La Vénus à la fourrure de Roman Polanski (2013) : critique du film

venus-a-la-fourrure-polanski-affiche.jpgUn retour à la comédie jubilatoire

Hormis le récent
Carnage (2012), cela faisait longtemps que Roman Polanski ne nous avait pas emportés avec une comédie. Habitué à nous éblouir avec des thrillers et des
drames sur la corde raide, nous avions quelque peu oublié à quel point le cinéaste pouvait s’avérer drôle, léger et subtil quand il se prend à passer au microscope les rapports hommes-femmes tout
comme les tensions entre bourgeoisie et classe popu. La Vénus à la fourrure se révèle une pépite aussi pétillante que jubilatoire, faisant preuve d’un sens du rythme et
de la réplique qui fait mouche impressionnant, avec deux comédiens au sommet de leur art qui rivalisent de séduction et de perversité pour notre plus grand bonheur.

Thomas est un metteur en scène de théâtre parisien cynique et quelque peu misogyne qui ne parvient pas à trouver l’interprète idéale pour son adaptation de Vénus à la
fourrure
, roman du XIXe siècle de Sacher-Masoch précurseur du sado-masochisme en littérature. Vanda, l’obsession du héros soumis, doit être une créature aussi
fascinante que mystérieuse et subtile, or, il n’a fait qu’auditionner des « poufs » incapables d’articuler correctement leur texte. Au comble de la désillusion et de l’énervement, c’est alors qu’il
voit débarquer une jeune femme justement prénommée Vanda, bombe sexuelle popu légèrement vêtue, à la gouaille irritante et à l’opinion tranchée. Autant dire le genre redouté par le metteur en
scène, qui se montre particulièrement peu patient à écouter cette candidate retardataire qui arrive trempée mais jure avoir lu le roman et connaître le texte sur le bout des doigts. A force
d’acharnement, elle finit par obtenir de lui de passer un essai et l’irritante créature à chewing-gum se mue en dame du XIXe siècle, fascinante et délicate, faisant preuve d’ambivalence et d’une
subtile perversité. L’incarnation parfaite de la Vanda qu’il a fantasmée ! Alors qu’un étrange rapport dominant-dominé se met en place, mettant en abyme le propos de la pièce, l’audition se
poursuit toute la soirée et comédienne et metteur en scène s’affrontent et se frôlent tout en faisant part de leurs points de vue divergents sur le texte, les rapports hommes-femmes ou la lutte
des classes.

Comédienne et metteur en scène, duel au sommet

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Ce qui étonne en premier lieu dans La Vénus à la fourrure, c’est sa légèreté et sa pétillance, qui s’accompagne cependant d’une certaine noirceur et d’une pertinence
cynique et aiguisée. A 80 ans, Roman Polanski s’octroît une seconde jeunesse et ça fait plaisir à voir ! Délaissant les paysages embrumés de The Ghost
Writer
(2011), le cinéaste nous fait pénétrer dans l’enceinte d’un théâtre parisien à l’ancienne pour un huis-clos machiavélique empli d’une tension sexuelle aussi assourdissante
qu’hilarante lorsque l’intellectuel désabusé et sûr de lui se change en fragile créature à la merci d’une déesse des faubourgs bien décidée à prendre sa revanche sur ces metteurs en scène
misogynes et suffisants qui ont jalonné son parcours. Si l’unité de temps et de lieu est respectée et qu’il est question de théâtre, on ne s’ennuie pas une seconde durant ces 1h30 de film et on
n’a jamais l’impression d’assister à du théâtre filmé, risque inhérent à ce type d’entreprise et piège dans lequel serait tombé le premier venu. Mais Polanski n’est pas le
premier venu et nous prouve qu’il est toujours le grand cinéaste qui nous a offert des oeuvres comme Le Locataire (1980) ou La jeune fille et la
mort
(1995), filmant cet affrontement au sommet avec inventivité et subtilité. Cela passe par des choses aussi simples mais délicates que le jeu sur la profondeur de champ, les
lumières ou des gros plans sur des costumes ou des accessoires au bon moment, mettant en avant un texte ciselé et un jeu d’acteurs jubilatoire faisant la part belle à la confusion entre la vie et
le théâtre.

Vanda, la supposée actrice vulgaire et inculte se révèle une subtile observatrice de la société contemporaine et une lectrice avisée d’un texte élégamment sado-maso que Thomas s’obstine à
sacraliser, restant dans la sublimation. La distinction entre les personnages de la pièce et ceux du film tend à s’estomper alors que le metteur en scène donne la réplique à la comédienne et
La Vénus à la fourrure n’est jamais aussi troublant que lorsque nous nous laissons nous aussi prendre au piège, oubliant si c’est Vanda et Thomas qui parlent ou bien
leurs alter-egos. Le maniaque du contrôle s’incline devant la jeune femme débridée élevée au rang de déesse inaccessible, qui s’amuse de prendre le contrôle et de soumettre un homme qui pensait
pouvoir l’humilier et la mépriser, lequel ne semblait attendre que ça pour échapper à sa petite vie bourgeoise plan-plan. A ce propos, la scène où, chaussant une paire de lunettes alors qu’elle
se trouve en porte-jaretelles, Vanda se mue en psychanalyste à l’esprit affûté face à un Thomas coît est un des sommets du film, hilarant de justesse.

Une ôde aux femmes jouissive

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Emmanuelle Seigner et Mathieu Amalric portent le film dans toutes ses variations de rythme et ses subtilités et la femme de Polanski n’aura
jamais été aussi époustouflante et étonnante que dans cette comédie où elle fait preuve d’un naturel confondant, avec un jeu tout en nuances capable de passer de la vulgarité à la subtilité ou la
fragilité en une réplique. Amalric, quant à lui, apparaît de manière assez évidente comme un double du cinéaste, ce qui est particulièrement visible dans sa coupe de cheveux et
sa dégaine maladroite. On peut voir Polanski se moquer de lui ou du moins d’une certaine image qu’il véhicule et cela est rafraîchissant. Celui qui a toujours offert des rôles
forts et inoubliables aux femmes a vu son image malmenée avec le retour sur le devant de la scène publique de l’affaire Samantha Geimer, mais loin de se venger de toutes ces
hordes de féministes, c’est ici une véritable ôde aux femmes qu’il délivre, se posant en victime consentante et dévouée, Pygmalion rendu au rang de créature de son héroïne (interprétée par sa
femme, faut-il le rappeler !) qui fera payer le prix fort au metteur en scène pour son outrecuidance après avoir avoir porté leur rencontre à son point d’incandescance dans un final drôlissime
qui sonne comme un joli pied de nez et un hommage décalé à la toute-puissance du mystère féminin dont les hommes se rendent eux-mêmes prisonniers et dans lequel ils emprisonnent les femmes. Gare
à la vengeance de la déesse-muse !

Jolie surprise de dernière minute du dernier Festival de Cannes, La Vénus à la fourrure redonne vitalité et impertinence à l’oeuvre de Roman Polanski et
se révèle la comédie de l’année, tout simplement. Lorsque les portes de ce théâtre se referment au bout de 90 minutes, on en redemanderait bien.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.