Playlist: petite sélection de reprises réussies et inattendues (2ème partie)

Suite et fin de ma playlist spéciale reprises. Au programme: Jeff Buckley, Damien Rice, Mylène Farmer, Isabelle Huppert, France Gall, Danielle Darrieux, Jean-Jacques Goldman, Emilie Simon, Björk, Mariah Carey et toujours Tori Amos.

 

On commence donc par un classique, qui a réussi à surpasser l’original: « Hallelujah » de Leonard Cohen (version originale ici) par Jeff Buckley. Si assez peu de personnes connaissent la version de Cohen aujourd’hui, la sublime reprise de Buckley est tellement connue que quiconque ne l’aurait jamais entendue passerait pour un extraterrestre. Ce qui n’enlève rien à sa force et à l’émotion qui s’en dégage. J’admets que si j’adore Leonard Cohen, sa version de « Hallelujah » me touche beaucoup moins.

 

 

Et voici la version de Damien Rice lors de l’introduction de Leonard Cohen au Rock and Roll Hall of Fame en 2008. Etrangement (enfin, pas tant que ça!) le chanteur irlandais a choisi de reprendre… la version de Jeff Buckley, et non celle de Leonard Cohen!

 

 

Et pour rester dans le répertoire de Leonard Cohen, voici la reprise de « Famous Blue Raincoat » par Tori Amos. Il s’agit ici d’une version live qu’elle a chantée à Miami l’été dernier mais Tori reprend cette chanson depuis 1994, année où elle avait participé à l’album Tower of Songs en hommage à l’artiste. Elle avait enregistré cette sublime reprise en prenant le parti de l’interpréter comme si la chanson était chantée par Jane, la femme qui se retrouve au centre du triangle amoureux dans les paroles. Vous pouvez écouter la version studio de la reprise de Tori Amos ici  et la version originale de Leonard Cohen  .

 

 

La reprise de « Pour que tu m’aimes encore » par… Jean-Jacques Goldman, qui avait écrit cette chanson pour Céline Dion (version originale ici ) ! Une chanson qu’on aurait du mal à voir chantée par un homme et pourtant… entre humour et émotion brute, JJ assure. La grande classe!

 

 

« Over the Rainbow » de Judy Garland, qu’elle a chantée pour la première fois en 1939 dans Le Magicien d’Oz (visible ici ) est l’une des chansons les plus reprises au monde. Et comme toutes les chansons reprises par tout le monde à toutes les sauces, il y a du bon et du beaucoup moins bon dans ces différentes interprétations. Celle de Jewel (dont j’aime beaucoup l’album Hands par ailleurs) m’agace franchement par exemple avec ses vocalises lisses à la Star Ac’. Et je dois dire que pour moi, la reprise (live uniquement) de Tori Amos est celle qui me touche le plus et me transporte à chaque fois. Ralentie, murmurée et très mélancolique, elle me donne la chair de poule et évince toutes les versions cabaret entendues mille fois.

 

 

J’aime beaucoup le film 8 femmes de François Ozon (2001) où chacune des actrices chante un titre connu à un moment du film pour définir son personnage et son image. Si ces huit scènes sont toutes intéressantes, deux interprétations en particulier m’ont marquée. La 1ère est la reprise tragi-comique de « Message personnel » de Françoise Hardy (écrite par Michel Berger, version originale ici) par Isabelle Huppert, qui a sans doute le rôle le plus drôle et touchant du film. J’adore la manière dont Ozon met en avant son visage et la fragilité à fleur de peau de l’actrice, le côté imparfait de son interprétation.

 

 

France Gall a bien évidemment repris la chanson de son compagnon sur son album France en 1996, dans une version avec cordes et sans les paroles de toute la 1ère partie du titre. C’est cette version qui m’avait vraiment fait découvrir cette chanson lorsque j’avais 10 ans. Ici en playback malheureusement.

 

 

Deuxième titre de 8 femmes de cette playlist, qui clôt de façon magistrale le film, « Il n’y a pas d’amour heureux » de Georges Brassens (version originale ici ) repris par Danielle Darrieux. Pas mal de personnes avaient critiqué le film de François Ozon en disant que si celui-ci est plaisant il demeure très léger mais le retournement final (qu’on ne voit pas dans la vidéo ci-dessous), tout à fait inattendu, est une vraie claque et l’interprétation magnifique de Danielle Darrieux associée à la ronde des actrices qui se préparent pour les salutations comme pour une pièce de théâtre est des plus déchirantes.

L’intégration de cette vidéo ayant été désactivée, cliquez ici  pour regarder la scène.

Dans la catégorie, reprise tout à fait inattendue, « Baby One More Time » de Britney Spears (clip de la version originale ici ) interprétée par Tori Amos lors de son concert à Oakland en 2009 remporte sans doute la palme.

Il n’y a en effet pas beaucoup de points communs entre la pianiste, auteur-compositeur-interprète et productrice farouchement indépendante et féministe, très critique envers le christianisme et la politique de son pays et la jeune popstar issue de l’Amérique profonde, icône faussement subversive créée de toutes pièces par des producteurs masculins peu sensibles à la cause féminine mais qui ont très bien compris comment faire de la naïve adolescente une sexbomb inoffensive car véritable fantasme masculin qui chante son plaisir à se plier à tous les fantasmes de ces messieurs tout en se trémoussant et en affichant des tenues  de moins en moins sages.

On sait comment cela s’est soldé pour Britney: un pétage de câble en règle en 2007 qui a fait les choux gras de la presse pendant des mois. Durant cette période, les journalistes n’ont eu de cesse d’interroger Tori sur la jeune chanteuse en raison de ses partis pris féministes et de son point de vue acerbe sur l’industrie du disque, dont elle ne connaît que trop bien l’envers du décor et on peut voir cette version sombre et mélancolique de ce tube planétaire comme une manière pour l’artiste de venger Britney de ses « geôliers ».

Chantée par Tori Amos, qui répète ou détourne très légèrement les passages les plus soumis de la chanson (« the reason I breathe is you », « there’s nothing I wouldn’t do »…) , « Baby One More Time » devient une ôde subversive et désenchantée aux jeunes starlettes déchues.  La chanson commence au bout de 2mn, l’artiste entretenant le suspense sur ce qu’elle va chanter.

 

 

« La javanaise » est sans doute ma chanson préférée de Serge Gainsbourg (version live de 1985 ici ) avec « La chanson de Prévert » par la belle mélancolie qui s’en dégage. Elle a été reprise de très nombreuses fois par divers artistes et récemment par Émilie Simon lors d’une spéciale Gainsbourg sur TV5. Une très jolie version, simple et émouvante.

 

 

Tori Amos aime changer de manière radicale certaines des chansons qu’elle reprend. C’est le cas ici avec cette version sombre et crue de « Losing My Religion » de R.E.M. (clip de la version originale ici) qui est très difficilement reconnaissable de prime abord. Elle en avait enregistré une version studio pour la B.O. du film indépendant Fièvre à Colombus University (très mauvais titre français, l’original, Higher Learning est bien meilleur) avec Jennifer Connelly en 1995. Le leader du groupe, Michael Stipe, qui est un ami personnel de la chanteuse, a pleuré lorsqu’elle lui a fait écouter sa reprise… cependant il faut admettre qu’elle possède un côté froidement implacable qui est plus dérangeant (au bon sens du terme) qu’émouvant. Dans cette performance TV pour la chaîne musicale VH1, elle part carrément en live avec une impro en plein milieu à la limite du slam.

 

 

« Landslide » est une des chansons cultes du groupe Fleetwood Mac (en live ici ). Composée par Stevie Nicks, chanteuse phare du groupe et modèle de nombreuses artistes féminines de Mariah Carey à Tori Amos, il s’agit d’une ballade épurée, mélancolique mais sereine qui a donné lieu à un certain nombre de reprises, dont la plus connue est sans doute celle des Smashing Pumpkins.

Mais ma version préférée (que je préfère à l’originale, d’ailleurs) est celle de Tori Amos, qu’elle n’a jamais enregistrée en studio mais qu’elle chante souvent lors de ses concerts. La version ci-dessous est tirée du concert qu’elle a donné à Paris en octobre dernier. J’étais au 3ème rang et cette chanson a été un moment très émouvant pour moi (parmi de très nombreux joyaux) puisqu’il s’agit d’une de celles qui ont une résonnance personnelle particulièrement forte chez moi.

 

 

Quelques reprises ultra connues maintenant, à tel point que certains auront oublié qu’il s’agit de reprises. On commence par « Déshabillez-moi » de Juliette Gréco (version originale ici ) reprise par Mylène Farmer sur son album Ainsi soit-je… en 1989. Une version que j’adore car elle possède un grain de folie, un côté pétage de câble qui est pour moi malheureusement trop rare chez la chanteuse que j’apprécie assez (à dose modérée) par ailleurs. Elle a par moments une voix rauque qu’on ne lui connaît pas vraiment et c’est un titre qu’elle prend visiblement plaisir à interpréter. Ici en 2006 lors de sa tournée pour Avant que l’Ombre…

 

 

« It’s Oh So Quiet » est probablement la chanson la plus connue de Björk avec « Bachelorette. » Et pourtant il s’agit d’une reprise (étonnamment fidèle) de la chanson « Blow a Fuse » de Betty Hutton dans les années 50 (version originale ici ), qui est elle-même une reprise du titre « Und jetzt ist es still » interprété en 1948 par Horst Winter et composée par Hans Lang et Erich Meder! Cinq ans avant Dancer in the Dark, Björk se trouve plongée dans un univers de comédie musicale mis en scène par Spike Jonze. Toujours aussi irrésistible!

 

 

« Without You » de Mariah Carey… un vrai classique me direz-vous? Oui mais là encore il s’agit d’une reprise! Il s’agit en fait d’une chanson du groupe de rock anglais Badfinger qui date de 1970 (version originale ici ), qui a été popularisée en 1971 par Harry Nilsson. Mariah Carey en a fait une reprise pour son album Music Box en 1994 et la chanson est très vite devenue un tube emblématique dans la carrière de la chanteuse. A raison puisque je préfère largement son interprétation à l’originale (qui est tout de même très bien). Cela fait bien longtemps que je me suis détournée de la musique de Mariah Carey, mais quelques rares chansons me suivent encore et celle-ci en fait partie.

 

 

Et on finit (encore) avec Tori Amos. « Operator » tout d’abord. Il s’agit d’une des chansons phare de l’artiste folk des années 70 Jim Croce (version originale ici ). Tori en a fait une reprise live en 2005 en hommage à son frère Michael, décédé quelques mois auparavant dans un accident de voiture. Michael, qui avait dix ans de plus que sa soeur, lui avait fait découvrir le rock lorsqu’elle était petite avec des artistes tels que The Doors, Jimi Hendrix, The Beatles ou encore Joni Mitchell, musique que leur proscrivait à l’époque leur père, pasteur méthodiste et « Operator » était l’une de ses chansons préférées.

Dans cette version très émouvante, elle a remplacé tous les « she » des paroles par « he », ce qui donne une signification tout autre à la chanson. A noter que les mots » he’s living in L.A. with my best old ex-friend Ray/ you know the kind you love but you sometimes hate him » s’avèrent étrangement appropriés puisque Ray Charles, le célèbre pianiste qu’admirait et jalousait Tori dans sa jeunesse, venait de mourir la même année.

 

 

« Real Men » est une chanson des années 80 de l’artiste américain Joe Jackson (rien à voir avec les frères Jackson), qui est assez peu connu en France. Il s’agissait du titre final de Strange Little Girls, l’album de reprises de Tori Amos paru en 2001. Un disque où elle se réappropriait uniquement des chansons d’artistes masculins emblématiques qui évoquaient les femmes et la violence dans les paroles. En chantant chacun des titres du point de vue de ces femmes sans modifier les paroles (mais en déconstruisant de manière parfois radicale la musique), l’artiste voulait démontrer le pouvoir des mots et l’impact qu’ils peuvent avoir… et la perception totalement différente qu’on peut en avoir selon qui les chante et de quelle manière. Certains de ces titres, d’apparence légers mais très violents et misogynes (« ’97 Bonnie and Clyde » de Eminem et « I’m Not in Love » de 10CC) apparaissent ici dans toute leur horreur et leur cynisme tandis que d’autres (la majeure partie des titres de l’album en fait), qui correspondent plus à la vision d’Amos, acquièrent une force et une intensité différente qui modifient notre interprétation (le déroutant et magistral « Raining Blood » de Slayer, « Happiness is a Warm Gun » des Beatles…).

« Real Men » est un parfait épilogue, dont les paroles poignantes traitent de misogynie, de guerre des sexes et d’homophobie. Tori, ici dans l’émission de Craig Kilborn, en donne une interprétation bouleversante. Cerise sur le gâteau, certaines personnes ont rapporté que lors d’un concert il y a quelques années, Joe Jackson a interprété sa chanson d’après la reprise de Tori en déclarant qu’elle était bien meilleure que la sienne! (clip de la version originale ici )

 

 

J’aurais pu inclure également « ’97 Bonnie and Clyde » et « Raining Blood » du même album, qui se démarquent par l’audace de leur réinterprétation musicale, mais les vidéos sur lesquelles elles apparaissent dans You Tube sont tout simplement horribles, donc je vais m’abstenir et j’aurai l’occasion de vous en reparler prochainement lorsque je publierai ma critique de Strange Little Girls.

Pour terminer (vraiment) cette fois cette loongue liste, une toute petite vidéo issue de l’épisode « Variety » de la série carcérale Oz (saison 5) dans laquelle le Père Mukada interprète le début de « Leather » de Tori Amos (version live de 1992 ici). Une très bonne idée de la part des scénaristes de faire chanter ce morceau (explicitement sexuel) à un prêtre catholique!

 

 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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