sils maria d'Olivier Assayas (2014)Pour son quinzième long-métrage, Olivier Assayas a choisi de situer son action en Suisse, dans la Haute-Engadine, à Sils Maria, qui donne aussi son nom au film. Maria, c’est aussi le nom de l’héroïne incarnée par Juliette Binoche et cela n’est pas un hasard : c’est dans ce petit village, au cours d’une ballade en août 1881, que le philosophe Nietzsche eu l’idée qui lui permis de formuler le concept de l’Éternel retour, également connu sous le nom d’Éternel retour du même ; concept que l’on pourrait résumer en gros par : « il faut mener sa vie de sorte qu’on puisse souhaiter qu’elle se répète éternellement. »

Or, ce thème est au coeur de Sils Maria, film qui voit la carrière de son héroïne célébrée dès le départ, celle-ci ne pensant qu’à revivre toute la gloire de sa jeunesse en jouant de nouveau au théâtre l’oeuvre qui l’a révélée à 20 ans. Film sur le retour des fantômes du passé et le passage du temps, Sils Maria nous plonge dans le cheminement intérieur de son héroîne, de la lutte contre le temps et son statut d’actrice renommée mais vieillissante, à l’acceptation.

Binoche-Stewart : jeux de miroirs

Sils Maria d'Olivier Assayas (2014) juliette Binoche et Kristen Stewart

Dès lors, Assayas, qui aime plus que tout ses actrices, met en place un double jeu de miroir. Jeu de miroir entre les actrices et leurs personnages (comment ne pas voir en Maria Enders, actrice européenne autant aguerrie aux films d’auteur, films plus grand public – y compris à Hollywood – qu’aux planches de théâtre un double de Binoche ?), mais aussi entre les héroïnes du film et les personnages de la pièce qu’elles répètent. Il est assez troublant et jubilatoire d’entendre Valentine (Kristen Stewart), l’assistante personnelle de Maria, livrer son analyse personnelle du star-system et de l’attrait des jeunes pour le personnage de Jo-Ann (la jeune partenaire de Maria au théâtre), qui se révèle être une analyse assez pertinente du phénomène Stewart.

Le cinéaste a joué le jeu à fond en attribuant à Jo-Ann, interprétée par la jeune Chloë Grace Moretz, une histoire faisant assez explicitement écho à la carrière et à la vie de Kristen Stewart, mais en version beaucoup plus trash. Abonnée aux grosses productions hollywoodiennes rapportant beaucoup d’argent et la rendant populaire auprès des jeunes, Jo-Ann, qui est rebelle dans l’âme et n’a pas sa langue dans sa poche, se permet également des incursions dans des films d’auteur ou au théâtre… mais choque et fascine son monde avec son mode de vie dissolue et sa liaison avec un auteur à succès marié, dont la révélation mènera à la tentative de suicide de l’épouse trompée.

Si Kristen Stewart n’a jamais été connue pour sa consommation de drogue ou d’alcool, sa vie privée a été jetée en pâture en 2012 lorsque des photos publiées dans les tabloïds ont révélé sa liaison avec Rupert Sanders, son réalisateur de Blanche-Neige et le chasseur (2012), homme marié tandis qu’elle-même vivait depuis plusieurs années une love-story avec son partenaire de Twilight, Robert Pattinson. Rebelle et peu dupe du miroir aux alouettes hollywoodien, l’actrice est également connue pour son mutisme et ses participations à des oeuvres plus indépendantes comme Into the Wild ou Sur la route.

Jeux de séduction et mise en abyme

sils maria chloe moretz (Olivier Assayas, 2014)

Ce déplacement et cette mise en abyme apparaissent d’autant plus intéressants que Kristen Stewart se voit attribuer un rôle par essence en retrait, celui de l’assistante personnelle. Mais, comme dans la pièce Maloja Snake que Valentine fait répéter à Maria, le rôle de la jeune assistante devient finalement central, allant parfois jusqu’à éclipser de sa présence celui de la femme d’âge mûr. C’est alors un autre jeu, aussi troublant que subtil, qui se joue entre Maria et Valentine alors qu’elles répètent la pièce à huit-clos, l’assistante étant devenue indispensable à l’actrice, comme cela était devenu le cas de Sigrid (l’assistante jeune première de la pièce) pour Helena.

Si les jeux de séduction et de pouvoir restent des plus subtils, à contre-courant des tendances hollywoodiennes (voir par exemple Passion de Brian De Palma, sur un thème assez similaire), la tension est bien là : Maria lutte contre le personnage qu’elle doit incarner et lutte contre le point de vue – pourtant pertinent – de Valentine, qui lit le rôle de Sigrid. Elle veut retrouver la fougue de la jeunesse et déteste ce personnage d’Helena, une femme d’âge mûr, faible, fragile et vaincue qui s’accroche à la jeune héroïne et sombre dans l’oubli. Tandis que Valentine voit des qualités et une complexité dans Helena qui échappent à sa future interprète.

Toute l’habileté d’Olivier Assayas réside dans sa manière de nous laisser deviner que la tension entre les deux femmes dépasse de loin le cadre de la pièce qu’elles répètent. Les manques, les désirs font surface sans s’exprimer tout à fait, les frontières se brouillent et le film, tout en variations, nous emporte avec lui, au cours d’échanges se déroulant dans la fluidité, à l’image de ces nuages qui flottent au-dessus des montagnes suisses. Le phénomène du serpent de Maloja (des bancs de nuages en forme de serpent qui glissent au-dessus de la vallée), qui donne son nom à la pièce du film et que Maria veut à tout prix observer, se fait alors la métaphore des élans et caprices du désir, par nature insaisassable.

Désir de cinéma et star-system

SilsMaria olivier assayas binoche stewart

Au-delà du désir entre deux femmes qui se regardent comme à travers un miroir, il est aussi question du désir qu’une actrice éprouve pour un rôle, un projet, l’élan vital qui lui permet de donner une direction à sa carrière. Et évidemment, du désir émanant du public, celui qui permet d’élever une actrice au rang de star. Désir là encore instable, changeant, ce que doit accepter Maria, pour qui disparaître c’est mourir. Au début du film, le metteur en scène auquel elle doit rendre hommage lors d’une soirée de remise de prix part marcher et disparaît, avant d’être retrouvé mort. Quant au personnage d’Helena, elle part marcher et disparaît elle aussi, sans qu’on sache ce qui lui est arrivé véritablement. Maria choisit de penser qu’elle est morte suicidée. Lors d’un véritable coup de maître à l’issue du deuxième chapitre du film, le cinéaste choisit de faire disparaître de l’écran un des protagonistes de cette manière, audace créant un manque et obligeant Maria à se confronter à elle-même.

Cette grande actrice voudrait en effet que sa carrière se répète éternellement, mais cela n’est pas possible : elle doit accepter son âge, le temps qui passe, les changements dans le milieu du cinéma et le star-system. Sur ce point, Assayas se permet une analyse satirique assez jubilatoire sur ce que signifie faire du cinéma aujourd’hui et être un acteur à succès. L’importance d’Internet, des réseaux sociaux, de la « peoplisation » à outrance sont abordés avec beaucoup d’humour et une pointe de cruauté. Maria, de la vieille école, se délecte ainsi, au grand amusement de Valentine, des déboires de sa future partenaire de jeu en la googlant pour en apprendre plus sur elle. La personne qu’elle découvrira en chair et en os (sans toutefois en percevoir le côté plus manipulateur) sera finalement bien éloignée de la rebelle hystérique exposée sur Internet.

Une fin douce-amère

sils maria binoche juliette

Le derniers tiers du film, qui voit la rencontre et l’affrontement entre Juliette Binoche et Chloë Grace Moretz et s’achève par la première de la pièce, voit l’acceptation progressive de Maria Enders de son âge et de son statut, une sorte de réconciliation douce-amère avec son image. Le tout est teinté de lucidité mais aussi de cruauté, à l’image des dernières paroles de Jo-Ann à Maria, ô combien assassines : le public n’en a rien à faire de la détresse d’Helena passé un certain point de la pièce et veut savoir ce qu’il se passe après, avec le personnage de Sigrid…Ce qui veut aussi dire que le public, peut-être lassé ou sur le point de se lasser de Maria Enders, s’intéresse à présent à la jeune génération incarnée par Jo-Ann, même si celle-ci se défend d’émettre un tel jugement sur sa partenaire. A l’époque où elle avait tourné dans Maloja Snake, Maria était la sensation, le point d’attraction du film, éclipsant sa partenaire. On ne saura jamais ce qu’il en est de la réception de la pièce, mais la petite victoire de Maria face à cette dernière cruauté est d’accepter, enfin, sa place et le temps qui passe. Un passage de relais s’est effectué et une page s’est tournée.

Si la bande-annonce de Sils Maria le vend de manière assez trompeuse comme un thriller psychologique (ce qui pourrait faire des déçus), le film d’Olivier Assayas s’avère surtout une comédie dramatique aux accents psychologiques redoutable, qui ne fait pas l’impasse sur la comédie et la satire, pour un résultat puissant. Plutôt qu’une fin avec un suspense à couper au couteau, l’épilogue traduit le cheminement intérieur de Maria Enders, de la lutte à l’acceptation de son personnage et de son statut d’actrice renommée et vieillissante. Touchant pour l’amour du cinéma et des actrices qui s’en dégage, le film s’avère assez fascinant par ce jeu de miroirs qu’il met en place et on reste longtemps hanté par ce dernier regard de Binoche avant le lever du rideau. 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.