[Critique] La rivière du crépuscule – Lee Gil-won

image couverture la rivière du crépuscule lee gil won éditions sombres retsUn beau recueil naturaliste et sensoriel

Lee Gil-won est un poète qui s’intéresse beaucoup à la nature et aux mouvements plus ou moins perceptibles qui agitent l’âme humaine. Cela se sent dès qu’on a le livre en main et qu’on voit cette photo d’Antoine Coppola en couverture. Le titre du recueil (qui est celui du premier poème) illustre bien cette dimension spirituelle qui parcourt l’oeuvre du Coréen et certains des plus beaux poèmes de ce volume sont d’ailleurs ceux où l’auteur, en osmose avec son environnement, se sert de celui-ci pour traduire ses états d’âme. Pas tout à fait abstraits mais plutôt sensoriels, ceux-ci nous font entrer dans l’univers de Lee Gil-won, simple, lyrique et mélancolique à la fois. Le poète se penche souvent sur des petits moments, le genre de pensées ou sensations quotidiennes auxquelles on ne prête pas toujours attention et en tire des textes beaux et souvent justes, illustrés par des photos imprimées en noir et blanc d’Antoine Coppola.

Des poèmes à savourer tranquillement

La rivière du crépuscule se lit rapidement si on enchaîne les cinquante poèmes, mais il est plus judicieux de prendre son temps pour le lire, petits bouts par petits bouts ou de revenir parfois sur certains textes. C’est une approche que je privilégie la plupart du temps en matière de poésie et qui est encore plus appropriée ici car, les poèmes étant courts, il serait très facile de tout lire en une heure voire moins mais de passer à côté. La poésie répond à une autre logique que les oeuvres de fiction, aux textes plus abondants et principalement narratifs et a tendance à rebuter un certain nombre de personnes qui trouvent les poèmes trop simples ou trop abstraits. Or, il faut se laisser le temps de ressentir chacun des textes, comme s’il s’agissait de musique. Ensuite, certains restent avec nous et d’autres beaucoup moins voire pas du tout mais cela permet une lecture juste et approfondie des recueils. Cela m’a permis d’apprécier certains des poèmes de l’auteur auxquels je n’aurais pas nécessairement prêté attention si j’avais tout lu dans la continuité.

Une ode canine inattendue

Hormis ces textes  sur le rapport avec la nature, on trouve également beaucoup de poèmes dédiés à la famille de l’auteur et plus particulièrement ses parents mais aussi à ses compagnons préférés: les chiens, qui ont droit à pas moins de cinq poèmes! En ce qui concerne ces derniers, j’avoue que ce sont ceux qui m’ont le moins convaincue. J’ai beau adorer les chiens et partager le point de vue de l’auteur à leur sujet, il y a là quelque chose d’un peu trop simple et naïf pour que ces textes retiennent mon attention outre mesure. Cependant, un de ces poèmes fait exception: « Personne ne savait », où le poète nous raconte de manière simple et terriblement brutale à la fois la mort d’un caniche écrasé par des voitures. Un sujet à priori insolite pour un poème mais qui prend une grande force sous la plume de l’auteur qui ne fait par ailleurs pas d’excès de bons sentiments ici : plein de compassion pour le sort du pauvre animal, le récit qu’il en fait n’en demeure pas moins cruel par la brutalité des mots employés. C’est cette cruauté banale de la vie que Lee Gil-won décrit le mieux dans un certain nombre de poèmes, derrière l’apparente douceur contemplative de son écriture et celui-ci est sans doute un de ceux qui m’a le plus marquée.

Le lourd héritage de l’histoire coréenne

En préface du recueil, Antoine Coppola (qui est par ailleurs un spécialiste de la Corée) a écrit « Un  court historique de la littérature et de la poésie coréenne moderne » qui revient sur la manière dont l’histoire du pays, très marquée politiquement, a influencé et inspiré l’activité poétique des auteurs coréens au fil du temps. On pourrait croire de prime abord qu’il s’agit simplement d’une manière de mettre en avant l’héritage culturel du pays, sans lien direct avec l’oeuvre de Lee Gil-won. Cependant, l’importance de cette préface apparaît à la lecture des nombreux poèmes dédiés à la famille et à la jeunesse de l’auteur, ainsi qu’à certains lieux de Corée. Poèmes qui éclairent par la même occasion la vision douce-amère de la vie présente dans l’ensemble du recueil. Les parents de l’auteur n’ont pas eu une vie facile et leur courage est à la fois un exemple et un lourd héritage pour lui, qui semble avoir peur de ne pas être à la hauteur (« Les matins quand je me réveille à l’aube,/Elle est assise comme un Buddha/Avec un Sutra ouvert devant elle./Comment un corps tel que le sien/A-t-il pu donner le jour à une chose comme moi?/ Peut-être ne suis-je pas fait du sang de ma mère. » – « Mère » p. 20-21). Un très beau poème, « Un héron blanc », qui parle de l’histoire douloureuse de la rivière Cheonggye qui a vu la guerre de Corée, est suivi de façon éloquente par « Le jeu de la survie », où l’on suit les pas d’un soldat sur le champ de bataille.

Une force qui se révèle au fil de la lecture

Bien plus que dans de nombreux pays, l’Histoire est très présente et bel et bien vivante en Corée, qui n’a toujours pas pansé ses plaies et c’est là que La rivière du crépuscule prend soudain une dimension tout autre que celle qu’on s’attendait à trouver au départ, au travers de ces poèmes naturalistes. Des ombres sont tapies derrière les paysages paisibles qu’aime à décrire l’auteur et cette rivière du crépuscule porte décidément bien son nom. Le recueil s’achève avec force sur un poème à la mélancolie sereine, « Descendre le cercueil ». On pourrait croire au départ que Lee Gil-won imagine son propre enterrement, mais il s’agit plutôt du deuil de l’histoire douloureuse de la Corée, marquée par la guerre, dont il est question ici. « Le rideau est tombé après les applaudissements./Et demain qui enflammera de passion/ Cette scène rougeoyante de folie?/ Un jour lointain, Sur ces sièges vides,/ Il sera temps d’élever un monument. » Voici donc un petit recueil de poésie étonnant de force et de simplicité, qui se révèle au fil de la lecture, mélancolique mais souvent rempli d’humour. La rivière du crépuscule de Lee Gil-won, Éditions Sombres Rets, 2010, 88 pages.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.

Réactions (2)

  1. Merci Cecile pour ces commentaires. Les editions Sombres Rets ont aussi une autre anthologie du poete coreen Park Je Chun… A bientot. Antoine Coppola

Comments are closed.