image couverture entre chiens et loups ian edington john aggs éditions milan bd kidsDes situations inversées pour dénoncer le racisme

Phénomène de l’édition jeunesse en 2001, multi-récompensé en Angleterre et publié en France en 2011, Entre chiens et loups de Malorie Blackman était le premier tome d’une tétralogie se déroulant dans un monde dystopique, où le racisme est inversé : ce sont les Noirs qui dominent et les Blancs qui sont opprimés. Le but avoué de cette fable sombre destinée aux adolescents de 12 ans et plus ? Faire prendre conscience aux lecteurs des dangers du racisme, parfois évident, mais souvent bien plus pernicieux, et qui devient criant lorsque les situations sont inversées.

Le scénariste Ian Edginton et le dessinateur John Aggs proposent à présent l’adaptation en bande-dessinée de ce premier tome, édité en fin d’année sur le label BD Kids des éditions Milan. Dans un style simple et relativement épuré, l’album nous raconte donc l’histoire d’amour de deux adolescents, Perséphone et Callum, appartenant à deux camps opposés, presque deux castes : la jeune fille est noire et appartient donc aux Primas, tandis que Callum, blanc, est un Nihil. Une histoire pas si éloignée de Roméo et Juliette, à la différence que les deux jeunes gens n’appartiennent pas à des « maisons d’égale dignité » comme dans la pièce de Shakespeare.

La mère de Callum travaillait en tant que femme de ménage pour les parents de Perséphone, jusqu’au jour où elle fut renvoyée pour avoir défendu sa patronne face au comportement violent de son époux. L’un et l’autre sont meilleurs amis depuis l’enfance, mais le profond racisme imprégnant la société, jusque sur les bancs d’école, les sépare : de peur que Perséphone ne soit harcelée en raison de leur amitié, celui-ci prend ses distances. Sauf que… tous deux sont amoureux l’un de l’autre, ce qui va créer des remous alors que le père et le frère de Callum, impliqués dans un groupe militant considéré comme terroriste, s’apprêtent à participer à une action qui va mal tourner…

Un album efficace déconstruisant les rouages de l’intolérance

Implacable et tout à fait lisible dans le message qu’elle délivre, cette adaptation dessinée d’Entre chiens et loups parvient à condenser habilement les 400 pages du roman de Malorie Blackman de manière à conserver les rebondissements de l’intrigue, tout en laissant suffisamment de place au développement des personnages. Les différentes formes que prend le racisme, ainsi que ses conséquences, sont mises en avant avec un certain à propos : entre les extrêmes que constituent les insultes et violences pures et simples ou encore la différence de traitement de la justice, on trouvera aussi un passage où Callum dénonce en classe le fait que les personnalités Nihils à l’origine d’inventions ou découvertes soient ignorées par l’enseignement, sans que personne ne trouve à y redire, ce qui fait bien entendu écho à la manière dont l’histoire occidentale a minimisé le rôle de certaines figures noires. Le noir et blanc très sobre de la bande-dessinée souligne quant à lui le fonctionnement binaire de ce monde dystopique.

Les éventuelles réserves seraient, finalement, les mêmes que pour le roman : si la démonstration est en effet très efficace, l’univers dans lequel vivent Perséphone et Callum n’est, à ce stade-là, pas très développé, ce qui peut donner le sentiment que le racisme présent aux États-Unis a simplement été inversé en extrayant certains événements-clés des années 60, par exemple, tout en rajoutant quelques éléments un peu plus « choc » pour finaliser le tout. Ca fonctionne, l’histoire est prenante et les adolescents pourront sans mal s’identifier aux deux héros, mais cela peut aussi sembler un brin facile, puisque tout le contexte politique de cet univers a été éludé, afin que les lecteurs puissent projeter des faits très réels sur ce monde imaginaire.

Cependant, et même si le message a tendance à être surligné pour être sûr que le lecteur comprenne bien, le scénario d’Ian Edginton parvient à rendre la complexité des rapports entre Primas et Nihils présente dans le roman de Malorie Blackman : le comportement des premiers pousse les seconds à se révolter et se comporter comme des bêtes blessées, ce qui ne fait que renforcer les préjugés ou le racisme déjà bien ancré chez les « dominants ». L’intrigue imaginée par l’écrivaine britannique peut paraître un peu extrême et violente pour des lecteurs de 12 ans (la dernière planche, quoi que sobre, provoquera un certain effroi), mais Entre chiens et loups a été conçu comme une tragédie, un genre théâtral mettant en avant la mécanique du drame qui va se dérouler sous nos yeux. La mécanique du racisme a ici été bien saisie, et se retrouve donc au coeur de l’album. On notera également que Perséphone, dans son comportement face à son père Premier Ministre à la fin, peut rappeler Antigone face à son oncle, le roi Créon, même si les conséquences seront moins funestes pour sa personne.

Un concept risqué, mais une intrigue bien gérée

Entre chiens et loups est donc une adaptation réussie du roman à succès de Malorie Blackman, qui pourra permettre de le faire découvrir à de nouveaux lecteurs. Dans un style graphique simple, sans fioritures, les auteurs nous font partager cette histoire tragique, où l’espoir le dispute à la tragédie et où il ne semble pas y avoir de vrais vainqueurs, si ce n’est une haine tenace qui s’infiltre partout, bien que la fin laisse, malgré tout, filtrer une petite lueur pour la suite, puisqu’il s’agit en réalité d’une saga de plusieurs tomes.

La mécanique aussi simple que diabolique de l’histoire, très bien rendue dans l’album, est un point fort car elle fait écho à la pureté des récits antiques, faisant appel à des émotions et sentiments universels. Cependant, certaines personnes pourront se montrer plus sceptiques à l’égard du concept de base (venant du roman) et des simplifications ou raccourcis qu’il peut suggérer de manière implicite, même si cela n’était pas forcément l’intention de l’auteure : la notion de « racisme anti-blanc », ou « racisme inversé », est en effet reprise et retournée à l’envoyeur pour ainsi dire, mais en appliquant aux Blancs les préjudices contre les Noirs, de sorte que l’on peut se demander si cela n’est pas une manière de dire que la meilleure manière de sensibiliser les Blancs au racisme, c’est de leur faire peur en montrant des personnes de la même couleur de peau jetées en prison et tuées de manière injuste afin de provoquer un début de réaction, ce qui serait assez cynique. Alors que ce qui compte, ce qui permet au lecteur d’être convaincu et de s’identifier, en fin de compte, ce sont surtout les rouages du racisme, sur lesquels s’appuie la démonstration. L’histoire aurait donc tout à fait pu fonctionner dans un contexte réaliste, de sorte que cette inversion puisse être vue comme un artifice narratif superflu.

Cependant, la complexité des rapports entre les deux camps vient nuancer cette perception et évite de tomber dans le piège des « méchants très méchants » et des « gentils très gentils ». Le fait que la souffrance de Perséphone soit minimisée par son ami en raison de sa position privilégiée est un exemple parmi d’autres montrant toute la difficulté de ce raisonnement basé sur une opposition primaire, qui ne peut qu’accentuer les incompréhensions et aboutir à un cloisonnement des deux communautés. Il s’agit donc, au final, d’un album bien ficelé à destination des adolescents.

Entre chiens et loups, d’après le roman de Malorie Blackman, scénario Ian Edginton, dessin John Aggs, éditions Milan, sortie le 2 novembre 2016, 220 pages. 18,90€ 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.