les-chemins-de-la-liberte-affiche.jpgLe retour de Peter Weir

Depuis les années 90, Peter Weir se fait rare, ses admirateurs attendaient donc ce nouveau long-métrage au sujet on ne peut plus épique de pied ferme. Avant de réaliser les quelques classiques du cinéma hollywoodien que sont Witness (1985), Le cercle des poètes disparus (1989) ou encore The Truman Show (1998), le cinéaste avait signé un chef d’oeuvre du cinéma d’auteur, peu connu du grand public mais vénéré par de nombreux cinéphiles et réalisateurs (Twin Peaks de David Lynch et Virgin Suicides de Sofia Coppola ont sans doute été influencés en partie par lui), Pique-nique à Hanging Rock (1975). Cette histoire mystérieuse et mortifère autour de la disparition inexpliquée de trois adolescentes et de l’une de leur professeur a marqué les esprits et grandement contribué à la renommée de Weir.

Les chemins de la liberté, en dépit des espoirs que beaucoup plaçaient en lui, n’est pas un chef d’oeuvre ni un classique en devenir. C’est en revanche un très bon film, ce qui n’est déjà pas si mal !

Un film à la David Lean ?

les-chemins9.jpg

Basé sur une histoire vraie*, il retrace le parcours incroyable d’un groupe d’hommes, échappés d’un camp de travail sibérien, qui parcoururent à pied plus de 10 000 kilomètres pour retrouver la liberté. Un carton en début de film nous annonce que seuls trois sont parvenus au but. Ils sont sept au départ et traverseront la toundra, les plaines de Mongolie, le désert de Gobi, l’Himalaya … pour atteindre l’Inde. De quoi montrer au spectateur des paysages extraordinaires et se laisser aller à une verve lyrique et épique.

Beaucoup s’attendaient donc à un nouveau film de David Lean (Lawrence d’Arabie, Docteur Jivago, La fille de Ryan…) par Peter Weir. Oubliant que si celui-ci s’est souvent montré inspiré, il a toujours été plus à l’aise avec l’intime que le spectaculaire tandis que Lean était l’un des rares à pouvoir mêler les deux. Les chemins de la liberté, pour visuellement superbe qu’il soit (en même temps, avec des décors pareils…) n’est certainement pas une oeuvre épique ou lyrique et certains seront sans doute déçus de ce côté-là. Cependant, je ne suis pas persuadée que le but de Peter Weir était de faire du David Lean, il serait donc difficile de retenir cet argument contre lui, même si on pourra toujours rêver de ce que celui-ci ou Terrence Malick auraient pu faire d’un tel matériau.

Dimension humaine et retenue

les-chemins2.jpg

Le cinéaste se montre plus intéressé par les rapports qu’entretiennent ces hommes qui ne se connaissent presque pas mais vont devoir se faire confiance pour survivre et leur cheminement psychologique à mesure qu’ils doivent repousser leurs limites physiques et lutter contre la faim, le froid, la chaleur écrasante, l’épuisement… Et de ce côté-là, le film atteint son but, même si, à bien y regarder, Peter Weir aurait pu aller encore plus loin. Mais, sans doute soucieux de ne pas en rajouter dans une intrigue aux situations déjà extrêmes, il a choisi de privilégier la retenue. Il est en empathie avec ses personnages mais observe néanmoins une certaine distance, ce qui enthousiasmera les uns et en frustrera d’autres.

J’ai pour ma part adhéré à cette démarche, qui met en valeur certains des personnages principaux sans forcer le trait. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne Mr. Smith, le personnage joué par Ed Harris et Janusz (Jim Sturgess), le héros. En revanche, certains des rôles secondaires, plus transparents, font les frais de cette distance et ne se démarquent jamais vraiment. On s’en rend plus compte à postériori car le film, prenant, comporte suffisamment de moments forts pour qu’on ne s’attarde pas sur ces quelques lacunes.

Présence féminine singulière

les-chemins19.jpg

Peter Weir a par ailleurs eu la bonne idée d’inclure un personnage féminin en cours de route, apportant plus de sensibilité et de proximité à cet univers masculin très pudique. Saoirse Ronan joue le rôle d’Irena, une adolescente russe échappée d’un orphelinat qui rejoint les hommes dans leur traversée. Plutôt que de les freiner dans leur but commun, elle parviendra à les souder. Trop jeune pour constituer un objet de désir potentiel (non, on ne nous fait pas le coup de la love story au milieu des éléments déchaînés !), elle devient un singulier compagnon de route pour les ex-prisonniers, vive, attachante et débrouillarde. Une bonne partie des meilleures scènes des Chemins de la liberté sont ainsi dues à son personnage – dont les plus émouvantes, sans que Weir donne dans le sentimentalisme ou le pathos.

Outre Ed Harris et Jim Sturgess, impeccables, Colin Farrell brille dans le rôle d’un criminel russe au comportement primaire. Je dois avouer que j’étais au départ sceptique tant le comédien peut parfois en rajouter des tonnes et agaçer, même si j’avais beaucoup aimé ses performances dans Le Nouveau Monde (2005) et Le rêve de Cassandre (2007). Malgré le côté intense du personnage, qui tendait la perche au cabotinage, on oublie pourtant tous nos à priori au bout de quelques minutes : Farrell cède sa place à Valka et le rend tour à tour répugnant et sympathique.

Une approche trop sage ?

les-chemins15.jpg

Du côté des défauts, on pourra regretter quelques longueurs de-ci de là même si au final on ne voit pas tellement le temps passer (le film dure 2h13). En dehors des moments forts ou visuellement marquants, on note parfois des scènes plus anodines et conventionnelles. Et si les héros souffrent de la faim, des conditions climatiques, de douleurs intenses aux pieds, etc., leur comportement reste parfois un peu trop policé pour des personnes confrontées à des situations aussi extrêmes.

Certes, il y a les engueulades (de plus en plus rares) et une scène où le groupe chasse des loups pour leur voler la carcasse qu’ils étaient en train de dévorer. Ils se jettent alors sur celle-ci en poussant des cris et se repaissent de la chair fraîche comme des animaux. Mais mis à part ces moments, bien qu’on sente leur fatigue et leur lassitude, voire leur découragement, on peut regretter que le cinéaste ne fasse pas suffisament corps avec leur souffrance.

Le retrait pudique et judicieux adopté par Peter Weir aurait mérité, à certains moments, de céder la place à une réalisation plus viscérale. Pas pour en rajouter, mais pour que le spectateur prenne conscience du chemin de croix représenté par cet incroyable périple, le ressente. Or, certaines étapes, pour des raisons de longueur, sont bien plus courtes que d’autres et on en viendrait presque à croire qu’après l’enfer de la toundra et du désert, gravir l’Himalaya pour franchir la Grande Muraille de Chine, c’est du gâteau pour notre courageux petit groupe. Ce qui est dommage et empêche le film d’aller plus haut dans sa dernière partie.

Un final trop mou

les-chemins12.jpg

On ne verra pas les personnages aller jusqu’au bout de leur périple, le film s’arrête avant, dans la douceur et la pudeur,  relevées d’une pointe de mélancolie. Le récapitulatif historique final sur la propagation du communisme puis sa chute était une bonne idée sur le papier, Peter Weir mêlant le destin de Januzs et son espoir de retourner enfin chez lui à ces faits douloureux, mais sa mise en oeuvre, trop didactique, laisse à désirer. On aurait dû être saisis par l’émotion lors du dernier plan, il n’en est rien.

Ce dénouement est touchant mais se regarde avec détachement. C’est en fin de compte cette trop grande réserve qui tire Les chemins de la liberté vers le bas et fait passer son réalisateur à côté d’un grand film. Si dans la première moitié de celui-ci (et le début de la seconde), on ne saurait reprocher à Peter Weir sa retenue, qui donne lieu à de beaux moments, on ne peut s’empêcher de noter et de regretter une trop grande frilosité dans cette ultime partie, qui aurait dû être plus intense.

C’est un peu comme si le soufflé retombait et les images que l’on garde en tête après la projection ne font pas partie de la dernière demi-heure. On préférera se souvenir de la découverte du camp sibérien, de la traversée de la toundra puis du désert (ma partie préférée), qui s’achevait de manière très forte. Les chemins de la liberté est malgré tout un excellent film porté par des interprètes convaincants (mention spéciale à la jeune Saoirse Ronan), dont les superbes images léchées de paysages majestueux et certaines scènes très fortes resteront longtemps en tête. Ce qui est bien suffisant pour le conseiller.

 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.