image couverture riquet à la houppe amélie nothomb albin michelL’art et la vie

La publication du nouveau Amélie Nothomb au moment de la rentrée littéraire de septembre est un événement annuel tellement bien rôdé qu’il se passe volontiers de publicité ou communiqués explicatifs. Ainsi, en lieu et place de toute accroche ou résumé, voici ce que l’on peut lire sur le quart de couverture de Riquet à la houppe ou bien sur le site de l’éditeur Albin Michel : « L’art a une tendance naturelle à privilégier l’extraordinaire ».

La phrase, présente dans ce 24e roman, résume assez bien l’oeuvre d’Amélie Nothomb au passage : mêlant souvent fiction et réel, elle s’est souvent présentée, au travers de romans tels que Métaphysique des tubes, Stupeur et tremblements, Biographie de la faim ou encore La nostalgie heureuse, comme une autobiographie romancée, où ses histoires transcendent les éléments biographiques. Ce qui lui aura valu, au fil des ans, de nombreuses critiques de la part d’un lectorat francophone sans doute un peu trop attaché au réel et à la « vérité ». Plusieurs articles et études parus dans les médias viendront ainsi « démythifier » la « machine » Nothomb, à laquelle on reproche de s’être créé un personnage à des fins marketing. C’est à se demander ce qu’on devrait dire d’illustres écrivains comme Hans Christian Andersen, pour n’en citer qu’un, qui ne se sont pas toujours privés d’enjoliver leur biographie personnelle, sans que cela remette en cause leurs qualités littéraires. Après tout, qui voudrait lire le récit à l’état brut du quotidien de n’importe quel auteur, aussi connu soit-il ?

Une « réécriture » moderne de Charles Perrault

Ceci étant dit, Riquet à la houppe fait partie des œuvres purement fictives de l’écrivaine, et puise son inspiration, comme son titre l’indique, dans le conte du même nom de Charles Perrault. Une histoire d’amour entre un laid doué d’une intelligence supérieure et une belle inconsistante que l’auteure belge resitue dans un contexte moderne et « réaliste », tout en conservant une certaine dimension merveilleuse propre à l’enfance. Nous suivons ainsi les destins parallèles de Déodat (la « Bête ») et Trémière (la belle), de la naissance à leur rencontre à l’âge adulte. Ecrit d’une plume fantaisiste teintée d’ironie, le roman ne dépaysera pas les lecteurs familiers de l’univers d’Amélie Nothomb : héros aux noms symboliques à coucher dehors, réflexions gentiment philosophiques et cruauté des pairs, tous les ingrédients (et les tics) de l’auteure sont réunis dans ces 188 pages qui se lisent vite.

Si l’on serait de prime abord tenté de penser qu’Amélie Nothomb se contente de plaquer son style inoxydable à cette nouvelle histoire sans trop se fouler, au fur et à mesure de la lecture, on se laisse prendre au jeu et séduire par la relation très forte entre la petite Trémière et sa grand-mère, ou la poésie sans prétention de certains passages. A défaut d’être original, le roman se lit avec un certain plaisir et l’aspect « conte moderne » fonctionne plutôt bien. En choisissant deux héros dissemblables, que leur « différence » rapproche, l’écrivaine utilise un motif récurrent dans les contes, et s’en sert pour tisser une réflexion sur les apparences, l’altérité et la solitude dans notre monde moderne.

Elle profite également de l’occasion pour rendre plus explicite la morale du conte de Perrault, en faisant de son héroïne — traitée sur un pied d’égalité avec le héros — non pas une princesse écervelée qui connaîtrait une soudaine illumination en rencontrant son prince, mais une jeune fille excessivement observatrice, capable de voir la beauté là où la majorité ne distingue que la plate réalité des choses. Incomprise en raison de sa nature taiseuse et contemplative, qui la fait passer pour une abrutie, et de sa beauté surnaturelle qui attise les jalousies, Trémière est un personnage vivant à contre-temps des autres, dans un espace qui n’appartient qu’à elle. Enfant, Déodat recherche quant à lui la solitude, avant de devenir le tombeur de ces dames, qui succombent toutes à son magnétisme ravageur malgré son apparence repoussante.

Le conte originel, bien qu’il répète à l’envie que la princesse est « sotte », montre qu’elle paraît stupide car elle a intériorisé ce jugement de la reine et sa marraine la fée à son égard, et Riquet n’hésitera pas à lui faire remarquer que le fait de douter de son intelligence est une preuve qu’elle a de l’esprit. Sa transformation suite à ses fiançailles n’a rien de magique, mais démontre le pouvoir de l’amour, qui lui permet enfin de se voir à travers les yeux de l’être aimé et de prendre confiance en elle. Il en va de même pour Riquet, qui se verra et sera perçu comme un bel homme dès lors que la princesse le considérera comme tel. Le récit d’Amélie Nothomb, en s’appuyant sur les ressors de cette trame, fait ainsi ressortir la modernité de l’histoire de Perrault, qui s’accommode bien de cette transposition contemporaine.

La réhabilitation du happy end

L’histoire, qui culminera sur le plateau d’une émission de télé bien de notre temps, s’acheminera bien entendu vers un happy end attendu, vite emballé : la rencontre de Trémière et Déodat, ainsi que le récit de leur histoire, tient en à peine 10 pages. Étrangement, cela fonctionne car Amélie Nothomb nous a suffisamment bien préparés à ce dénouement tout du long, en nous donnant à voir ce qui rapproche ces deux personnages depuis l’enfance, pour que l’on y croit. Par ailleurs, la forme du conte s’accommode très bien d’un récit succinct, dont la portée symbolique domine. Le livre s’achève sur une méditation personnelle de l’auteure sur les histoires d’amour connaissant des fins heureuses dans la littérature, et leur statut particulier : en effet, on a tendance à les mépriser, car les vrais chefs d’oeuvre romantiques ne pourraient être que tragiques. En prenant exemple sur 6 romans de la Comédie Humaine de Balzac qui finissent bien, et en assumant l’optimisme de son histoire, l’auteure entend ainsi réhabiliter le happy end et sa frivolité supposée.

S’il est loin d’être le roman le plus marquant de la longue bibliographie d’Amélie Nothomb, Riquet à la houppe a donc le mérite de remettre au goût du jour, quatre ans après Barbe Bleue, un conte de Charles Perrault finalement assez méconnu. Le « style Nothomb » est toujours aussi reconnaissable, quitte à en paraître parfois un peu artificiel ou forcé. Il se dégage cependant de cette histoire aussi légère que fantasque un certain charme. C’est d’ailleurs lorsqu’elle ne cherche pas à philosopher sur le monde et s’attache davantage à l’enfance et ce que l’on en garde, qu’elle touche juste et donne au livre ses passages les plus mémorables. On gardera ainsi longtemps en mémoire l’émotion de la petite fille face à sa grand-mère parée de ses fabuleux bijoux.

Riquet à la houppe d’Amélie Nothomb, Éditions Albin Michel, sortie le 17 août 2016, 188 pages. 16,90€ 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.