affiche extérieur nuit web-série pascale goufanParis, extérieur nuit. Les jeunes investissent les  boites de nuit et les bars. A coups d’alcool et de drogues, ils cherchent à oublier leurs problèmes quotidiens. Il y a Electre, jeune fille de bonne famille qui souffre de l’absence de son père et ne s’entend pas avec sa belle-mère. Il y a aussi Ischia, fils de trafiquants de drogue juifs, et Drams qui fait partie d’une famille africaine travaillant pour ces derniers. C’est dans ces histoires brutalement réalistes que nous plonge la web-série Extérieur Nuit diffusée depuis quelques mois sur la chaîne YouTube et la page Facebook éponymes. Rencontre avec Pascale Goufan, la réalisatrice à l’origine de cette série aussi sombre qu’innovante.

Culturellement Vôtre : La série Extérieur Nuit se caractérise, en particulier, par son réalisme poussé à l’extrême, presque naturaliste. On y retrouve certains aspects des films qui abordent les dérives de la jeunesse, comme Jeune et jolie de François Ozon, ou encore Hell de Bruno Chiche. Revendiquez-vous une forme d’appartenance à cette tradition du cinéma français?

Pascale Goufan : Sans prétention, j’ai du mal avec les références cinématographiques. Quand je suis entrée en école de cinéma, en 2011, je n’étais pas vraiment cinéphile.  J’avais besoin de m’exprimer et le cinéma était, pour moi, le moyen d’expression le plus moderne. J’écris depuis l’âge de 11 ans et mon rêve, c’était d’écrire un livre. Ensuite, je suis passée par plusieurs phases. J’ai fait une licence en psychologie, j’ai travaillé dans la production musicale et événementielle et j’ai monté mon propre label. A un moment donné, je me suis mise à écrire quelque chose qui ressemblait à une fiction mais qui n’avait rien à voir avec Extérieur Nuit. C’est là, à 26 ans, que j’ai décidé d’intégrer une école de cinéma. Au début, je n’avais pas de vraie culture cinématographique au sens classique du terme. Godard ou Truffaut sont des noms que je ne connaissais pas avant. Donc, je n’ai pas vraiment de références qui m’influencent directement dans ma mise en scène et mes choix artistiques. Donc, François Ozon est une belle référence mais ce n’était pas intentionnel. Il peut toujours y avoir des accointances entre une œuvre et une autre. On m’a souvent comparée à Larry Clark ou Gaspard Noé. On m’a aussi souvent dit que Camille Razat, la comédienne qui joue Electre ressemble à Marine Vacth (qui a joué le rôle principal de Jeune et Jolie, NDLR).

La majorité des acteurs tournent pour la première fois. Est-ce une façon d’ajouter au réalisme de la série ?

C’est vrai que, quand on a tourné le pilote, c’était le premier tournage de Camille, par exemple. Mais depuis, elle a tourné avec Gérard Depardieu et dans Disparue, la série de France 2. Là, elle vient de tourner un petit rôle avec Guillaume Canet donc elle tourne pas mal. A côté de ça, Julien Castel qui joue Ischia, avec qui Electre a une relation « d’ami-amour », est un de mes amis et n’est pas acteur. En réalité, je n’ai pas écrit Extérieur Nuit. C’est le fruit d’une ou deux années où je sortais de manière excessive. A un moment donné, j’ai voulu prendre ma caméra et faire une sorte d’expérimentation de la nuit. Au début, j’avais même pensé faire un court-métrage. J’avais proposé à une comédienne de mon entourage de partir dans un road trip sous l’emprise de drogue sans dormir pendant trois jours. Je voulais filmer ses interactions avec des personnes plus sobres ou des gens qui ne seraient pas forcément conscients d’être filmés. L’idée était donc de faire une expérimentation avec une frontière très fine entre la réalité et la fiction. On retrouve beaucoup ça dans le pilote où certaines séquences sont des moments de vraies soirées. Quand j’ai décidé de faire une série, j’ai dû construire un schéma narratif et une ossature. C’est l’histoire d’Electre et Ischia et les deux familles juives et africaines. « Outsider » (le deuxième épisode, NDLR) était déjà beaucoup plus écrit que le pilote où les dialogues étaient quasiment tous improvisés. J’expliquais la situation aux acteurs et je leur donnais quelques indications de jeu et, pour le reste, je les laissais libres. Je suis très inspirée par le surréalisme en littérature. Je crois en l’écriture automatique et j’ai envie d’appliquer au cinéma ce que j’appelle le jeu automatique.

Justement, il y a des passages où l’on entend même votre voix comme une sorte de voix-off. Vouliez-vous intégrer une dimension documentaire à la série ?

Exactement. C’est totalement voulu et assumé. Dans mes choix de mise en scène, il y a même des moments où la caméra bouge et où il y a du grain dans l’image parce que je voulais vraiment faire vivre la présence de la caméra autant que la présence d’un comédien à l’écran. Il y a aussi un certain côté immersif. On a l’impression qu’on rentre dans une fête, un lieu ou un évènement auquel on n’aurait pas accès autrement que par le biais d’une personne qui nous aide à y pénétrer. La caméra devient un personnage.

Et comment positionnez-vous ce personnage par rapport aux autres protagonistes ?

Je pense que c’est à la fois un narrateur, un personnage, un point de vue omniscient et un point de vue subjectif. C’est un petit peu dur à comprendre mais ça ne peut pas être qu’un narrateur parce que je sais où je veux emmener les personnages et, de plus en plus. Dans le pilote, j’ai testé tous les marqueurs esthétiques et narratifs de la série donc j’ai permis aux acteurs de laisser libre court à leur jeu et à leur inspiration mais, je me suis rendue compte qu’il y avait certaines thématiques et certaines idées que je voulais que les personnages abordent mais les acteurs ne l’ont pas fait. Donc, dès le premier épisode, j’ai voulu écrire les personnages et les dialogues pour ne pas passer à côté de certaines idées. Mais, on a eu de longues séances de travail où les acteurs ont pu s’approprier les mots pour les dire à leur manière parce que je tiens vraiment à ce côté impulsif. C’est pour ça que je n’écris jamais de personnages avant de rencontrer les comédiens. Alors, les personnes avec qui je tourne sont souvent des gens qui me sont proches ou qui le deviennent. Donc, je me sens concernée par les situations qu’ils vivent et les idées qu’ils incarnent. Le côté subjectif vient de mes choix. Je ne pense pas qu’on puisse filmer la réalité de façon vraiment objective. Si je parle de point de vue omniscient c’est parce que, quand j’écris le fil de l’histoire, je connais déjà un peu la fin. Même si je me laisse porter, je sais où je veux aller.

Essayez-vous de guider les spectateurs dans leur rapport aux personnages ? Cherchez-vous à induire une forme de rejet ou, à l’inverse, de fascination pour ces personnalités et ce mode de vie borderline ?

Je n’arrive pas à vraiment séparer ma vie privée et ma vie artistique. Pour moi, ça fait partie de la même trajectoire. Je me redécouvre avec les œuvres que je réalise. Donc, forcément mes œuvres sont entachées de ma philosophie de vie et de mon idéologie. Je suis amorale et, avec le temps, je suis devenue apolitique donc, je n’essaie pas d’orienter la manière de percevoir mes personnages. C’est aussi pour ça que je crée des personnages extrêmes mais avec des visages communs. On peut les croiser dans la rue sans savoir qu’ils agissent de façon répréhensible. En faisant cela, je veux questionner le jugement qu’on porte sur les choses étranges qui ne rentrent pas forcément dans les conventions et les normes. Je laisse donc le spectateur libre de se faire sa propre idée quitte à ce que certains disent que j’appelle à la débauche.

Paris a également une grande importance dans la série. Quelle image de la ville avez-vous cherché à donner ?

J’ai cherché à montrer Paris à travers mon regard et celui des comédiens qui incarnent la série. C’est une partie de la ville. Si j’ai voulu centrer l’histoire sur Paris, c’est parce que nulle connaissance ne peut exister sans expérience et Paris est un peu mon terrain de jeu. C’est là que je sors, que j’ai des amis et que je crée. Forcément, J’ai voulu commencer par-là. Mais, quelqu’un à l’autre bout du monde peut s’y retrouver parce que la série traite de problématiques humaines. On parle de famille, d’amour, d’amitié, de trahison, d’exclusion. Je pense que ce sont des thématiques universelles. Peu importe le moule, sinon le cinéma américain ne s’exporterait pas autant.

Il s’agit d’une web-série. Qu’est-ce qui justifie ce choix ?

A la base, c’était un choix stratégique. Au lieu d’attendre de faire des démarches très longues auprès de producteurs et de diffuseurs, on voulait commencer à tourner des pilotes et les diffuser sur internet comme des « hors-série » pour assoir une notoriété. En moins d’un an, on a déjà 700 personnes qui nous suivent sur notre page. A chaque fois qu’on fait un évènement, on a entre 100 et 200 personnes. Mais depuis, la projection du dernier épisode, on s’est rendu compte que notre format est trop long pour YouTube. Et je ne peux pas défendre mes idées en réduisant le format. Or, comme nous n’avons pas encore de plateforme de télévision par Internet qui nous soutient, nous avons décidé d’en faire une série de court-métrages qui serait diffusée dans les cinémas en Ile-de-France. C’est cette tournée que l’on est en train de mettre en place. On a fait une avant-première il y a peu et tout s’est très bien passé. Je trouve que c’est beaucoup mieux. On est en contact avec le public et il y a des échanges. Après, je suis ouverte à revenir sur Internet, mais dans des médias adaptés aux formats plus longs à sortir des DVDs. Plus j’avance et plus je vois Extérieur Nuit comme un concept et un média. J’ai envie de développer des long-métrages, des moyens-métrages, des documentaires qui ne seraient pas forcément basés sur le même schéma narratif. Les épisodes de la série ne sont d’ailleurs pas vraiment liés. Extérieur Nuit tend, en fait, à devenir une franchise.

Nous remercions Pascale Goufan pour cet échange.  

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