image couverture les jours sucrés loïc clément anne montel dargaudPublié le 19 février dernier aux éditions Dargaud, Les jours sucrés de Loïc Clément et Anne Montel est ce que l’on pourrait appeler une feel good BD : attachante et pas gnangnan pour un sou, elle se savoure avec autant de plaisir qu’un bon bol fumant de chocolat chaud maison par un froid de canard. Une comparaison qui fait sens, finalement, pour une bande-dessinée gourmande à souhait, réveillant les souvenirs gustatifs de notre enfance telle une madeleine de Proust.

L’héroïne, Églantine, est une jeune illustratrice de 28 ans rompue à la vie parisienne et son cynisme. Elle apprend un jour la mort soudaine de son père, qui les avait abandonnées elle et sa mère lorsqu’elle n’avait que 8 ans. Elle doit alors se rendre dans son petit village natal de Klervi, en Bretagne, afin de rencontrer le notaire. Celui-ci lui apprend que son père lui a légué sa boulangerie-pâtisserie. Malgré ses réticences, elle décide de reprendre le commerce et de le transformer en salon de thé. A mesure qu’elle reste dans cette maison dans laquelle elle a grandi et renoue avec sa vieille tante Marronde et son ami d’enfance Gaël, Églantine voit ses souvenirs affluer. Ce nouveau départ sera-t-il l’occasion de se réconcilier avec son passé ?

Une BD pleine de fantaisie

image les jours sucrés loïc clément anne montel dargaud planche chatsLa première chose que l’on remarque en ouvrant Les jours sucrés, ce sont ces dessins à l’aquarelle aux couleurs chaleureuses, sans contours pour délimiter des cases, qui se détachent sur un fond blanc. Le style, un brin naïf, n’en reste pas moins précis : les personnages sont très expressifs. On se met alors à tourner les pages avec un plaisir toujours grandissant et on remarque que la mise en page varie : le premier chapitre est ainsi une grande image divisée en plusieurs cases, certains dessins restent sans contours par la suite tandis que d’autres sont délimités par un fond d’aquarelle. Les « cases » (souvent arrondies et irrégulières, possédant rarement la même forme ou la même taille), s’organisent ainsi de différentes manières tout au long de l’histoire, pour un résultat des plus plaisants. Mis à part certains dessins spécifiques s’intéressant plus particulièrement au décor, ce qui intéresse Anne Montel, ce sont les personnages : leurs émotions, leur vie intérieure (voir le passage très drôle où Églantine imagine le notaire en chat botté), leurs relations, qu’elle réussit à retranscrire avec une belle sensibilité. Les émotions ressenties à la lecture de la BD proviennent ainsi autant du dessin que de l’histoire en elle-même.

C’est ici qu’il nous faut parler de la narration de l’auteur, Loïc Clément. L’histoire d’Églantine a beau être simple en apparence, voire avoir un certain goût de déjà vu si l’on ne se fie qu’au pitch de départ, il nous propose un récit drôle et touchant à la fois, qui ne tombe jamais dans la guimauve tout en faisant preuve d’une grande tendresse envers ses personnages. Par ailleurs, certains détails décalés, comme toutes ces petites saynètes mettant en scène des chats qui parlent, viennent ajouter une touche d’espièglerie à l’ensemble. L’histoire a beau sentir le réel, le traitement sait faire preuve d’une belle fantaisie, sans jamais perdre en justesse. L’auteur nous fait partager les doutes de son héroïne tout en finesse, sans jamais en rajouter. D’ailleurs, le fait que celle-ci ne manque pas de caractère vient casser le côté rose bonbon qui aurait pu pointer le bout de son nez autrement. S’il n’y a pas de réel suspense sur la fin de l’histoire, ce ne sont pas tant les rebondissements qui importent ici que le chemin parcouru par Églantine pour se réconcilier avec son histoire familiale et s’épanouir dans le présent. En cela, le récit est parfaitement mené et les autres personnages, tels que la mutique Marronde et le gentil instit Gaël, sont très attachants.

Cuisine et transmission

image les jours sucrés loïc clément anne montel dargaud planche recetteEt puis, bien sûr, il y a la cuisine, le plaisir de la nourriture. Quoi de plus logique, pour une BD intitulée Les jours sucrés ? En retournant sur les lieux de son enfance, dans cette boulangerie-pâtisserie autrefois tenue par son père, Églantine se souvient du bonheur simple de manger de bonnes choses cuisinées avec amour. Elle retrouve aussi le journal intime de son père, qui est en réalité un livre de cuisine, où il a consigné les recettes que lui inspiraient sa fille. Ce journal sera l’occasion pour l’héroïne de renouer le lien, abîmé par l’amertume, avec ce père qu’elle a tant aimé mais qui l’a déçue et blessée. Loïc Montel nous parle ainsi de transmission et c’est finalement ce qui ressort le plus de l’histoire, bien qu’il y ait également une histoire d’amour.

Avec Les jours sucrés, Loïc Clément et Anne Montel nous ont concocté une bande-dessinée au charme indéniable, drôle et touchante à la fois, racontée avec subtilité et une bonne dose de fantaisie. Il se dégage une alchimie rare de leur travail commun, dessins et narration étant en parfaite harmonie. On ne sera ainsi guère surpris d’apprendre que cette jeune illustratrice de 28 ans et cet auteur de livres jeunesse ont déjà collaboré ensemble sur deux autres projets : Shä et Salomé et Le temps des mitaines. Leurs recettes illustrées et actualités sont d’ailleurs réunies sur un blog commun, NekoKitsune. Si l’on n’a pas encore eu l’occasion de lire ces précédentes œuvres, Les jours sucrés témoigne en tout cas d’une belle sensibilité commune et se dévore en un clin d’œil. Histoire de souvenirs d’enfance, de transmission, de plaisirs sucrés et enfin histoire d’amour, il s’agit d’une bande-dessinée inattendue par son ton et son traitement peu conventionnels, hautement personnels, malgré une histoire somme toute assez classique. Une simplicité dans le bon sens du terme.

Les jours sucrés de Loïc Clément et Anne Montel, Dargaud, 19 février 2016, 146 pages. 19,95€ 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.