image 89 moisLes schémas familiaux ont été modifiés au fil des années, en particulier ces derniers temps. Les mères élevant seules leurs enfants ne sont plus montrées du doigt et les différentes façons de concevoir un bébé se démocratisent peu à peu. C’est dans ce contexte de société en mutation, pour le meilleur et pour le pire, que Caroline Michel nous propose 89 mois.

Elle a fait un bébé toute seule

Jeanne a trente-trois ans. Certains se disent atteindre l’âge du Christ, elle pense « 89 mois ». Pourquoi ? C’est le temps qu’il lui reste avant d’atteindre la quarantaine qui est, selon elle, sa date limite pour avoir un enfant. Contrôleuse SNCF, elle a une vie stable et appréciable, fait du sport, a des amis proches qui l’apprécient beaucoup mais il lui manque pourtant un élément important : un homme avec qui faire son enfant. Son ancien compagnon l’a quittée sans préambule au moment où elle s’est découverte cette envie d’enfant, après 5 ans de vie commune et un avenir tracé. Malgré cela, Jeanne décide de satisfaire son envie (qui deviendra besoin au fur et à mesure) ; ne désirant pas passer une insémination artificielle, elle décide alors de multiplier les partenaires (sans les mettre au courant de son projet) et de tout faire pour tomber enceinte le plus rapidement possible. Autour d’elle les avis sont partagés, entre ceux qui la soutiennent quoiqu’il arrive et ceux qui sont farouchement opposés. Mais la décision finale revient à Jeanne, qui passe par différents stades et se pose des questions non seulement sur la maternité mais aussi sur le rapport au temps et le regard des autres…

Une auteure impliquée

Autant le dire tout de suite : 89 Mois est bel et bien un roman et non une autobiographie. Caroline Michel a 26 ans, n’a pas d’enfant et n’est pas célibataire. Autant de critères qui l’éloignent de son personnage principal mais pourtant l’auteure a une grande connaissance des questions de maternité : journaliste pour des sites comme aufeminin.com, famili.fr ou encore grazia.fr, elle s’est spécialisée dans les rubriques psycho, sexo et maman. Même si 89 mois est son premier roman, elle a gagné en 2012 le prix « e-crire au féminin », a déjà publié Mon cahier la drague et moi aux éditions Solar et tient le blog ovary.fr. Autant dire que cette touche-à-tout ne tient pas en place et avance sur de nombreux terrains.

Une thématique intéressante, un traitement parfois problématique

Si le thème abordé par 89 Mois est intéressant, c’est en partie parce que de nombreuses femmes peuvent s’identifier à Jeanne. Non pas pour ses caractéristiques intrinsèques : au delà d’une jovialité rafraichissante et de son obsession drolatique, elle est assez vite agaçante de par son attitude égoïste. Non, ce qui est interpelle ici, ce sont ses désirs et ses réflexions, sa volonté d’aller au bout de son idée même si beaucoup essayent de la dissuader. Les trentenaires célibataires sont de plus en plus nombreux et l’obligation sociétale de former une famille et avoir des enfants diminue peu à peu. Jeanne représente donc à la fois ce côté classique de la société (elle rêve depuis toujours de trouver le père de sa progéniture) et le côté plus moderne qui décide que son célibat n’est pas un frein à son épanouissement personnel. Ce message est important on ne peut pas le nier, mais malheureusement d’autres aspects de 89 Mois lui portent atteinte. A une époque où l’on se rend compte que beaucoup de personnes ne connaissent pas les modes de transmission du SIDA et où les dépistages se font de plus en plus rare, il est difficile de ne pas être choquée par la légèreté avec laquelle l’héroïne néglige cet aspect pourtant fondamental. Et ses amis n’en font pas mieux : l’une d’elles aborde du bout des lèvres les risques en termes de santé et l’autre est bien plus perturbée par l’idée de faire un enfant seule que de se mettre en danger pour y arriver ! On peut imaginer que ce livre s’adresse avant tout aux jeunes femmes et on ne peut que regretter qu’il donne une vision faussée de la sexualité. Ce traitement (ou plutôt non traitement) des risques causés par des relations non protégées donne un goût quelque peu amer à la lecture de ce 89 Mois. Et c’est une constante en ce moment, d’autres jeunes auteures tombent régulièrement dans le panneau, l’exemple au cinéma de Bang Gang est encore dans les mémoires.

Une écriture fraîche au goût d’été

En mettant de côté ce problème, Caroline Michel nous propose, avec ce 89 Mois, un premier roman frais et facile à lire, dans lequel on trouve aussi bien des tournures littéraires complexes que des dialogues simples, naturels, que l’on imagine parfaitement possibles pour des trentenaires. Autre aspect appréciable, la relation Jeanne/Alice, le regard d’une femme célibataire sans enfants sur la future mariée jeune maman comblée et inversement. Ces deux personnages représentent à elles-seules les contrastes au sein de la population féminine entre trente et trente-cinq ans, chacune pensant que sa façon de vivre est la seule envisageable. Le repli n’est en effet pas l’apanage d’un sexe, on le voit bien avec l’actualité du moment. Leur dialogue autour de l’enfantement et de l’égoïsme que cela implique est très intéressant, amenant le lecteur de 89 Mois à se faire sa propre réflexion et pose in fine la question : y-a-t-il des bonnes et des mauvaises raisons de faire un enfant ? On a notre réponse, vous aurez la vôtre. Caroline Michel traite ainsi d’un sujet actuel de façon abordable et oscille de façon plus ou moins équilibrée entre légèreté et sérieux.

89 Mois, un roman écrit par Caroline Michel. Aux éditions Préludes, 228 pages, 14.90 euros. Parution le 4 mai 2016. 

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