’est pas de nous tirer vers le bas, à grands coups de réseaux sociaux, mais de lancer des idées dont les répercussions seraient réelles sur notre quotidien. Après avoir fait fortune en inventant Paypal, et il faut lire toutes les problématiques qu’il a du affronter sur ce point précis (c’est bluffant et terrifiant), Elon Musk investi massivement pour réaliser son rêve : aborder des thématiques réellement futuristes.

Avec SpaceX, il se rapproche de son fantasme le plus fou, et qu’il ne réalisera sûrement jamais de son vivant : coloniser des planètes. Pour le moment, le jeune homme de 31 ans lors de la création de l’entreprise, vise à produire les véhicules de lancement spatiaux les moins coûteux possible. Comme toujours chez Musk, ce qui étonne le plus est la cadence de l’affaire. Ashlee Vance en a conscience, et rend très bien la folle marche en avant que provoque cet incroyable personnage. Et, alors que n’importe qui ne pourrait pas une seule seconde imaginer supporter le poids d’une telle entreprise sur plus de deux jours, Elon Musk ne s’arrête pas là. Alors qu’il vit une incroyable aventure spatiale, le génie se lance, en 2004 donc très rapproché du début de SpaceX, dans le rachat de Tesla Motors, pour en devenir le président en 2008. Le but, produire le véhicule électrique accessible. Vous pensez que tout ça est ingérable ? Attendez, car ce fou de travail s’investit aussi dans un projet qu’il a en tête depuis petit : SolarCity, qui aborde l’énergie solaire, dans le but de combattre le réchauffement climatique.

Le livre aborde sans détour cette période folle. Bien trop d’ailleurs, puisque ces entreprises , très loin d’être aussi aisées à assumer qu’un smartphone ou un réseau social (toutes proportions gardées, évidemment, sur le mot « aisées »), ne manquent pas de connaître une tonne de problématiques. Ashlee Vance décrit inlassablement Elon Musk comme non seulement un bourreau de travail, mais aussi un homme qui ne comprend pas toute réponse négative. Et c’est très important, car n’importe qui sait qu’en se lançant dans le domaine spatial, on rentre en guerre avec des entreprises-pays (comme la Russie, par exemple). En se lançant dans l’énergie solaire, on se met à dos toute l’industrie du pétrole. En se lançant dans la voiture électrique, on attire les foudres des constructeurs, des garagistes etc. Chacune des entreprises lancées par Elon Musk a du faire face à des conglomérats de requins, et le livre démontre à quel point l’homme s’en fiche éperdument. Son truc, à lui, c’est de laisser à l’humanité la possibilité de se sortir d’un mauvais pas qu’il voit comme très menaçant. Ce ne sont pas les intérêts de groupes qui, eux, s’en fichent carrément, qui vont le démotiver.

Mais attention, car le livre signé Ashlee Vance ne cesse de décrire Elon Musk comme un homme à part, difficilement enviable. Sa vie personnelle est un échec partiel. Son caractère très autoritaire ne lui attire pas vraiment les amabilités de la part de ses employés, qu’il pousse au travail plus que de raison. Le livre revient aussi, sur la fin, sur un échec cuisant de Musk : l’explosion d’une de ses fusées Falcon 9, le 28 Juin 2015. Sa façon de se disperser, qui a bien faillit le perdre financièrement, n’est pas vraiment quelque chose de bien vécu par son entourage, et a mis en danger des dizaines de milliers d’emplois, au point qu’il a du emprunter pour payer les salaires. Heureusement, la NASA le sauve du naufrage annoncé, et le projet fou peut survivre, au prix d’une prise de risque hallucinante. Bref, le livre évite toute envie de poser sur un piédestal son sujet, certes incroyablement passionnant mais loin d’être exempt de tous reproches.

Au final, Elon Musk par Ashlee Vance est une épopée fascinante, et carrément un indispensable pour qui a envie de mieux comprendre l’un des hommes les plus importants du moment. C’est prenant, intriguant, exaltant, tant on passe d’idées fortes aux problématiques terrifiantes qu’elles provoquent. Le livre se dévore, et l’on suit les rêves de ce visionnaire en espérant les voir se réaliser de notre vivant. Ce sera difficile, imaginez un vol spatial au prix d’un billet d’avion pour partir coloniser Mars, mais impossible n’est pas Elon Musk…

Elon Musk, écrit par Ashlee Vance. Aux éditions Eyrolles, sortie le 11 Février 2016, 366 pages, 24.90€. 

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Mickaël Barbato

Mickaël Barbato

Mickaël Barbato est un journaliste culturel spécialisé dans le cinéma (cursus de scénariste au CLCF) et plus particulièrement le cinéma de genre, jeux vidéos, littérature. Il rejoint Culturellement Vôtre en décembre 2015 en tant que co-rédacteur en chef. Manque clairement de sommeil.
Mickaël Barbato