[Critique] Camille contre Claudel — Hélène Zidi

Caractéristiques

  • Titre complet : Camille contre Claudel
  • Auteur : Hélène Zidi
  • Editeur : Dacres éditions
  • Collection : Les quinquets de Dacres
  • Date de sortie en librairies : 30 mars 2017
  • Format numérique disponible : Non
  • Nombre de pages : 65
  • Prix : 10€
  • Acheter : Cliquez ici

Présenté en off à Avignon l’an dernier, la pièce d’Hélène Zidi, Camille contre Claudel, mettait en scène le face à face fantasmatique entre Camille Claudel jeune (Lola Zidi), amoureuse de Rodin et encore pleine de fougue et la Camille Claudel âgée (Hélène Zidi), en fin de vie, internée depuis des décennies en asile psychiatrique sur ordre de ses proches et sujette à la paranoïa et à l’amertume. Le texte de ce portrait troublant d’une artiste géniale, en avance sur son temps et qui en paya durement le prix, est aujourd’hui disponible chez Dacres, éditeur spécialisé dans le théâtre. L’occasion de nous pencher sur la finesse de cette pièce, de retour à Avignon cette année, et que l’on espère aussi retrouver sur les planches dans le reste de la France, afin qu’elle puisse toucher un plus large public.

Un dialogue à travers le temps d’une belle puissance

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Camille Claudel jeune.

Découvrir une oeuvre théâtrale par son texte ne peut être qu’une expérience partielle, à laquelle il manquera toujours quelque chose. Certaines indications scéniques ont beau être là, malgré la force du texte, le lecteur sera toujours confronté à cette absence de représentation, surtout dans le cas de pièces contemporaines, où la mise en scène est parfois assez élaborée, avec des ellipses présentées de manière poétique, mais qui ne passent pas forcément sur le papier.

Pourtant, il se dégage clairement du texte de Camille contre Claudel une grande puissance d’évocation ; dans le concept même de la pièce bien sûr, mais aussi dans la manière dont Hélène Zidi a ciselé ce dialogue imaginaire. Au départ, on est un tantinet méfiants, car la manière dont l’actrice et dramaturge présente les éléments biographiques de la vie et l’oeuvre de la géniale sculptrice ont parfois quelque chose de légèrement didactique, et l’on craint que l’auteure ne nous donne un cours magistral au discours surligné à l’envie sur la malédiction touchant les femmes osant sortir du carcan patriarcal à la fin du XIXe siècle-début du XXe. Sujet passionnant s’il en est, mais qui mérite une certaine finesse de traitement. Après tout, les meilleures oeuvres sont aussi celles qui laissent suffisamment d’espace au public pour remplir les blancs et se faire sa propre vision, avoir son propre ressenti, sans que le metteur en scène ou, ici, l’auteur, ait besoin de le guider par la main. Heureusement, rien de tel ici ! Si les éléments biographiques, la mise en contexte sont inévitables pour qu’un spectateur lambda puisse se repérer au sein d’un récit jouant beaucoup sur les ellipses et naviguant entre différentes époques, Hélène Zidi a le bon goût de ne pas imposer de point de vue surplombant.

Une artiste aux prises avec la folie et la cruauté du monde de l’art

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Lola Zidi dans Camille contre Claudel écrit et mis en scène par Hélène Zidi.

Au contraire, dans ce dialogue/monologue à travers le temps, on aurait bien du mal à déterminer qui de Camille jeune et optimiste ou Camille vieille et « aliénée » est dans le vrai, si l’une des deux l’est tout à fait, ce dont on peut douter. On a beau avoir lu beaucoup de choses autour de Camille Claudel et sa relation à Rodin (dont Gérard Depardieu a enregistré la voix pour la pièce, près de 30 ans après son rôle dans le film de Bruno Nuytten), les circonstances autour de son internement à la demande de son frère Paul avec l’accord de leur mère, sont encore aujourd’hui sujettes à discussion. Certains ont remis en cause sa folie, avançant que sa famille, gênée par son comportement excentrique, souhaitait « se débarrasser d’elle », d’autres que l’abandon de ses enfants illégitimes (elle en aurait eu deux, non reconnus, avec le sculpteur) et son dernier avortement clandestin suite à sa rupture avec Rodin, qui choisit de rester auprès de sa maîtresse de longue date, eurent raison de sa santé mentale. La seconde hypothèse est probablement la plus juste mais, quoi qu’il en soit, le comportement de la famille Claudel, qui l’isola de sorte à ce que ses lettres ne soient pas envoyées à leurs destinataires et refusa fermement qu’elle sorte, même lorsque le médecin de l’asile estima qu’elle allait mieux en 1919, soit six ans après son internement, reste problématique. Son frère, Paul, l’enfant chéri de leur mère, n’hésitait pas, par ailleurs, à chanter les louanges de sa soeur et à vanter la beauté tragique de son existence, alors même qu’elle était en souffrance dans cet hôpital aux conditions de vie très dures — elle mourra d’ailleurs des suites d’une probable malnutrition en  1943.

Au regard de ces éléments, l’idée fixe de Camille Claudel selon laquelle Rodin aurait joué un rôle dans son internement afin que son oeuvre soit oubliée, apparaît de toute évidence comme de la paranoïa, d’autant plus qu’il tenta en vain de l’aider lorsqu’il appris ce qu’il lui était arrivé. Néanmoins, dans Camille contre Claudel, ce qui importe n’est pas tant la vérité objective que le ressenti de l’artiste et la manière dont elle reconfigura les traumatismes de son existence en une sorte de mécanisme de défense. Lorsque Camille jeune s’efforce de détromper ou d’ignorer son double plus âgé, Camille âgée insinue le doute dans son esprit, mais aussi dans le nôtre. Au final, on retient surtout que Rodin, s’il a aimée son amante, a pu lui donner le sentiment d’avoir été utilisée lorsqu’il s’en éloigna à partir du moment où leur liaison aurait pu lui nuire, ce que Camille Claudel, qui s’était donnée corps et âme à son art comme à cette passion amoureuse, a été incapable de faire.

Cette lente déchéance, cette vampirisation qui l’éloigna peu à peu de son art, qui ne fut pleinement reconnu qu’après sa disparition, le sculpteur, qui a tenté de lui faire obtenir des commandes publiques après leur rupture afin de lui venir en aide, n’en est pas directement responsable. En revanche, le regard posé par le milieu officiel de l’art à l’époque sur l’oeuvre d’une artiste féminine qui savait faire preuve d’autant d’audace que ses collègues masculins, voire plus, apparaît dans toute sa cruauté : copiée mais accusée d’être la copieuse, considérée comme scandaleuse ou ignorée par l’intelligentsia malgré des critiques élogieuses, le parcours de Camille Claudel fut compliqué, et l’appui de Rodin ne joua pas toujours en sa faveur. N’est-ce pas alors cette pression exercée par le milieu et la société qui se manifeste dans la dégradation de l’état mental de l’artiste et sa rage, sa paranoïa ?

Une pièce onirique en forme de tragédie annoncée

La qualité de l’oeuvre d’Hélène Zidi est alors de nous donner à ressentir la manière dont cette femme si brillante a pu sombrer, victime de ses démons, mais aussi de sa condition de femme et d’artiste, à une époque où le sexe dit « faible » était prié de se conformer aux attentes de la société en faisant avant tout un bon mariage. C’est donc une quasi-tragédie qui se joue sous nos yeux, où les dés sont pipés, les jeux déjà faits : Camille jeune a beau s’enthousiasmer pour les avancées de sa carrière, rêver à Rodin, nous savons ce qui l’attend. Et la présence de Camille vieille pour le lui rappeler donne ce sentiment que, même si elle refusait alors de la voir, cette ombre planait déjà sur elle à partir du moment où s’est amorcée sa liaison avec le sculpteur dont elle fut le modèle, puis l’élève, avant de devenir la collaboratrice puis l’amante.

On le devine alors, ces deux versions de Camille Claudel vont se répondre et s’affronter jusqu’à ce que l’artiste jeune et pleine d’avenir ne soit internée, faisant alors coïncider ces deux réalités, au départ si éloignées l’une de l’autre. Ce parti pris dégage une réelle puissance et on en sent l’impact, même sur le papier. Par ailleurs, ces passages de transition où les deux Camille font corps et se lancent dans une sorte de danse assez poétique où l’une et l’autre se confondent donne réellement envie de voir les deux actrices sur scène. On ne peut donc qu’espérer que la pièce partira en tournée, afin de pouvoir l’admirer pleinement.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
7/10

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