Arrietty, le petit monde des chapardeurs d’Hiromasa Yonebayashi : critique du film

Arrietty-affiche.jpgUn léger goût d’inachevé

Arrietty et sa famille sont des “petites personnes”, des êtres humains miniatures qui vivent cachés des grandes personnes qui pourraient leur nuire s’ils venaient à être découverts. Ils vivent
dans une maison de poupée aménagée avec des objets récupérés chez les humains à leur insu. Alors qu’elle récupère une feuille de shiso dans le jardin, Arrietty est aperçue par Sho, un adolescent
gravement malade qui vient d’arriver chez sa grand-mère. A l’insu de ses parents, qui s’inquiètent à l’idée d’être découverts, elle va se lier d’amitié avec lui…

Un nouveau dessin animé des studios Ghibli, comme dans le cas de Pixar, donne toujours l’impression d’un cadeau de Noël : on est excité à l’idée de le découvrir,
toujours surpris et presque à coup sûr emballé. Bien qu‘Arrietty, le petit monde des chapardeurs n’ait pu être réalisé par Hayao Miyazaki en raison de
son âge, j’avais hâte de le voir avant qu’il soit retiré des écrans.

Et, si j’ai beaucoup aimé ce dix-huitième long-métrage des célèbres studios, dans lequel on retrouve toute la finesse visuelle et la sensibilité qui caractérisent leurs oeuvres,
Arrietty ne m’a malheureusement pas emballée plus que ça. L’histoire, charmante, tourne un peu court à mon goût et n’est pas aussi intense qu’un chef d’oeuvre tel que
Le voyage de Chihiro (2001). On s’intéresse aux personnages, Arrietty, comme toutes les héroïnes Ghibli, est intelligente et espiègle et son amitié improbable avec le
jeune Sho, un adolescent gravement malade, est des plus prenantes et émouvantes… Mais je n’ai pu m’empêcher de penser, pendant la majeure partie du film, qu’il manquait quelque chose pour que
la magie opère véritablement.

Petites faiblesses narratives pour une jolie fable

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Pour commencer, le film regorge de dialogues trop explicites qui rendent l’honorable message écologique conventionnel et un brin gnan gnan. Ponyo sur la falaise (2008)
était aussi une fable environementale adressée à un plus jeune public mais la métaphore était autrement plus développée, moins martelée. Est-ce en raison de l’implication des studios
Disney
et de Wild Bunch, qui auraient pu faire pression en ce sens ? On l’ignore, en tout cas, le message du film ne méritait pas d’être surligné ainsi, l’intrigue le
rendant déjà perceptible de manière assez subtile.

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Un autre élément qui m’a laissée sur ma faim concerne la motivation de la “méchante”, la bonne de la famille, qui cherche à mettre la main sur les petites personnes (Arrietty et sa famille) pour
les capturer. Ce personnage est très bien animé, très drôle et donne lieu à de beaux moments de suspense dans la dernière partie du film, mais on ne saura jamais pourquoi il se comporte ainsi.
Pense-t-elle pouvoir retirer de l’argent de ces créatures mythiques, les exposer à la vue de tous ? Ou bien agit-elle de la même manière qu’un enfant face à des insectes : cruelle et curieuse à
la fois, elle se plaît peut-être à exercer son pouvoir et sa supériorité sur des êtres sans défense qui ressemblent à des poupées ?

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Je pencherais plutôt pour cette deuxième option, en effet intéressante, mais l’intrigue est conduite de telle manière que cette absence de motivation, d’explication, fait tâche et frustre le
spectateur. Après que la vieille dame ait enlevé la mère d’Arrietty pour l’enfermer dans un bocal dans son placard de cuisine et fait appel à des dératiseurs pour débusquer le reste de la
famille, la tension étant à son comble, je m’attendais à une révélation de type : elle traque en fait les petites personnes depuis des années, elle a capturé les familles qui avaient disparues
peu après la naissance d’Arrietty pour constituer une effrayante collection de créatures captives. Mais même pas et je dois avouer que cela m’a déçue.

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De plus, alors qu’on a l’impression que le suspense vient à peine de démarrer et qu’on est d’appétit pour un climax bien palpitant, le film s’arrête là. Je ne reproche pas aux studios de ne pas
avoir donné au public la fin qu’il aurait pu espérer (à savoir qu’Arrietty et les siens puivent vivre éternellement dans la chambre de Sho en parfaite harmonie avec les humains dans une adorable
maison miniature) car cela aurait été à l’encontre du message du film, dans un sens. Les petites personnes, toutes mignonnes, sont des êtres vivants et non des poupées. Nous avons eu beaucoup de
plaisir à les suivre durant tout le film dans leur univers miniature très proche du nôtre où certains objets quotidiens sont détournés de manière astucieuse, cependant, ils ne sont pas humains et
leur dépendance à ces derniers est la raison pour laquelle ils sont en voie d’extinction. Le dénouement se devait donc d’en tenir compte. Mais il est dommage que le film, mal équilibré au niveau
de l’évolution de l’intrigue, nous laisse quelque peu sur notre faim.

Un univers visuel toujours aussi riche

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Malgré cela, Arrietty comporte suffisamment de qualités pour qu’on puisse passer un agréable moment. L’univers visuel est comme toujours très riche et les décors, plus
particulièrement, sont sublimes avec des arrière-plans qui sont comme autant de peintures. Par leur taille, la famille de la jeune fille est obligée de s’aventurer chez les humains pour chaparder
à leur insu des choses de moindre utilité pour eux qui sont vitales pour les petites personnes : des kleenex, une aiguille, du sucre en morceaux, des feuilles de shiso… Au début du dessin,
Arrietty, qui a quatorze ans, accompagne pour la première fois son père dans sa chaparde nocturne, ce qui donne lieu à une scène remarquable, très inventive et pleine de suspense. La manière dont
la maison de la grand-mère de Sho devient un véritable terrain d’aventures rocambolesques est tout à fait jouissive. Une simple aiguille devient une épée redoutable contre les cafards et rongeurs
et des clous plantés à intervalles réguliers dans une poutre se transforment en dangereux pont.

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L’animation en elle-même est à la hauteur : j’ai déjà évoqué celle de la bonne, bluffante (il faut la voir marcher avec ses énormes chaussons en traînant des pieds ou chanceler), il faut rajouter
celle de la mère d’Arrietty, craintive, dont les mimiques et la gestuelle effarée sont à se tordre de rire. Le chat dodu de la famille, comme tous les animaux présents dans les dessins
Ghibli, est lui aussi très drôle et son animation, très réaliste, est un vrai ravissement. On pourra cependant regretter la trop grande simplicité des traits de Sho, qui rappelle
un peu certains dessins animés japonais destinés au marché occidental qui passaient à la télé dans les années 80-90. Cela ne nuit pas, cependant, à la crédibilité de la relation entre
l’adolescent et Arrietty.

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Au final, Arrietty, le petit monde des chapardeurs est un bon dessin animé, réalisé avec soin, mais qui ne s’élève pas au niveau des oeuvres précédentes des
studios Ghibli. L’intrigue, pleine de tendresse, est moins complexe et moins aboutie qu’à l’accoutumée et la fin, cohérente mais abrupte, laisse le spectateur sur sa faim. A
voir, mais sans en attendre un chef d’oeuvre du calibre du Voyage de Chihiro.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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Réactions (3)

  1. Je vais essayer de le voir aussi avant qu’il sorte de l’affiche.

    A noter que c’est Cécile Corbel, une chanteuse/harpiste française qui a composé la BO de ce nouveau film du studio Ghibli.

  2. Oui tu as soulevé les points qui m’ont également un peu gêné (surtout certains dialogues trop explicites ou moralisateurs).

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