image couverture les impressionnistes par eux-mêmes pascal bonafoux éditions du chêneL’impressionnisme vu de l’intérieur

Apparu en 1869 sous l’impulsion d’Auguste Renoir et Claude Monet, l’impressionnisme se caractérisait par un travail sur la lumière et des couleurs « pures » au sein de peintures de paysages ou de scènes de la vie quotidienne. A son apogée de 1874 à 1886, où les peintres du mouvement exposent alors chaque année, il fut nommé ainsi de manière méprisante par le critique d’art Louis Leroy pour annoncer la première exposition du groupe, en se basant sur le nom d’une toile de Monet : Impression.

Peu apprécié par les peintres au départ, le terme sera finalement entériné par Renoir en 1877, pour appuyer le fait qu’ils ne cherchaient pas à plaire au public. Ironiquement, ce mouvement regroupant des peintres tels que Auguste Renoir donc, mais aussi Claude Monet, Edouard Manet, Paul Cézanne, Edgar Degas, Paul Gauguin ou Camille Pissarro, est aujourd’hui l’un des plus commentés de la peinture française, et l’un des plus appréciés, régulièrement mis à l’honneur par le biais de beaux livres ou d’expositions.

Cependant, ce bel ouvrage de l’historien de l’art Pascal Bonafoux, publié aux Éditions du Chêne se démarque des autres par son angle particulier : présenter des portraits des différents peintres impressionnistes réalisés par eux-mêmes, le tout accompagné d’extraits de l’abondante correspondance qu’ils échangèrent entre eux jusqu’à la fin de leur vie, et où ils évoquent leur mouvement, l’oeuvre des uns et des autres, mais aussi des détails au sujet de leurs relations, amitiés et rivalités.

Un groupe d’artistes soudés malgré les désaccords

image peinture autoportrait auguste renoir 1875

Autoportrait d’Auguste Renoir, 1875.

Soudés et solidaires, possédant pour la plupart — à quelques exceptions notables — peu de moyens, ils posaient en effet les uns pour les autres, voyageaient parfois ensemble pour peindre des paysages et se réunissaient régulièrement pour converser et, ainsi, se motiver dans leurs travaux respectifs. De grandes amitiés émergèrent donc, mais également des engueulades et conflits d’ego, accompagnés de déclarations assassines ou pittoresques, mais qui finissaient généralement par se résoudre. Lorsque l’un d’eux disparaissait, peu importe les désaccords passés, ils n’hésitaient pas à participer aux obsèques et à récolter des fonds en vendant des toiles, voire à négocier l’entrée de toiles au musée afin de les faire entrer dans la postérité. Cette correspondance permet donc d’éclairer la complexité de leurs liens, mais aussi la forte opposition qu’ils rencontrèrent de leur vivant, leurs difficultés à accéder aux plus grands musées, qui les ont longtemps dédaignés et, surtout, leur travail.

Leurs frictions sur ce dernier point (l’un pouvait idolâtrer tel collègue, tout en dédaignant tel autre, ils se sont aussi opposés sur le plein air) révèlent leurs personnalités distinctes et, s’ils ont parfois pu se tromper dans le jugement de leurs oeuvres respectives ou bien des néo-impressionnistes tels que Seurat (soutenu par Pissarro, mais rejeté par les autres), ces extraits de correspondance, sélectionnés et commentés avec à propos par Pascal Bonafoux, qui reste cependant en retrait, permettent de prendre la mesure de l’influence certaine qu’ils eurent les uns sur les autres. Parce-que ce sont eux qui trouvèrent les premiers les mots les plus justes pour décrire leurs oeuvres respectives et qu’ils méprisaient profondément la critique d’art, trop assujettie à une vision figée de l’art et à des analyses intellectuelles, l’auteur leur laisse toute la place, bien que sa compréhension de la peinture et du mouvement (il s’agit de son 17e livre sur le sujet !) lui permette, bien évidemment, de mettre en contexte ces différents éléments, issus d’archives particulièrement volumineuses. Parce-qu’ils étaient tous des peintres doués, partageant une sensibilité commune tout en ayant chacun leur patte, qui mieux qu’eux, sous le coup d’une admiration sincère, auraient pu trouver les mots les plus justes, les plus précis ?

Un angle d’approche original et passionnant

image peinture berthe morisot étendue edouard manet 1873

Berthe Morisot étendue par Edouard Manet, 1873.

Pour cette raison, Les impressionnistes par eux-mêmes se révèle tout bonnement passionnant et, tout en étant accessible à des lecteurs ne possédant pas de connaissances poussées en histoire de l’art, dépasse de très loin les livres plus généralistes sur le sujet, qui privilégient parfois la vulgarisation. On y apprendra de nombreuses anecdotes, tout en se formant une image plus complète et complexe du mouvement et ce qui pouvait le sous-tendre. Le livre, divisé en chapitres se penchant chacun sur un artiste différent, est également l’occasion de mettre en lumière l’oeuvre de peintres oubliés ou éclipsés par les noms les plus connus du mouvement, souvent en raison d’une mort prématurée : Frédéric Bazille, Gustave Caillebotte, Alfred Sisley, Ludovic Piette, mais aussi deux femmes, Mary Cassat et Berthe Morisot, la seconde étant une figure tout à fait remarquable, magnétique, avant-gardiste (faire de la peinture pour une femme était considéré comme une infamie à l’époque !) et faisant preuve d’un talent reconnu par ses confrères, qu’elle accueillait régulièrement lors de soirées conviviales.

Pour le lecteur cherchant à aborder le mouvement impressionniste de manière plus poussée sans pour autant s’aventurer dans le domaine théorique, Les impressionnistes par eux-mêmes est le livre idéal, riche, pertinent, superbement illustré de portraits, autoportraits, ainsi que de quelques toiles emblématiques dans une édition cartonnée en grand format d’une belle qualité d’impression. En laissant parler les peintres, cités à travers leur abondante correspondance, et leurs toiles, où ils se représentaient mutuellement, l’auteur nous invite à voir à travers leurs yeux, afin de mieux comprendre leurs oeuvres, mais aussi les difficultés et oppositions qu’ils rencontrèrent, qu’on a parfois tendance à oublier à présent qu’ils ont atteint la postérité.

Au-delà de la technique et de l’Histoire, c’est également la passion de chaque instant qui se dégage, dans leur engagement, mais aussi leurs amitiés et leurs engueulades et qui rend ces artistes infiniment touchants lorsque l’émotion les étreint devant le tableau d’un confrère respecté. Définitivement un beau livre à ajouter à sa bibliothèque.

Les peintres impressionnistes par eux-mêmes de Pascal Bonafoux, Éditions du Chêne, sortie le 15 février 2017, 192 pages. 39,90€ 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.