[Édito] Ghostbusters : détestable depuis le début

image ghostbusters 2016 paul feig

Pour la deuxième fois depuis que nous avons débuté l’aventure Culturellement Vôtre, on publie un édito. Un article à la première personne, qui n’engage que le rédacteur (ou la rédactrice, couchés les nerveux de la parité). Pas de travail sur l’objectivité, juste une confession, un avis super subjectif qui, pourtant, fait beaucoup plus réagir qu’une critique qui met les bouchées doubles pour rester « professionnelle ». Ça ne me plaît pas trop, mais c’est l’époque, que voulez-vous. Bon, j’ai galéré pour trouver un titre à cet article. Au début, je voulais « Ghostbusters : pourquoi il FAUT le détester ». Trop brutal. « détestable depuis le début » me paraît plus juste, car c’est justement ma ligne de conduite assumée : je déteste ce film depuis l’annonce de son concept. Et promis, ce n’est même pas parce que je suis sexiste, trumpiste, nécrophile, carniste, cisexuel, privilégié etc.

Alors, on y est finalement. Ghostbusters est enfin sorti après des mois à alimenter les haines de tous bords. Bon, comme redouté, cette troisième itération se ramasse en beauté, mais genre le nez dans la pelouse à la Valbuena, ce qui aura comme effet de renvoyer la licence dans une dimension parallèle : celle du simple merchandising (viens voir ma caserne Lego) et de l’adaptation en dessin-animé. Comment en est-on arrivés là, un four qui coûtera plus de 70 millions de dollars de perte à Sony Pictures, géant qui n’aura jamais eu les pieds autant en argile qu’en ce moment ? Évidemment, ce sont les haines. Attention, elles existent ces dangereuses garces, et bordel comme elles ont été bruyantes. Au moins autant que celles et ceux qui se sont empressés de s’emparer de Ghostbusters pour en faire un objet à but idéologique. Et ces fous furieux, notamment à l’origine du départ de l’actrice Leslie Jones d’un Twitter muté depuis quelques temps en champs de bataille entre extrémistes de tous bords, ont malheureusement retenu l’attention de celles et ceux qui ne comprennent pas que l’on peut tout à fait détester l’idée d’un reboot motivé par le changement de sexe des personnages principaux.

Venons-en aux faits. Ghostbusters n’existe que par la reconsidération de son casting, non pas par « jeunisme », mais par sexisme. On peut même y voir une contre-attaque du gender, à y regarder de plus près. SOS Fantômes 3, cela fait des dizaines d’années qu’on en entend parler, et tour à tour les différentes tentatives de relance se sont évanouies dans le néant (même si le jeu vidéo sorti en 2009 peut être considéré comme le véritable troisième épisode). Si ce reboot existe, c’est uniquement grâce à l’idée d’en « genriser » la recette. « Les gens vont y aller, regarde on change le sexe et bim, c’est génial ». Ben non. Je ne sais pas vous, mais perso l’histoire du cinéma, ça me botte. Et l’histoire a ça de génial que ça calme les ardeurs des extrêmes à coup sûr. Quand un critique du (très bon) site Le Bleu du Miroir, Fabien Randanne, tweete, en son nom, que ne pas aimer Ghostbusters pour son casting féminin c’est se mettre au niveau de Trump, on nage en pleine ignorance (en pleine insulte, même, mais c’est le jeu de Twitter). En plein troll rétorquera-t-il sûrement, comme Judd Apatow à qui il a repris la punchline.

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Mais bref. Comme je l’écrivais, déclarer que ne pas aimer Ghostbusters à cause de son casting féminin, c’est avoir Trump en nous (sors de là ordure démoniaque), c’est un refus de voir venir les arguments. Une fuite du débat direction la fameuse « zone safe » qui m’insupporte au plus haut point. Mais bon, là c’est mon édito, je fais ce que je veux, donc la « safitude », hein… Ce reboot n’est pas le premier film à avoir eu l’idée de communautariser ses personnages, afin de parler à une partie d’un grand tout (que certains voudraient uni, que d’autres voudraient diviser en plein de petites cases). Années 1970. Nous assistons à la naissance d’un genre : la blaxploitation. Principale caractéristique ? S’adresser aux afro-américains, par le biais d’une représentation afro-américaine. Le rêve pour celles et ceux que l’on surnomme les Social Justice Warriors (fuyez-les comme la peste, ou comme un film de Xavier Dolan) : fini ce qu’ils appellent le whitesplaining, ces sales blancs-cis-carnistes-valides-privilégiés qui parlent « à la place de ». Attention, je n’avance absolument pas que ce genre n’a pas eu de raison d’être. Certainement pas. Il est né d’une situation véritable et scandaleuse : la place des afro-américains au cinéma cantonnée aux seconds rôles, voire aux méchants. Dès lors, certains petits malins se sont emparés du problème, et ont construit cette fameuse blaxploitation. Que perso j’aime beaucoup pour certains très bons films : Coffy, Shaft, Superfly, l’excellent Truck Turner (faudra que je me motive à en faire un Ciné-Club de celui-là) et j’en passe. Seulement voilà, bien des voix se sont depuis élevées contre ce genre, car finalement, racialiser une histoire comporte deux valeurs nauséabondes en contradiction avec le soit-disant esprit d’ouverture que l’on trouve chez celles et ceux que j’aime à surnommer la Team Humanisme.

image cast ghostbusters 2016 paul faigOn ne rentrera pas dans le débat sans fin (et beaucoup trop incertain selon moi) de « qui tenait les rennes de la blaxploitation ? ». Oui, on retrouve des blancs, beaucoup, mais aussi des afro-américains, beaucoup. La connerie (ou plutôt l’intérêt bassement financier) n’a pas de couleur, ni de genre. Toujours est-il qu’une fois le fantasme évaporé, tout le monde a pu se rendre compte des innombrables stéréotypes que véhiculait ce genre si fugace. « LES noirs » sont cools. « LES noirs » sont des bons coups. « LES noirs » sortent de Harlem. « LES blancs » sont racistes. « LES blancs » n’apprécient pas « LES noirs ». Et, peut-être le plus violent, le plus cynique, le plus dévastateur pour le vivre-ensemble si cher à mon cœur : « LES noirs » ne peuvent pas s’identifier aux « blancs ». Qui induit, par pur développement, que « LES blancs » ne peuvent pas non plus s’identifier aux « noirs ». Car reprendre la figure de Dracula, du Parrain, des personnages interprétés par Lee Marvin, pour les racialiser, c’est fondamentalement insoutenable quand c’est fait pour parler à une cible, une partie du grand tout. Le suceur de sang interprété par Eddie Murphy dans Un Vampire à Brooklyn ne pose aucun problème, puisque ne s’adressant pas à une communauté. Le débat pourrait s’étirer de beaucoup, car je le clame : cette situation est le résultat d’une humanité américaine (et pas que, hein) chaotique, et difficile de ne pas comprendre les afro-américains dans leur repli après les saloperies qu’ils subissent encore aujourd’hui. Mais revenons-en au parallèle avec Ghostbusters, qui n’est jamais que l’une des œuvres ouvrant le bal de ce que l’on peut appeler la « womexploitation », l’équivalent actuel de la blaxploitation.

La blaxploitation est certes un repère à bons films (et à belles daubes aussi, tout de même, nan parce que Blacula même si c’est culte, c’est tout naze), mais aussi à bons gros stéréotypes bien dégueulasses. Et voir une « xploitation » naître n’est jamais bon signe. La womexploitation, qui va par ailleurs sévir sur le remake d’Ocean Eleven, ne vaudra pas mieux que ses grandes-sœurs : elle accumulera les clichés, les stéréotypes et, parce que ça ne loupe jamais, les messages de haine. Elle va finir de « genriser » le cinéma, sous des atours superficiellement humanistes, mais fondamentalement proches de sa Nemesis sexiste. Elle en empruntera les codes, combattra le Mal par le Mal, ce qui ne fera que la rapprocher dangereusement de ce qu’elle dénonce. C’est le chemin qu’empruntent toutes les « xploitations », c’est écrit, ça s’est déjà réalisé, ça recommencera, soyons-en certain. Et ça, messieurs Apatow et Randanne, on est en droit de le voir d’un très, très mauvais œil, d’être à fond sur la défensive, et de ne pas rentrer dans le jeu sans pour autant être ramené à Trump tous les quatre matins. C’est fatiguant. Quant à celles et ceux qui m’accuseront de politiser le débat, d’oublier le plaisir simple d’un divertissement, je les renverrai justement à cette phrase qui m’a fait sortir de mes gonds : « ne pas apprécier Ghostbusters pour son casting de filles, c’est être au niveau de Trump ». La politisation du débat vient de là, pas de moi.

image cast ghostbusters 2016 de paul feig chasse aux fantômesOn a vu que ce recours au genre (masculin, féminin) pour motiver un remake, la womexploitation, est déjà une raison de détester Ghostbusters avant même de l’avoir vu, et d’assumer ce placement sans pour autant être pro-Trump, pro-Kim Jong-un et autres point Godwin de notre temps. C’est même tout le contraire. On va voir de suite que ce n’est pas le seul argument. Car Sony Pictures et le réalisateur Paul Feig ont joué avec le feu. Un feu qui, jusqu’ici, s’était avéré réchauffant : le bad buzz. Vous connaissez l’adage : « qu’on parle de moi en bien ou en mal, peu importe. L’essentiel, c’est qu’on parle de moi » (ah, Léon Zitrone, cette époque où les présentateurs TV n’étaient pas crétins comme des balais). Une méthode marketing qui a fait ses preuves, on se souvient tous de son utilisation plutôt bien sentie par Carambar. Pour Ghostbusters, c’est un chouïa différent : le bad buzz leur est tombé dessus, à la base. L’affaire du trailer le plus détesté de l’histoire de Youtube, je ne pense pas que c’était maîtrisé, et surtout pas chez Sony Pictures, qui continue de voir s’abattre sur lui la malédiction des blockbusters d’été. Connaissant Feig, par contre, je me tâte. Par contre, ce qui a suivi cette démonstration de mécontentement (parfois démesurée, souvent une opportunité pour laisser exprimer les haines) était beaucoup plus pernicieux.

Une fois que les réactions négatives ont commencé à pleuvoir, avec une violence lamentable car trop rarement argumentée, et très souvent insultante, Sony Pictures, Paul Feig, mais aussi certains médias, ont clairement joué avec les haines. Et ceci dans le but très limpide de faire parler coûte que coûte, histoire de sauver les meubles d’une production qui, nous l’avons vu, se devait de lancer tambours battants la womexploitation. Comment expliquer un tel enchaînement d’articles douteux, de parallèles vaseux ? Je prends l’exemple d’une connaissance, que je ne peux pas soupçonner de sexisme : le type ne baigne pas dans les réseaux sociaux, et les internets sont un vaste océan de l’inconnu pour lui en dehors de Footmercato, d’un ou deux blogs de recettes et des sites de cul. Le lambda, donc. Chaque discussion autour des articles que j’ai pu lire depuis des mois se terminait par la même phrase : « mais comment peut-on être aussi irresponsables ? ». Car on a assisté à un pétage de plombs en règle.

image chris hemsworth secrétaire ghostbusters 2016Avant d’aller plus loin, je dois avertir : je suis un inconditionnel du vivre-ensemble, de l’unité de forme et de fond. En toutes circonstances, je cherche l’apaisement, et non l’excitation des haines, car il va bien falloir se le mettre dans le crâne : les quelques millions de dégénérés capables d’aller insulter une actrice afro-américaine en la comparant à un singe, on va devoir les inclure dans notre société. Sinon c’est quoi le plan, les envoyer au goulag ? Dans des endroits encore pire, dont on ne revient pas ? Non, il faut modifier les mentalités, les éduquer, et on change par la discussion, par l’apaisement. Un élève, tu ne vas pas lui dire « si tu ne connais pas ta table de 7, tu es au même niveau que Trump ». Non, Journal du Geek, on ne « fait pas fermer le clapet aux haters« . On discute, et vite, car les urnes approchent. On n’est pas sur un réseau social là, mais dans cette étrange aventure qu’est la vie. Dehors. Avec des gens qui sortent, qui vivent autrement qu’enfermés dans 140 caractères. Et étant donné l’état déplorable de notre société, il va falloir être patient pour les voir revenir à un peu de bon sens, ces « haters », du moins pour celles et ceux qui n’ont pas d’autre argument que la haine. Sortir la matraque comme cela a été fait, c’est synonyme de défaite, d’excitation grandiloquente des extrêmes… et de dizaines de millions de pertes sur ce Ghostbusters.

Tout, dans ce bad buzz maîtrisé, confine au cas d’école. Ghostbusters devra être étudié par les futures génération d’étudiants en communication. La fameuse news reprise en cœur par tous les sites, sans la moindre mesure, de la séquence adressée aux haters, est ce qui doit être évité par la suite. « Regardez comme on ne vous aime pas, comme on n’a pas besoin de vous ». Star Wars : Le Réveil de la Force a lui aussi connu un bad buzz terrible : une femme et un afro-américain, il n’en fallait pas plus pour déchaîner les Enfers. Mais si Disney a adressé une ou deux piques à ces âmes en détresse (oui, elles le sont), la situation fut éminemment mieux gérée par la firme aux grandes oreilles : pas d’insultes, pas de prise à partie, et un enchaînement de réponses intelligentes, notamment par J. J. Abrams. Résultat, nul doute que parmi les réticents au casting du film, certains se sont déplacés tout de même : le film a tout bouleversé au box-office. Peut-être même que voir ce pluralisme au cinéma a pu éclairer quelques esprits obtus, rappelant que les salles obscures sont un bel endroit pour apprendre la tolérance. Ghostbusters, lui, ne court pas sur la même piste. Des tonnes d’articles ont joué le jeu de l’insulte, du combat du Mal par le Mal, notamment sur les sites anglais et américains qui n’hésitent pas à parler de « perfect middle finger to its haters« . Ce bad buzz maîtrisé (en façade) s’est avéré cataclysmique pour le film, et c’est une leçon à retenir : il est coupable d’avoir excité les haines, et non de les avoir diluées. En cela, avant même d’avoir vu le film, on peut lui en vouloir : on ne joue pas avec l’ignorance. On ne l’insulte pas avant de se construire une minable « zone safe » à la con. On retrousse les manches et on l’éduque.

image cast ghostbusters 2016 new yorkTerminons avec un rapide tour du box office, histoire de se rendre compte des répercussions d’une campagne marketing désastreuse sur une licence à fanbase solide. Paul Feig, qui n’en rate pas une pour raconter connerie sur connerie, a déclaré : « A movie like this has to at least get to like $500 million worldwide, and that’s probably low.« . Celui qui a revêtu l’habit du croque-mort de la licence s’est trompé, et pas qu’un peu. Alors que Sony Pictures table sur une perte de 70 millions de dollars, le chiffre réel pourrait bien être autrement plus salé. Le budget du film, campagne marketing comprise, est de 300 millions de dollars et pour le moment, alors que Ghostbusters va encore connaître un gros week-end avec celui du 15 août, les recettes stagnent à 180 millions de dollars. Il faudrait que les marchés français, brésiliens, mexicains et japonais rapportent 50 millions de dollars : mission clairement impossible. On peut, sans se mouiller, plutôt tabler sur un chiffre variant entre 90 et 100 millions de dollars de perte. Ce qui est une véritable déconfiture pour une œuvre s’appuyant sur une fanbase aussi forte. Et ce n’est pas parce que je détestais cordialement ce projet avant même de le voir prendre vie au cinéma que cela me remplit de joie. La licence Ghostbusters va retourner dans les limbes, va retrouver une forme dessin animé pour finir sur Gulli dans une 3D miteuse. J’en serais presque triste si tout, dans ce projet, n’avait pas été fait pour chercher le viandage en beauté…

Bon, c’est pas tout mais je dépasse allégrement les 2000 mots et je vais me faire taper sur les doigts. Je devais parler du film aussi, mais finalement il fera l’objet d’une petite critique dans les prochains jours. Par moi-même, oui, donc je vous l’annonce déjà… ce sera salé. Petite friandise pour patienter : mis à part les CGI, et une poignée de gags, j’ai détesté tout du long. Et, pire, j’ai pu y vérifier que la womexploitation est déjà à la pointe des stéréotypes. Hasta la vista. 

Mickaël Barbato

Mickaël Barbato

Mickaël Barbato est un journaliste culturel spécialisé dans le cinéma (cursus de scénariste au CLCF) et plus particulièrement le cinéma de genre, jeux vidéos, littérature. Il rejoint Culturellement Vôtre en décembre 2015 en tant que co-rédacteur en chef. Manque clairement de sommeil.
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