image couverture le style militaire envahit la mode timothy godbold phaidonLa mode au pas de marche

Récemment, Troy Patterson, journaliste pour le New York Times, remarquait qu’aujourd’hui, « la moitié des gens que l’on croise dans la rue est habillée pour tuer ». Une constatation qui tient de l’évidence lorsque l’on voit que chaque année, les créateurs, mais aussi le mass market, intègrent à leur collection pantalons cargo, vestes ou encore manteaux d’inspiration militaire, qu’ils ne cessent de décliner.

Timothy Godbold, spécialiste de la mode et du design australien, a donc eu l’excellente idée de consacrer un beau livre à ce sujet, Le style militaire envahit la mode, publié aux éditions Phaidon (La cuisine des pays nordiques…) le 6 avril et qui retrace la genèse de cette réappropriation vestimentaire en se focalisant, dans chacune des 7 parties composant l’ouvrage sur un type de vêtement militaire différent : cérémonie (vestes de hussards à la Sgt. Peppers Lonely Hearts Club Band), campagne (trench coats, vestes d’aviateur, vêtements kaki et imprimé camouflage…), Légion (vestes safari), Dazzle (rayures noires et blanches asymétriques), marine (pulls et costumes marins), Orient et Occident (costumes mao, cols roulés unis) et enfin Sombres références (cuir noir).

Une « tendance » qui se cache partout

image veste militaire défilé dries van noten automne-hiver 2016-2017

Défilé Dries Van Noten, automne/hiver 2016–2017, Paris. © Getty Images: Peter White

L’occasion de prendre la mesure de l’ampleur du phénomène car, s’il est communément admis que la tendance militaire au sein de la mode remonte aux années 90 dans sa manifestation la plus évidente (vêtements vert kaki en pagaille…), il faut aller chercher bien plus loin pour en trouver les origines. On a alors tôt fait de s’apercevoir que non seulement, les uniformes ont toujours inspiré la mode, mais que, au-delà des pantalons safaris et des sahariennes proposés dès 1967 par Yves Saint-Laurent, par exemple, la gamme de pièces de prêt-à-porter d’inspiration militaire est considérable, à tel point qu’on ne les remarque plus en tant que telles depuis longtemps. Saviez-vous, par exemple, que le tee-shirt était au départ un sous-vêtement employé par la Navy américaine depuis la guerre hispano-américaine de 1898 ? Lorsque, suite à la Seconde Guerre Mondiale, l’armée se retrouve avec d’importants surplus sur les bras, il envahit les friperies et est alors adopté par la jeunesse, qui n’hésite pas à le porter en vêtement de dessus. Il faut dire qu’au début des années 50, les apparitions de Marlon Brando et James Dean dans des films tels que La fureur de vivre, contribuent à le populariser et à en faire un vêtement sexy.

De même, le fameux trench coat est également un uniforme d’origine militaire, conçu en 1914 par Thomas Burberry, qui inventa la gabardine, ce tissu épais et imperméable, en 1879, ce qui lui valut l’honneur de dessiner les nouveaux uniformes de l’armée britannique à la demande du ministère de la défense en 1900. Durant la Première Guerre Mondiale, les trench coats Burberry pour l’armée sont agrémentés d’épaulettes pour rendre compte du rang de l’officier ou encore d’un rabat sur le torse destiné à abriter un revolver. Popularisé par le cinéma (Casablanca en 1941, pour ne citer que celui-là), le trench Burberry en gabardine est depuis devenu un vêtement de luxe proposé dans différentes matières, dont une très élégante version en soie, à tel point que l’on a à présent plus ou moins oublié ses origines. Quant aux vêtements en cuir noir, et plus particulièrement les blousons, ils trouvent leur origine dans la manière de se vêtir par les pilotes de la Luftwaffe afin d’avoir chaud en altitude.

Même des imprimés aussi peu militaires en apparence que les rayures noires et blanches asymétriques trouvent leur origine dans le camouflage Dazzle utilisé durant la Première Guerre Mondiale afin de rendre les bateaux moins faciles à repérer à l’aide de télémètres. Cependant, l’efficacité de cette technique atypique et assez voyante à l’oeil nu en plein jour (imaginez des vaisseaux aux rayures proches de celles du zèbre !) n’a jamais été réellement prouvée. A tel point que dès la fin de la guerre, l’idée devient davantage de tromper l’ennemi sur la vitesse et la taille du bateau que de parvenir à dissimuler celui-ci, avant d’être abandonnée suite à l’évolution notable des télémètres et radars avant le début de la Seconde Guerre Mondiale. Vous l’avez donc compris : le style militaire se cache partout au sein de la mode, et cette tendance fort durable n’est pas prêt de disparaître !

Le style militaire mis en perspective

image veste aviateur défilé burberry prorsum automne-hiver 2010

Défilé Burberry Prorsum, Automne/Hiver 2010, Londres. © Getty Images : Antonio de Moraes Barros Filho

Les textes de Timothy Godbold pour chacune des parties sont courts mais pertinents : ils parviennent à condenser les origines et l’évolution de chaque vêtement afin de nous donner une vue d’ensemble appréciable. On relèvera simplement une étonnante coquille (erreur de traduction ?) en ce qui concerne le trench coat, supposé avoir été inventé en 1879 si l’on se fie au texte, alors qu’il s’agit en réalité de la date d’invention du tissu gabardine par Burberry. Mais mis à part ce petit accroc, Le style militaire envahit la mode est un bel ouvrage tissant de manière tout à fait intéressante des ponts entre passé et présent, où l’Histoire avec sa grande hache (Première et Seconde Guerre Mondiale, révolution culturelle chinoise…) rencontre celle du prêt-à-porter, nous permettant de mettre en perspective la mode du XXIe siècle, qui est celle sur laquelle se focalise l’auteur dans les nombreuses illustrations (défilés, photoshoots et street style) en pleine ou double-page qui émaillent chaque partie.

Citant plusieurs journalistes de mode anglo-saxons, comme Suzy Menkes qui remarque dans le New York Times que « voir le pas cadencé du style militaire sur les podiums est troublant, surtout en période de guerre », Timothy Godbold dresse aussi, par petites touches, le portrait d’une époque où les gens arborent leurs tenues telles des armures à travers la jungle urbaine, reflet (au choix) de la violence de l’époque ou bien d’une certaine insouciance, puisque ces vêtements semblent aujourd’hui avoir perdu leur signifiant originel dans la manière que nous avons de les porter. Porter une veste militaire sans connaître la signification du véritable uniforme est ainsi « la définition du luxe » selon le journaliste Troy Patterson, et les créateurs ne voient évidemment aucun inconvénient à faire du motif camouflage quelque chose d’ultra-voyant destiné à mettre en valeur la silhouette féminine plutôt qu’à la dissimuler.

Le style militaire envahit la mode est donc un beau livre de mode pour tous ceux qui s’intéressent à la mode et son histoire et qui souhaite davantage comprendre la fascination exercée par ces vêtements. Si le contenu écrit demeure synthétique, la vision qui s’en dégage est pertinente et la chronologie en annexe pratique pour qui souhaite approfondir certains points-clés. La riche iconographie, mêlant photos historiques d’archives (de bateaux, pilotes, légionnaires…) et photos de mode des années 2000 constitue bien sûr l’un des principaux attraits de cet ouvrage joliment mis en page dans une qualité d’impression irréprochable et présenté dans une édition reliée au format 23x17cm pratique.

Le style militaire envahit la mode de Timothy Godbold, Phaidon, sortie le 6 avril 2017, 208 pages. 29,95€ 

Articles liés (thème, acteurs, éditeur...)

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.