Damnation de Béla Tarr (1987): critique du film

image affiche damnation bela tarrTorpeur hypnotique

Des berlines de charbon défilent sur des câbles électriques inlassablement. Le plan dure cinq minutes. Rien ne vient troubler cette triste monotonie, filmée en noir et blanc. On attend très patiemment un événement incertain qui viendrait enrayer la machine et lancerait véritablement le film et son histoire. Mais non, rien ne se passera et, déconcertés, nous commençons à compter les berlines comme on compterait les moutons. Nous apprendrons plus tard que c’est exactement ce que le héros passe son temps à faire. Ce plan, léthargique au possible, est  bien représentatif de Damnation de Béla Tarr : une torpeur qui dure deux heures et qui semble s’étendre sur une éternité. Mais le cinéaste fait le choix de ne pas forcément plaire au spectateur et finalement, bien lui en prend.

Damnation est un film d’auteur à la limite de l’expérimental, une expérience limite qui peut rebuter, ennuyer ou même agacer mais qui en tout cas a le mérite de ne pas laisser indifférent. Mieux, Tarr réussit le pari difficile de nous propulser dans le mental de son personnage principal, un hongrois plongé dans une torpeur catatonique, enfermé dans une vie sans grand intérêt et qui a perdu tout espoir d’en changer, qui ne cherche même plus à se battre, et qui s’est condamné à observer à longueur de journée le vide qui règne dans sa vie.

De belles images abstraites

Les personnages énigmatiques de Damnation de Béla Tarr

C’est ce vide existentiel qui habite littéralement le film, mais cela ne veut pas dire pour autant que celui-ci soit creux, bien qu’il soit difficile de lui trouver un véritable sens, tant il aligne des séquences pour le moins abstraites. On peut voir notamment un jeune homme sauter avec insistance sur le sol mouillé par la pluie, et notre personnage principal se livrer à un étrange combat contre un chien. Il ne faut pas nécessairement chercher à comprendre ces images, belles  mais abstraites et dont l’effet est souvent, il faut bien l’avouer, soporifique sur le spectateur moyen. De ces images percent un désespoir contenu, et une certaine beauté. Et, peu à peu, si l’on prend la peine de rester devant le film et de lui accorder de l’attention, on se laisse peu à peu hypnotiser, sans toutefois comprendre grand-chose à ce qui se déroule sous nos yeux.

L’histoire d’amour entre le personnage principal et la femme mariée dont il est amoureux est, comme le reste du film, assez déroutante. Ils ne parlent quasiment pas, ils se déchirent sans qu’on sache exactement les raisons d’une telle fureur chez cette femme écorchée. Peut-être celle-ci est-elle simplement le double inversé de son amant : elle est aussi vive que lui est passif, et elle lui reproche son attitude, laissant éclater son désespoir tandis que lui le retient. Un couple assez intéressant en somme, mais triste et morne, comme cette pluie qui n’en finit pas de tomber. Ajoutez à cela des propos mystiques tenus par une vieille femme à la présence magnétique, et vous obtenez… une allégorie très pessimiste de la vie et de son vide existentiel.

Si Damnation déroute et entraîne un sentiment de rejet, voire d’ennui profond, cet étrange OVNI cinématographique propose des perspectives nouvelles de narration, de réalisation et réussit avec une rare acuité à illustrer l’ennui abyssal des personnages, leur enfermement sans issue. Vous n’aimerez peut-être pas ce film, il est possible que vous luttiez contre le sommeil au bout d’un délai assez court, mais il mérite tout de même que l’on s’y accroche, car il constitue une expérience assez inédite qui vous marquera, en bien ou en mal, de façon durable. 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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