Antichrist de Lars Von Trier (2009): critique du film

image affiche antichrist lars von trierRidicule Antichrist?

Je viens enfin de voir pour la première fois Antichrist, que j’avais raté au cinéma lors de sa sortie l’an dernier. J’aime beaucoup les films de Lars Von
Trier
(Breaking the Waves, Dancer in the Dark et Dogville surtout, je n’ai pas vu ceux qu’il a fait avant
Les Idiots) et j’avais très envie de voir celui-ci, bien que les critiques plus que mitigées m’avaient rendue quelque peu sceptique. Le cinéaste provocateur né serait-il
tombé dans le ridicule en poussant trop loin le symbolisme et le Grand-Guignol?

C’est en effet ce qui se dégageait de ce que j’avais pu lire et, sachant que la limite entre provocation réelle et provocation gratuite peut être mince et que le Danois n’est pas le cinéaste le
plus humble qui soit, je craignais que Von Trier ne soit tombé du côté obscur de la force. Préparée à voir un beau film qui se casse la gueule au bout d’une heure, j’ai
finalement été agréablement surprise par la qualité et la cohérence de l’ensemble, bien qu’Antichrist ne soit pas un film dénué de défauts, loin s’en faut.

Un début choc

image prologue antichrist lars von trierNous suivons le parcours d’un couple anonyme qui vient de perdre leur jeune enfant, qui s’est défenestré tandis qu’ils faisaient l’amour dans leur chambre. Accablée de chagrin, la femme sombre
dans une violente dépression et son mari, thérapeute comportementaliste, la prend en charge et tente de l’aider à faire face à sa douleur en la soumettant à tout un tas d’exercices supposés lui
permettre d’affronter ses pires peurs, qu’elle ne peut formuler et qui se rattachent aux bois où la jeune femme avait passé quelques semaines avec son fils peu de temps avant sa mort. Ils partent
donc tous deux se réfugier dans ce chalet isolé où les choses vont vite dégénérer, la femme sombrant de manière de plus en plus manifeste dans la folie.

image enfant prologue antichrist lars von trierLe film s’ouvre sur une très belle séquence en noir et blanc qui défile au ralenti sur un air d’opéra: le couple prend une douche et s’adonne à des ébats torrides qu’ils continuent dans la
chambre. Pendant ce temps, nous voyons l’enfant sortir de son parc et s’approcher dangereusement de la fenêtre ouverte, attiré par les flocons de neige qui pénètrent dans le salon. La chute de
l’enfant correspond à l’orgasme de la femme.

image charlotte gainsbourg prologue antichrist lars von trierDès le départ, Lars Von Trier frappe fort et divise déjà autant qu’il fascine: d’un côté, il y a cette séquence très belle, filmée avec un soin étonnant (la caméra est sur pied,
si, si!) et une netteté d’image tout aussi surprenante de la part d’un cinéaste adepte d’une approche documentaire, aimant filmer caméra au poing avec force de zooms, faux raccords, etc. De
l’autre, il y a un côté limite trop lisse dans ces images trop nettes et trop belles, dont le côté image d’Epinal porno soft est poussé jusqu’à filmer les personnages faire l’amour contre le
tambour d’une machine à laver, ce qui revêt presque un aspect publicitaire. L’insert sur la pénétration sous la douche semble être simplement là pour provoquer, on craint un peu que le cinéaste
reste en surface par la suite… Mais le reste de la séquence est magnifique bien que montrer la chute de ce petit garçon de manière aussi esthétique, aussi longue, met un peu mal à l’aise. Mais
n’est-ce pas là le but du cinéaste?

La symbolique (Éros et Thanatos, soit le lien entre pulsion de vie et pulsion de mort au travers de l’acte sexuel) est très marquée, évidente, mais pas dérangeante en soit. Le sentiment de
culpabilité de la femme qui en résultera est annoncé implicitement de cette manière, présentant ainsi une thématique religieuse: le rapport à la chair condamné par l’Eglise, la femme dont la
jouissance est vue comme une menace pour l’ordre (patriarcal) établi… Obsédé par la symbolique chrétienne (qu’il n’emploie pas au 1er degré), Von Trier se prépare ainsi à nous
montrer son œuvre ultime en la matière.

Lars Von Trier misogyne? Une erreur d’interprétation aberrante

image rêve charlotte gainsbourg antichrist lars von trier Coupons court ici aux accusations de misogynie dont est régulièrement victime Lars Von Trier et qui se
sont abattues de concert à la sortie d’Antichrist. Je suis une féministe convaincue, qui s’intéresse en outre à la représentation de la femme dans les mythes, religions
et au cinéma et que les critiques ne voient pas que le cinéaste s’identifie complètement à ses héroïnes (qu’il s’agisse de Bess, Selma ou Grace) et critique ouvertement les personnes profondément
manipulatrices et perverses qui abusent d’elles est un mystère que je ne m’explique pas. La seule raison possible, c’est que les journalistes en question ont du Danois une image des plus
antipathiques (qu’il entretient certes un peu), celle d’un manipulateur cynique prêt à tout pour choquer son public.

image rêve forêt charlotte gainsbourg antichrist lars von trierPartant ainsi du principe que le cinéaste est cynique, tout homme cynique (et macho par la même occasion) présent dans ses films devient pour ces critiques une sorte de double de celui-ci qui
témoignerait ainsi de son aversion profonde pour les femmes puisque, de plus, celles-ci subissent toujours les pires outrages dans ses films! Un point de vue ridicule tant il se base sur le seul
préjugé et non sur les films en eux-mêmes, qui adoptent clairement le point de vue des héroïnes, qui emportent ainsi notre adhésion. Elles en prennent peut-être plein la gueule (viol,
harcèlement, chantage…) mais elles ne demeurent jamais de simples victimes malgré les apparences et lorsqu’elles le sont, c’est le comportement des hommes qui est mis en cause.

Le cinéaste filme certes un peu trop leur douleur en gros plan, n’épargnant rien au public, mais l’accuser de prendre un plaisir véritable à voir les femmes souffrir comme s’il accomplissait là
une vengeance personnelle est tout simplement de l’ordre de l’affabulation. Tout manipulateur et apparent cynique qu’il soit, Von Trier n’est pas pour autant dénué de cœur et on
pourrait dire que c’est la corruption du monde qui est la cause de cet état d’esprit: en somme, le cinéaste Danois est au fond un idéaliste sensible déçu qui envisage les rapports humains de
manière froide et cruelle.

image willem dafoe forêt antichrist lars von trierBien qu’il soit volontairement ambigu sur certains points (l’épilogue notamment), il ne fait aucun doute que le réalisateur n’a pas voulu dire que la femme était le suppôt de Satan, au contraire!
Pour commencer, en pleine dépression au moment du tournage, il a répété plusieurs fois qu’il s’identifiait au personnage de la femme. D’autre part, même si l’homme est celui qui mène l’action
jusqu’au pétage de câble de celle-ci, ce personnage est fort ambigu et assez antipathique: sous prétexte qu’il est thérapeute, il traite son épouse en patiente et se comporte de manière
paternaliste. Il a également perdu son fils, pourtant il ne se comporte ni en père ni en mari aux côtés de sa femme en deuil et cette attitude court rapidement sur les nerfs de sa compagne, qui
lui reproche de ne s’être jamais intéressé à elle auparavant et de ne le faire que parce qu’elle est désormais sa « patiente »… et évidemment on partage son point de vue.

Par ailleurs, dans une interview avec le
magazine Première
, Lars Von Trier avait avoué s’être inspiré du livre de Nietzsche intitulé justement L’Antéchrist: « C’est
un livre d’une violence inouïe contre le christianisme. Je le relis depuis l’âge de 12 ans, j’adore le titre et je voulais en faire un film… » Autant dire qu’en se basant sur un tel livre, le
cinéaste ne pouvait pas aller dans le sens de l’Inquisition, sujet qu’on retrouve directement dans le film.

Dans les bois : femme, nature et sorcellerie

image rêve maison foret antichrist lars von trierPassé la première demi-heure dans l’appartement du couple, nous nous retrouvons dans leur maisonnette de vacances au
milieu des bois (un lieu surnommé… Éden) pour le reste du film. L’arrivée dans les lieux est anticipée par un exercice de visualisation/hypnose auquel l’homme soumet sa femme: séquence aussi
sublime qu’inquiétante, toute emplie de brume, qui suggère le virage vers l’horreur qui surviendra dans ces lieux comme hantés, cette scène onirique évoque également clairement les contes.

image charlotte gainsbourg antichrist forêtEn étant un peu familier de l’analyse des contes de fées et des archétypes jungiens, on pressent que l’archétype de l’Ombre, souvent rattaché aux femmes et aux bois dans les contes, sera central
dans le film. Si l’on prend cet archétype au pied de la lettre, l’Ombre c’est le Mal, donc Lucifer, Méphisto, etc. Pour l’analyse jungienne néanmoins, l’Ombre est ce double inversé que nous
portons en nous et qui se caractérise par tout ce que nous refoulons, ne voulons pas reconnaître en nous et qui, si nous apprenons à l’accepter, nous apporte une meilleure connaissance de
nous-mêmes. Cependant, nous rejetons souvent notre Ombre pour la projeter sur d’autres personnes qui nous servent alors de boucs émissaires.

antichrist-lars-von-trier-sorcieresCe qui donne une autre appréciation des sorcières de ces histoires et met en lumière les persécutions subies par les femmes marginales au Moyen-Age. Dans les contes, certains personnages (tels
que la marâtre, la sorcière, etc.) sont ainsi caractérisés de manière maléfique : ils possèdent toutes les qualités inversées du héros pour que l’enfant accepte d’intégrer cet antagoniste
intérieur et de projeter sa propre part d’Ombre. Chose qu’il ne pourrait pas faire, car trop dérangeante, si certaines de ces caractéristiques étaient attribuées au héros. C’est là la principale
différence avec les mythes, souvent très sanglants, où les « héros » et les dieux peuvent souvent commettre des actes horribles aussi facilement que des actes bénéfiques.

Ceci annonce clairement le thème de la sorcellerie et de la persécution des femmes qui va surgir lorsqu’on apprendra que la femme effectue une thèse sur ce sujet. Sujet qui va la hanter de plus
en plus… Lorsque le personnage de Charlotte Gainsbourg s’allonge dans l’herbe, paumes vers le ciel, Lars Von Trier la transforme ainsi en piéta (représentation
de la Vierge pleurant la mort de son fils), ce qui rendra sa transformation finale encore plus terrifiante.

Montée progressive de l’angoisse

image rêve willem dafoe antichrist lars von trierLe cinéaste reprend dès lors dans son film les codes du film d’horreur et fait monter l’angoisse toujours un cran
au-dessus en faisant appel à la suggestion. Des bruits bizarres dans la nuit (comme si quelqu’un entrait dans la maison) qui sont en fait des glands s’écrasant sur le toit, un oisillon qui tombe
mort sur une fourmilière, les images collectées par la femme dans le cadre de sa recherche sur les sorcières qui deviennent flippantes à mesure que celle-ci perd les pédales… Lars Von
Trier
donne une ambiance de plus en plus étouffante à Antichrist avec une maîtrise remarquable. La plongée vers la folie est très progressive et commence par
des choses assez anodines, jusqu’au moment où la femme se met à approuver l’action des persécuteurs de l’Inquisition. Nous comprenons alors que sa culpabilité l’a emportée sur elle et qu’elle se
voit comme une monstrueuse sorcière qui ne peut qu’agir en conséquence.

Paroxysme de l’horreur

image scène arbre chalotte gainsbourg antichrist lars von trierLes choses commencent à se corser au bout d’une heure pour aller crescendo jusqu’à la fin. Le personnage de Charlotte
Gainsbourg se sent liée à toutes ces femmes mortes brûlées des siècles plus tôt (voir photo ci-dessus) et sa culpabilité devient folie persécutrice… Je ne spoilerai pas le reste,
disons simplement que nous glissons de la suggestion à une violence physique de plus en plus grande pour atteindre des paroxysmes d’horreur qui pourront rebuter certaines personnes. Les corps
considérés comme impurs par la femme dans sa folie subissent maints châtiments montrés de manière très gore et souvent sans coupures de plan, comme c’était le cas dans Old
Boy
de Park Chan-wook par exemple (où nous avions l’impression de voir le kidnappeur du héros lui couper la langue sans que ce soit le cas). Von
Trier
va au bout de sa démarche et ne recule devant rien… A ce stade-là, ça passe ou ça casse. Pour moi, malgré quelques réserves sur certains points, c’est plutôt bien passé et j’ai
regardé ce dénouement en étant tour à tour fascinée, effrayée (de plus en plus) et choquée.

image arbre sorcières antichrist lars von trierL’épilogue, comme souvent chez le cinéaste, est un peu ambigu, mais pas au sens où l’on pourrait considérer que les
femmes sont les suppôts de Satan. Je pense que, par sa dimension onirique, on pourra le percevoir à des degrés différents tout en restant dans le même ordre d’idée. Pour moi, c’est plutôt une
critique de l’Inquisition religieuse qui a injustement persécuté ces femmes et diabolisé leur corps et leur rapport à la nature (idée qui a malheureusement survécu quand on voit comment est
considérée la sexualité féminine par rapport à celle des hommes). Il était fréquent, à l’époque, que les femmes accusées sombrent dans la folie (quand elles n’étaient pas déjà atteintes de
démence) et finissent réellement par penser qu’elles étaient de maléfiques sorcières. C’est un sujet qui m’a toujours beaucoup intéressée et dans lequel je suis un peu plus plongée ces derniers
temps puisque Jérémy Zucchi, me filme actuellement pour son docu fiction (Sorcière d’encre) sur une
« sorcière » qui fut brûlée en Ardèche au Moyen-Age.

Pour conclure, Antichrist est un film d’une maîtrise impressionnante qui ne méritait pas la volée de bois vert qu’il s’est pris à Cannes. Il n’est pas exempt de défauts
dans son excès final, mais Von Trier  a eu le courage d’aller au bout de sa démarche. Willem Dafoe et Charlotte Gainsbourg (qui n’a
vraiment pas volé son prix d’interprétation féminine au festival de Cannes) y sont extraordinaires, aussi émouvants que terrifiants, parvenant à rendre crédibles des choses qui auraient pu
paraître artificielles.  Le film rebutera sans doute certaines personnes dans sa dernière partie mais en fin de compte, on reste longtemps sous l’emprise du film… et pas uniquement pour le
trash et le gore de certaines scènes. D’ailleurs, plus j’y repense et plus je pardonne au cinéaste les quelques points sur lesquels j’étais mitigée et le film est déjà monté un cran au-dessus
dans mon estime, alors que j’avais déjà vraiment bien aimé à la base, ce qui est bon signe.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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Réactions (6)

  1. Je suis plutôt d’accord avec toi, avec la réserve logique liée au sexe de celui qui regarde : Antichrist remue, brouille les perceptions et fascine autant qu’il horrifie – et il parvient même à
    faire peur. Quand je suis rentré (je l’ai vu avec mon frère), j’ai dit à ma compagne que ce n’était pas pour elle : j’ai cru (et je le crois encore) que le film serait très difficile à regarder
    pour une femme. Il va me falloir encore quelques mois de mûrissement mais j’ai vraiment aimé.

  2. Moui, peut-être. En effet, il y a des choses qui paraissent intéressante, mais je ne sais pas… J’ai notamment entendu parler d’une scène de mutilation sexuelle vue en frontal. Rien que ça, ça me
    refroidit, j’avais déjà eu du mal à me remettre de celle de « La pianiste ». Je peux supporter beaucoup de choses dans les films d’horreur, mais tout ce qui est violences sexuelles, j’ai du mal…

  3. Non, en effet, on la voyait « juste » farfouiller de loin, mais c’est déjà suffisant pour me traumatiser je dois dire…

  4. Le pire, c’est que je déteste von Trier. Mais là, je dois dire qu’il m’a scié, certaines séquences étant parmi les plus belles que j’ai pu voir au cinéma. Et il y a quelques passages qui m’ont fait
    frissonner, notamment parce qu’on ne s’attend pas à avoir peur : il joue sur l’irruption de l’étrange, une très belle bande son et refuse les effets horrifiques habituels (un peu comme Lynch dans
    Lost Highway ou Inland Empire : ce ne sont pas des films d’horreur, mais il y a des scènes qui m’ont fait plus flipper que la quasi-totalité des horror movies).

  5. Je pense qu’Antichrist aurait été un film majeur s’il avait été plus réfléchi et/ou tourné après sa dépression. Finalement, le côté un peu trash / gore de certaines scènes n’apportent rien au film
    qui impose déjà une ambiance malsaine, pleine de tension, grâce à des effets beaucoup plus fins. Je pense que de façon générale, Von Trier est trop impulsif.

  6. je trouve que Charlotte s’est surpassé. j’adore le contraste qu’elle représente dans ses films où elle peux aller très loin dans son côté dark (antichrist donc ou Cemen Garden pour un autre exemple
    et j’en oublie) et la douceur qu’elle dégage dans la vie (qu’on peux voir dans ses interviews)

    ça me fascine ^^

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