Les Fils de l’Homme d’Alfonso Cuarón (2006): critique du film

image affiche les fils de l'homme alfonso cuaronUn futur pas si lointain

Sorti sans bruit en France durant l’été 2006, Les Fils de l’Homme a acquis par la suite une renommée méritée de chef d’œuvre des années 2000. Et, il n’y a pas à dire, à
chaque nouvelle vision, le film d’Alfonso Cuarón est toujours aussi impressionnant et semble même gagner en force.

Le cinéaste nous plonge dans un futur pas si lointain (2027), où l’espèce humaine est en voie d’extinction suite à la soudaine stérilité des femmes, survenue dix-huit ans auparavant. Suite à
cette situation désespérée et à la montée du terrorisme, l’immigration a explosé et la plupart des pays se sont effondrés. Si aucun résumé complet des événements ne nous est donné, quelques
informations distillées de ci de là nous permettent de comprendre que des attaques terroristes (bactériologiques, atomiques ?) ont frappé les Etats-Unis, la France, la Russie et le reste du
globe et que « seule l’Angleterre résiste ». Réalité ou propagande, nous ne le saurons jamais. L’action se situe en tout cas en Angleterre où les habitants sont prostrés, isolés du
reste du monde. Le tunnel sous la Manche a été fermé depuis longtemps et les frontières fermées, la répression à l’égard des réfugiés fait rage. Un spot de propagande glaçant diffusé non-stop
dans les bus et les rues appelle les citoyens britanniques à la délation en rappelant qu’il est interdit d’aider, nourrir ou loger des réfugiés.

Une approche anti-futuriste

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Tout le génie du scénario (adapté d’un roman de P.D. James) est de nous présenter un futur qui rappelle furieusement la situation actuelle : immigration, contrôles
d’identité, expulsions, paranoïa sécuritaire, infertilité grandissante…La critique du pouvoir et de la politique sécuritaire est cinglante et ce futur apparaît comme d’autant plus cauchemardesque
qu’il semble plausible. Alfonso Cuarón prend ainsi le parti d’accroître au maximum ce sentiment de réalité en ne cherchant pas à nous éblouir avec des inventions et décors
futuristes qui créerait immanquablement un sentiment de distance. Dans les bonus du DVD ( édition collector), il avoue
d’ailleurs qu’il n’a pas voulu copier l’immense Blade Runner de Ridley Scott (1982) mais au contraire faire « l’anti-Blade
Runner
 ».

Si les automobiles des protagonistes qu’on voit à l’écran ont été créées spécialement pour l’occasion, elles ne sont pas volantes et ne semblent pas le moins du monde futuristes, tout comme les
buildings, qui ressemblent en tous points à ceux du présent. On n’est définitivement pas dans Le Cinquième Elément ou Minority Report ! La
dimension (post) apocalyptique qui se dégage tient plus à la présence constante de la police et de l’armée, qui arrête les réfugiés pour les jeter dans des cages, des bus puis des camps,
l’abandon de nombreuses infrastructures (écoles délaissées faute d’enfants, déchets qui s’amoncellent dans les rues…).

Sans espoir

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Vouée à disparaître dans moins d’un siècle, l’espèce humaine est frappée par le désespoir et les citoyens semblent plongés dans l’apathie la plus totale. Seule la disparition précoce du plus
jeune être humain (18 ans), érigé en superstar du seul fait de sa naissance, crée un émoi général au tout début du film. Signe de cette absence d’espoir, un kit de suicide, le Quietus, est
commercialisé et largement vanté par de nombreuses publicités.

Ce qui n’est pas sans rappeler les centres d’euthanasie volontaires dans Soleil Vert de Richard Fleischer (1973). A la différence que dans ce dernier
film, l’espoir perçait néanmoins lors du suicide du vieil homme, accompagné d’images idylliques de soleil couchant et d’une nature disparue. Dans Les Fils de
l’Homme
, au contraire, la mort est toujours froide, dénuée d’espoir : la vie humaine est devenue obsolète, dépourvue de sens. Lorsque des personnages meurent ou se font tuer (la
plupart du temps de manière très brutale), les protagonistes restent quelques secondes sous le choc puis continuent leur fuite sans se retourner. Il n’y a plus de place pour l’émotion, les
souvenirs ou la passivité.

Theo: l’anti-héros par excellence

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C’est sur ce dernier point que le « héros » du film, Theo (Clive Owen) se distingue des autres personnages et de Julian (Julianne Moore) en
particulier. Autrefois en couple et parents d’un petit garçon décédé vingt ans auparavant, ils ne se sont pas revus depuis cette époque et Julian, activiste, a pris la tête du groupe terroriste
les Poissons, qui se bat pour l’égalité des droits des réfugiés tandis que son ex s’abrutit dans l’alcool et un travail administratif répétitif et ennuyeux. Complètement passif , il est ainsi
l’anti-héros hollywoodien par excellence : faussement égoïste, il a préféré se résigner et fermer les yeux sur le monde qui l’entoure pour ne pas craquer.

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Le film le dévoilera peu à peu comme un homme hyper-sensible qui vit dans ses souvenirs, contrairement à Julian, qui s’est lancée tête baissée dans l’action politique en mettant de côté ses
sentiments, présents mais plus enfouis. Une inversion des rôles intéressante qui n’en rend les personnages que plus attachants. Réticent au départ à aider son ex-compagne, qui cherche à faire
quitter le territoire à une jeune réfugiée, il changera néanmoins d’avis lorsqu’il découvre que la fille en question, Kee (Clare-Hope Ashitey), est miraculeusement enceinte de
huit mois. Le reste du film se présente ainsi comme une longue fuite cauchemardesque vers la mer afin de rejoindre le mystérieux Projet Humanité, un groupe clandestin réuni sur un bateau, hors de
toute frontière, espoir d’un futur meilleur.

L’évolution de Theo est crédible car très graduelle : il ne se transforme pas en valeureux héros en un instant. Même lorsqu’il est prêt à risquer sa vie pour celle de Kee et son bébé, il
reste un homme ordinaire sans qualités athlétiques hors normes : il tombe, se blesse, court pendant les trois-quarts du film en tongs !

Hyper-réalisme et maestria technique

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Hyper-réaliste et esthétiquement glaçant, Les Fils de l’Homme privilégie une approche documentaire : caméra portée, travellings, plans-séquences, nous sommes
toujours au cœur de l’action et la réalisation d’Alfonso Cuarón est d’une telle fluidité qu’on remarque à peine, de prime abord, le tour de force technique représenté par de
nombreuses scènes. Dans la séquence d’ouverture, notamment, on voit Theo sortir de son travail et boire un café sur le trottoir au moment où une bombe explose, le tout sans coupures.

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Il y a également l’incroyable (et désormais célèbre) longue scène dans la voiture : la caméra filme les cinq passagers en train de discuter, se déplace de l’un à l’autre, change de valeur de
plan plusieurs fois et montre même l’irruption d’un gang et de dizaines de personnes sur la route, qui se mettent à attaquer le véhicule. Là encore, pas de coupure et la première fois, on est
tellement immergé dans le film qu’on ne s’en rend même pas compte.

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Un petit bonus dans le DVD révèle que le plan, aussi incroyable qu’il puisse paraître, n’est (presque) pas truqué : une caméra était en fait fixée sur le toit de la voiture, qui avait été
spécialement aménagée. Le caméraman et plusieurs membres de l’équipe technique se trouvaient ainsi sur le véhicule. Les acteurs ont donc dû assurer pour ne pas se tromper dans les dialogues et
tenir le rythme tandis que l’irruption de la voiture enflammée et des nombreux figurants a demandé une synchronisation parfaite ! Si les effets numériques sont présents dans le film (y
compris lors de la fameuse scène), ils restent très discrets, pour ne pas dire quasi-invisibles. On a ainsi du mal à croire que l’oeuf dur que s’échange Theo et Julian en le lançant avec leur
bouche est en 3D !

La dénonciation par l’arrière-plan

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Dans le court mais intéressant bonus « Les enfants des hommes » de l’édition collector, le philosophe et critique Slavoj Zizek remarque très justement que l’essentiel
des Fils de l’Homme se trouve dans l’arrière-plan. Le film de Cuarón se passe de longs discours pour expliquer la situation politique et sociale dans
laquelle le monde est plongé car tout est constamment présent dans les arrière-plans : les arrestations, l’exécution des réfugiés réfractaires dans les camps par la police et l’armée, les
écrans publicitaires, les manifestations… Même lorsque dans la première partie du film Theo ignore ce qui l’entoure, le spectateur est témoin de la situation et prend conscience du futur dans
lequel il est plongé.

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La dernière partie du film, qui se déroule dans un camp de réfugiés, est tout bonnement terrifiante. Lorsque le bus pénètre dans le camp et s’arrête, l’arrière-plan révèle des soldats tenant en
joue des personnes agenouillées par terre, mains derrière le dos et des cadavres alignés. Nous sommes en 2027 mais nous reconnaissons très clairement qu’il s’agit là d’un camp de concentration.
« L’Angleterre pourvoit à tous vos besoins, ne soutenez pas les terroristes » répète une voix de femme robotique lorsque les réfugiés franchissent les grilles. La paranoïa
sécuritaire aboutissant à un Etat totalitaire est bien entendu un sujet récurrent dans la science-fiction, qui a déjà donné lieu à des classiques de la littérature tels que
1984 de George Orwell ou Minority Report de Philip K. Dick, mais, encore une fois, l’impact des
Fils de l’Homme vient également du fait que le futur représenté est très proche de notre présent et n’a pas grand chose de « futuriste », ce qui le distingue
très clairement des autres grands films du genre sur la même thématique.

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Evidemment, avec le réchauffement climatique actuel (sujet abordé dans l’excellent bonus « La possibilité d’espérer ») et les catastrophes écologiques qui semblent inévitables (montée
des eaux et engloutissement de certains pays, donc masses de réfugiés), la menace terroriste et la répression grandissante des immigrés, le film d’Alfonso Cuarón apparaît comme
une œuvre engagée à même de toucher une corde sensible chez de nombreuses personnes, ce qui le rend d’autant plus essentiel pour moi. Déjà reconnu comme un grand film malgré son demi-échec en
salles, il se taillera sans doute une place de choix parmi les films des années 2000 dans le futur, à l’image de Blade Runner, qui n’avait connu qu’un faible succès au
moment de sa sortie en 1982.

Règne animal et imagerie biblique

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Un élément qui m’a frappé lors de cette dernière vision enfin : la place hallucinante accordée aux animaux en tous genres (chats, chiens, poules, moutons, biches et j’en passe). Que des
espèces élevées ou dominées par l’homme et qui sont présentes dans la plupart des scènes. En voie d’extinction, l’espèce humaine est condamnée à laisser place au règne animal, qui constitue sans
doute le dernier espoir pour la Terre.

La dimension biblique est évidente et d’autant plus intéressante qu’elle est ici inversée : le Projet Humanité et son immense bateau rappelle bien sûr l’Arche de Noé… A la différence que
cette arche est destinée à sauver des humains apatrides et non à sauvegarder les différentes espèces animales. Les œuvres d’art font elles aussi l’objet d’un sauvetage sans doute futile : à
quoi bon les garder s’il n’y aura bientôt plus personne pour les regarder, demande ainsi Theo à son cousin, riche initiateur de cette grande Arche de la création humaine ?

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D’autres images bibliques abondent tout au long du film, la plus littérale étant Kee se dénudant dans l’étable, au milieu des vaches, pour révéler sa grossesse à Theo. « Theo », qui par
ailleurs, signifie « Dieu » en grec. Le groupe activiste mené par Julian, qui entend mener l’insurrection, se nomme les Poissons, autre symbole chrétien évident. Dans cette atmosphère
apocalyptique, on peut également apercevoir au détour d’une scène des manifestants exhorter le peuple à se repentir pour échapper au courroux ultime de Dieu, forcément responsable de
l’infertilité des femmes pour eux (on ignore en fait les raisons de la catastrophe).

Cette imagerie religieuse n’étonne pas de la part d’Alfonso Cuarón, dont l’excellent Great Expectations (1998) qui adaptait Dickens,
regorgeait déjà de symboles et métaphores bibliques explicites. Dans Les Fils de l’Homme, celle-ci est contre-balancée par l’extrême réalisme de l’univers diégétique et
ne verse ainsi jamais (ou si peu) dans l’onirisme. Moins évidente de prime abord, elle n’est jamais pompeuse, s’avère magnifiquement ironique et renforce l’impression de chaos. L’image d’une
biche surgissant au milieu d’une salle de classe désaffectée reste longtemps en tête…

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Les Fils de l’Homme fait ainsi partie de ces films trop rares qui sont de véritables claques cinématographiques, bien qu’ils puissent sembler modestes de prime abord.
Non content de signer un film d’anticipation qui cristallise avec une intelligence remarquable les préoccupations actuelles (et qui restera sans doute d’actualité dans les décennies à venir),
Alfonso Cuarón fait preuve d’une maîtrise visuelle époustouflante tout en étant anti-démonstrative et offre des rôles hors normes à ses acteurs. Clive Owen et
Julianne Moore sont comme toujours impressionnants et le trop rare Michael Caine s’épanouit dans le second-rôle essentiel du hippie Jasper, meilleur ami de Theo
et dealer de marijuana. La B.O., brillante, est représentative de cet esprit contestataire : John Lennon, Deep Purple, Radiohead,
Aphex Twin, The Libertines, The Kills et des reprises des Rolling Stones (magnifique « Ruby Tuesday ») ou des
Beatles se succèdent sans faille. Sous tous les angles, pas de doute : Les Fils de l’Homme est bel et bien un film essentiel à voir et
revoir.

Lire les critiques de  Cachou,  Vance,  ethanolhunt,  Guillaume44 et  LaurentChallenge-fin-du-monde-cinema-v1.jpg

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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Réactions (4)

  1. Je me demandais dans quelle mesure les références bibliques de ce film n’étaient pas volontairement ironique (voire sarcastiques). Pour exemple: cette (non-)vierge Marie qui se moque gentiment de
    Théo quand à sa virginité et qui se dévoile, elle, mère par excellence, face à des vaches mutilées pour donner… du lait. Bon, d’accord, c’est tiré par les cheveux, mais il y a plein de petits
    exemples d’humour grinçants qui font que le côté biblique ne m’a pas gêné parce que j’ai eu l’impression qu’on était un peu dans un « anti-message religieux ».
    Complètement d’accord sur le fait que le film se déroule énormément en arrière-plan. J’ai rarement vu un film aussi prenant de ce côté-là, qui retienne autant notre attention quant à ces détails
    qui donnent du sens et offrent peut-être même parfois le véritable film.
    Sans oublier le côté gadget technologique quand même présent mais très discrètement (le tableau de bord de la voiture donc, mais aussi la télé au début, et le petit écran invisible du fils du
    cousin de Théo, avec lequel il fait joujou pendant le repas ^_^).

  2. quand on voit que les véhicules ne sont rien d’autres que des versions customisées de voitures déjà vieilles (Jasper utilise une vieille Citroën CX break dont l’avant a été modifié), on comprend
    aussi que l’industrie fait tout autant du surplace que le reste.
    Très bonne analyse Cécile, toujours aussi pointilleuse et agréable à lire.

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