image affiche eye in the sky gavin hoodCaractéristiques

  • Réalisateur:  Gavin Hood
  • Avec : Helen Mirren, Alan Rickman, Aaron Paul, Barkhad Abdi, Phoebe Fox…
  • Distributeur : UGC Distribution
  • Genre :  Thriller, Guerre
  • Durée :  102 minutes
  • Sortie en e-cinema :  9 septembre 2016

Critique

A l’heure des attaques terroristes à répétition, des frappes à distance et du succès de séries telles que Homeland, le sujet d’Eye in the Sky, à savoir la guerre des drones et les questions éthiques qu’elle soulève, est on ne peut plus d’actualité. Si l’on pouvait craindre un produit résolument pro-américain sentant le réchauffé — après tout, on retrouve derrière la caméra Gavin Hood, réalisateur à la filmographie inégale, responsable du piètre X-Men Origins : Wolverine — le résultat final se révèle bien plus enthousiasmant que ce à quoi l’on aurait pu attendre d’un DTV. Troquant une approche manichéiste contre une pertinence affûtée et une réflexion philosophique des plus retorses, le tout emballé sous la forme d’un thriller politique haletant partagé entre froideur clinique et empathie, le film de Gavin Hood surprend agréablement, malgré quelques relatives lourdeurs et une réalisation en pilote automatique, quoique pas entièrement dépourvue d’efficacité.

La grande force du film est de nous donner un éventail de points de vue s’écartant du simple « pour ou contre les attaques de drones », nous permettant de saisir le problème dans toute sa complexité sans prendre parti pour l’un ou l’autre camp, bien que la manière de ce petit cercle de politiques et militaires haut gradés de se renvoyer la balle pour se décharger de leurs responsabilités est de toute évidence montrée de manière très critique, avec quelques traces d’humour noir en arrière-plan. Le pitch d’Eye in the Sky est simple : des terroristes islamistes de haut vol s’apprêtant à commettre de nouveaux attentats ont été repérés par les services de renseignement américains et britanniques, qui les espionnent à l’aide d’un drone piloté par un agent infiltré. Alors que l’armée demande l’autorisation en haut lieu de procéder à leur élimination immédiate à distance, une petite marchande de pain se poste devant la maison abritant ces dangereux criminels. S’ensuivront des échanges tendus entre tous ces différents protagonistes, de la colonelle froide et aguerrie aux pilotes de drones inexpérimentés et émotifs, en passant par le général pragmatique et les responsables politiques soucieux de refiler le sale boulot à d’autres afin de préserver leur image.

Un dilemme moral insoluble

image helen mirren eye in the sky Si le film joue sur un faux suspense afin de faire monter la tension, le spectateur devine dès le départ comment tout cela se terminera. L’intérêt ne réside alors pas tant dans la résolution d’un simple point de vue narratif, finalement peu importante, mais bien dans cette confrontation éthique et morale où un groupe restreint de personnes doit décider du sort de terroristes et d’une petite fille innocente depuis le confort de leurs bureaux, tout en calculant le risque du point de vue de la communication dans le cas où la frappe serait filmée. Sans jamais céder à un point de vue moralisateur (que ce soit dans un sens où dans l’autre), le scénario met le spectateur face à un dilemme philosophique digne des expériences de pensée où il s’agit d’imaginer notre réaction face à une situation intenable, de type laisser un train devenu incontrôlable tuer cinq personnes ou bien le dévier volontairement et n’en tuer que deux. Dans le contexte de l’intrigue, cela devient laisser le temps à la petite fille de vendre son pain quitte à courir le risque d’un attentat qui pourrait potentiellement tuer 80 civils ou bien frapper sans attendre, au risque de la tuer.

Autrement dit, le film confronte la morale déontologique de Kant (pour qui un acte intentionnel est plus grave que de laisser un drame se produire — donc frapper tout en sachant que cela tuera sans doute un innocent est plus grave que de laisser un attentat avoir lieu) et la morale conséquentialiste de Bentham (qui n’hésiterait pas à frapper sans attendre, puisque de son point de vue, sauver 80 personnes rendrait moralement « acceptable » le fait de sacrifier une vie innocente) tout au long de ses 1h40. C’est à cette mécanique ô combien perverse que Eye in the Sky doit sa réussite sur le fond. Les raisons (souvent valables) de chacun sont présentées, et personne ne ressortira gagnant, l’aspect insoluble de la situation ne pouvant qu’aboutir à une impasse.

Une approche loin de tout manichéisme

image alan rickman eye in the skySi certains ne manqueront pas de relever que le dilemme moral sur lequel repose l’intrigue est centré sur la probabilité de dommages collatéraux plutôt que sur le bien fondé d’éliminer des terroristes à distance, cette question épineuse sujette à polémique n’est pas totalement écartée pour autant puisque, avant l’irruption de la fillette dans le champ, généraux et responsables politiques débattent de la nécessité de recourir à cette méthode radicale. Le film présentant une alliance américano-britannique, les responsables anglais sont montrés comme étant les plus réservés de ce point de vue, ce qui ne manque pas d’être souligné dans les dialogues. Production britannique, Eye in the Sky se montre par ailleurs très critique sur le comportement de la colonelle interprétée par Helen Mirren, personnage le plus impénétrable du lot, qui révélera une perversité assez phénoménale lorsqu’elle poussera un sous-fifre à sous-évaluer les risques en cas de frappe avant de faire peser sur ses épaules l’entière responsabilité du sort de la fillette, pour mieux se décharger de considérations qu’elle n’a plus le temps de prendre en compte. De même, les différents responsables se renvoyant continuellement la balle révèlent une hypocrisie de fond : personne ne veut être celui qui autorisera la frappe, tout en sachant pertinemment que quelqu’un le fera, chose qu’ils ne tenteront pas d’empêcher pour autant.

D’un autre côté, le film, tout aussi critique soit-il, ne prend jamais les militaires de haut et ne tombe pas dans le travers consistant à considérer la situation d’un simple point de vue émotionnel. Le facteur humain n’est jamais nié pour autant et l’on pourrait d’ailleurs reprocher à Gavin Hood d’en faire peut-être un peu trop avec cette petite fille, dont nous sentons dès le départ qu’elle sera menacée par un terrible danger. Symbole de l’innocence sacrifiée en temps de guerre, présentée comme un petit chaperon rouge oriental guettée par des yeux invisibles, elle se retrouve au coeur d’un suspense voyeuriste dont l’emphase mélodramatique ne peut que prendre le spectateur en otage.

Cependant, malgré cette petite facilité et des échanges à distance entre les différents groupes qui font parfois un peu artificiels, Eye in the Sky parvient à conserver un certain équilibre qui fait que le film nous tient en haleine d’un bout à l’autre. On regrettera une réalisation un peu trop polie et assez peu inspirée, qui est davantage l’oeuvre d’un humble artisan de l’industrie cinématographique connaissant son métier et en appliquant les règles à la manière d’un bon élève désireux de plaire à son professeur, que celle d’un réalisateur imprimant sa personnalité à une oeuvre. Mais, au vu des pièges guettant un film de studio sur un tel sujet, on sort globalement surpris et convaincus par ce thriller politique fort actuel, qui dépeint avec subtilité et à propos un sujet polémique s’il en est, qu’on a rarement vu traité de la sorte. Les admirateurs du regretté Alan Rickman auront quant à eux le plaisir de le voir une dernière fois à l’écran puisqu’il s’agit de son dernier rôle.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.