image couverture le mystère du monde quantique thibauld damour mathieu burniat dargaudExpliquer la physique quantique au grand public sous la forme d’une bande-dessinée ? Voici l’entreprise audacieuse du dessinateur Mathieu Burniat et du physicien théoricien Thibault Damour, récompensé par la prestigieuse médaille Einstein. Rien que pour l’habileté pédagogique qu’implique un tel travail de vulgarisation, les auteurs du Mystère du monde quantique , publié chez Dargaud le 11 mars dernier, doivent être salués.

De la découverte de la constante h par Max Planck, qui souhaitait simplement comprendre la différence de couleur de corps plus ou moins chauds, à la théorie des multivers découlant des travaux de Hugh Everett, en passant par la découverte du photon par Einstein, le principe dit « d’indétermination » d’Heisenberg et le chat de Schrödinger, c’est toute une histoire de la physique du XXe siècle qui est traversée par Bob, ersatz de Tintin.

L’ampleur et la complexité des notions abordées justifient certaines répétitions qui pourront être lourdes pour les lecteurs familiers de la physique, mais qui sont nécessaires afin de ne pas perdre le fil de cette réflexion théorique qui s’est poursuivie tout au long du siècle, et continue à nourrir les débats. Malgré tout, le lecteur a intérêt à lire cet ouvrage dense d’une traite s’il ne veut pas être perdu lorsqu’il replonge dans Le mystère du monde quantique. Bien que sa forme soit parfaitement accessible, grâce à un dessin humoristique qui lui permet de ne pas se complaire dans un sérieux pesant, et malgré l’énorme travail de vulgarisation effectué, cette bande-dessinée s’adresse à un lectorat possédant un certain esprit scientifique, ou du moins qui n’a pas complètement oublié ses cours de physique du lycée.

Pédagogie et bande-dessinée

image planche lune bob et rick le mystère du monde quantique thibault damour mathieu burniat dargaudLe mystère du monde quantique ne serait qu’une accumulation indigeste de connaissances sans une structure à la fois ludique et rigoureuse. Après une introduction présentant le personnage principal, Bob, et son chien Rick, le récit est découpé en différentes périodes qui correspondent chacune à une phase importante de l’élaboration de la théorie quantique. Le personnage passe de l’une à l’autre selon une logique de type « marabout-bout de ficelle », qui fait ressembler l’album à un rêve. Un dessin en pleine page marque toujours le basculement d’une séquence à une autre du récit, les auteurs ménageant des moments de pause de la réflexion bienvenus.

Thibault Damour et Mathieu Burniat ont fait le choix d’un onirisme qui aurait gagné à n’être pas seulement un moyen un peu trop facile de faire parcourir à Bob les espaces-temps qui furent ceux de la découverte de la physique quantique. La présence de la constante h sous des formes multiples (lumière, animal…) est amusante, mais elle n’est que le fil que Bob doit suivre, rien de plus. Certes, les auteurs n’ont pas voulu éparpiller le récit dans un délire onirique déplacé, et cela leur permet de rendre le chemin du personnage clairement visible, mais les nécessités de la pédagogie ne sont pas incompatibles avec le développement d’une véritable histoire et d’un monde. En vérité, il faut attendre la dernière partie de l’album pour que l’histoire de Rick se rappelle au lecteur, et que la réflexion sur la physique quantique s’ancre pleinement dans les interrogations du personnage, auparavant réduit à un simple interlocuteur de physiciens et à un représentant du lecteur.

La structure du Mystère du monde quantique repose sur un enchâssement, le récit s’ouvrant et se concluant par les premiers pas de Bob et son chien Rick sur la Lune. La mort de ce dernier, pulvérisé par une météorite, laisse le personnage principal dans un état de dépression dont le tire Rick, empaillé, qui l’invite à percer les secrets de la réalité, et ainsi de la vie et de la mort. On sent dès cette introduction le besoin des auteurs d’ancrer leur travail de vulgarisation au sein de la culture de la bande-dessinée, comme en témoignent les couvertures des précédentes aventures de Bob et Rick, sortes de Tintin et Milou aux aventures nommées Carbone 14 au Saint-Sépulcre ou Néon Investigation. On peut regretter que le reste du récit joue si peu avec cette mise en abyme intéressante. Clairement, les efforts des auteurs ont bien plus porté sur l’articulation de la réflexion que sur la construction d’un personnage et de la mise en scène de ses aventures, comme en témoigne la rapidité à laquelle est introduite l’idée d’enquêter sur la physique quantique et la facilité du procédé qui permet à Bob de pénétrer dans l’histoire du développement de cette théorie. S’il est drôle de voir le personnage être aspiré par son fauteuil lorsqu’il assiste au congrès Solvay de physique, on aurait préféré un moyen ressemblant moins à un prétexte, et qui aurait plus intensément marqué le début de l’aventure de Bob.

La couleur de notre réalité

image planche couleur le mystère du monde quantique thibault damour mathieu burniat dargaudToutefois, ce qui nous apparaît comme des défauts ne nuit pas à la lecture du Mystère du monde quantique, car la narration est fluide, le dessin agréable, et la dimension pédagogique de l’ouvrage n’empêche pas le dessinateur de proposer de belles trouvailles visuelles. Parmi celles-ci, la présence d’éléments en couleurs au sein d’un album en noir-et-blanc revêt une importance de plus en plus grande au fur et à mesure que Bob pénètre dans les arcanes du monde quantique. La couleur est justifiée dans un premier temps par l’origine de la découverte de la constante h, les différences de couleurs des corps selon leur chaleur. À partir de ce moment, la constante sera toujours marquée par la couleur jaune : c’est comme si Bob, en quête de la signification de h, devait retrouver les couleurs perdues de son monde.

Ce jeu sur la couleur prend une ampleur nouvelle dès l’épisode de l’expérience du chat de Schrödinger, ici réalisée sur le chien de Bob : Rick mort est rose, tandis que Rick vivant est bleu ; le contenu de la boite n’ayant pas changé au terme de l’expérience possède quant à lui les deux couleurs. Dès lors, et à travers cette utilisation de la couleur, dont chaque teinte correspond à un état de la réalité quantique différent, une réalité où Rick est mort, une autre où il est vivant, Le mystère du monde quantique ose proposer des réponses, par la science, aux interrogations initiales de Bob sur la réalité, le hasard, la vie et la mort. Les auteurs accèdent dès lors à la réflexion métaphysique. Les défauts de l’album s’oublient aisément lorsque le lecteur se rend compte des conséquences de la physique quantique sur ses propres questionnements existentiels. N’est-ce pas la métaphysique antique qui a imaginé l’existence des atomes ?

Le mystère du monde quantique de Thibault Damour et Mathieu Burniat, Dargaud, 11 mars 2016, 160 pages. 19,99€ 

Jérémy Zucchi

Jérémy Zucchi

Né en 1986, Jérémy Zucchi écrit et réalise des films documentaire et de fiction, tout en poursuivant l'écriture d'articles et d'essais. Il publie des analyses portant sur le cinéma et les arts visuels sur Ouvre les Yeux (www.ouvre-les-yeux.fr) et sur la science-fiction sur son blog Éclats Futurs (www.eclatsfuturs.com) et interviens lors de tables-rondes, conférences et présentations de films. Il termine actuellement un essai sur le film Blade Runner. Vous pouvez contacter Jérémy Zucchi par mail à jeremyzucchi[at]gmail.com ou via son site www.jeremyzucchi.com.
Jérémy Zucchi