[Critique] Lust for Life : Lana Del Rey en plein Summer of Love

Caractéristiques

Un tournant plus lumineux

Un peu moins de 2 ans après la sortie d’Honeymoon, album en demi-teinte sur lequel elle jouait la sécurité malgré plusieurs titres puissants, Lana Del Rey est de retour avec Lust for Life, 4e opus teasé depuis plusieurs semaines par le biais du single éponyme en duo avec The Weeknd, ainsi que de quelques titres choisis avec soin, tels que « Love » et « Coachella – Woodstock on My Mind ». Au total, c’est 16 nouveaux morceaux que nous offre la chanteuse, faisant ainsi de Lust for Life son album le plus long, si l’on considère Paradise comme un disque indépendant de Born to Die, sorti en 2012.

Première constatation : Lana Del Rey, Elizabeth Grant de son vrai nom, a pris davantage de risques ici, jouant avec les sons mais aussi les structures, quitte à décontenancer certains fans, qui auront sans doute besoin de plusieurs écoutes pour pleinement appréhender certains titres, ce qui n’est pas un mal. Si Honeymoon était somme toute plaisant, voire parfois poignant, on avait également le curieux sentiment que l’artiste avait atteint une limite, au-delà de laquelle elle risquait de tourner en rond, voire de s’auto-caricaturer. Le spleen glamour de son univers, où de jeunes femmes aux tendances auto-destructrices se trouvent continuellement attirées par les mauvais hommes, semblait en fin de cycle. Avec Lust for Life, on a l’impression, pour la première fois, que la Californie a permis à la chanteuse de se régénérer, de retrouver une certaine forme d’innocence, un peu à l’image d’une Miley Cyrus avec « Malibu », bien que les oeuvres des deux artistes n’aient pas grand chose en commun. Lana Del Rey y apparaît plus posée et optimiste, tout en proposant toujours une musique aussi sensuelle. La veine mélancolique est bien présente (pour notre plus grand plaisir) à travers plusieurs titres, mais la manière de la star d’aborder ces sentiments est plus simple et directe. Sans signer d’album « confessionnel » et tout en gardant en partie ses thèmes de prédilection, elle semble moins se cacher derrière différents masques.

Sons hip-hop et featurings en cascade

image lana del rey the weeknd lust for lifeAu-delà des paroles, ce changement se ressent surtout musicalement. Les fans de la première heure avaient beaucoup regretté que l’artiste abandonne presque entièrement la partie plus hip-hop de sa musique, son côté « Nancy Sinatra gangsta » comme elle l’appelle elle-même, au profit de son registre plus grave et mélancolique, qui lui a valu sa renommée. Cette dimension est ici bien plus présente et également mieux intégrée que dans Honeymoon, où l’excellent « High by the Beach » apparaissait, seul de son espèce, au milieu de morceaux pop et rétro. Dans Lust for Life, nous avons donc droit à « Lust for Life », le duo avec The Weeknd, qui est sans doute le meilleur exemple d’hybride hip-hop-pop de cet opus, aux côtés des plus explicitement urbains « Summer Bummer » et « Groupie Love », contenant des featurings de A$AP Rocky et Playboi  Carti, qui avait déjà travaillé avec elle sur le clip de « National Anthem ». S’il n’est pas le titre le plus inspiré de l’album, le titre éponyme a le mérite de comporter des contrastes assez travaillés, moins faciles que ce que ses airs mainstream pourraient laisser supposer de prime abord. Alors certes, nous ne sommes pas de grands amateurs de la musique d’Abel Tesfaye, aka The Weeknd au sein de la rédaction, mais force est de reconnaître que l’alliance de sa voix sensuelle avec celle de Lana Del Rey fonctionne bien, et est utilisée de manière aussi pertinente qu’efficace. Contrairement aux morceaux avec A$AP Rocky, où les interventions du rappeur sont collées à l’ensemble de manière très conventionnelle alors que les couplets possèdent une tonalité intéressante, ici, rythme, mélodie et chant sont au diapason.

On remarquera d’ailleurs que sur les 5 titres comportant de featurings, bien peu se démarquent véritablement, ce qui est assez dommage. Mis à part « Lust for Life », on pourra éventuellement donner une mention honorable à « Beautiful People, Beautiful Problems » en duo avec Stevie Nicks pour la manière dont la chanteuse de Fleetwood Mac se fond à l’univers de Lana Del Rey tout en retenant sa personnalité propre. Entendre l’auteure du superbe « Landslide » chanter de sa voix grave et rugueuse « My heart is soft, my past is rough » a quelque chose d’évident et de poignant, et l’on sent toute l’expérience de l’artiste lorsqu’elle interprète ces paroles écrites par sa jeune consoeur, moitié moins âgée. Néanmoins, ce titre n’est pas le plus original composé par Del Rey, aussi bien par le thème (les problèmes sentimentaux des stars) que par la mélodie, un peu trop répétitifs et attendus. Ce manque de surprise porte également préjudice à « Tomorrow Never Came » en duo avec Sean Lennon, hommage aux Beatles lumineux et gentiment folk certes plaisant, mais où le fils de John imite un peu trop son père. Enfin, pour revenir à « Groupie Love », la chanson est très convaincante par son ambiance et aurait pu faire partie des meilleurs titres de l’album si l’artiste n’avait pas intégré le featuring d’A$AP Rocky de manière aussi peu orignale que sur un disque de Mariah Carey.

Lana Del Rey : de sirène lynchienne à flower child

image lana del rey photoshoot coachella woodstock flower child

Une fois ces réserves mentionnées et dépassées, Lust for Life se révèle un disque aussi étonnant que plaisant, où Lana Del Rey tente des choses qu’elle ne se serait pas nécessairement autorisé auparavant, et fait évoluer son univers, sans pour autant se départir de sa personnalité. Sur la pochette, l’artiste arbore fièrement des marguerites dans ses cheveux longs, sagement coiffés avec la raie au milieu, façon flower child. Ce côté hippie se ressent fortement tout au long de Lust for Life, que ce soit à travers les thèmes abordés (les groupies, le meurtre de Sharon Tate et ses amis par la bande à Manson….), les instrumentations ou l’atmosphère résolument californienne qui se dégage de nombreux morceaux. Cependant, contrairement à ce qu’elle a pu avancer en interview avec Les Inrocks, Lana Del Rey n’a pas « fait sa Joan Baez », et les arrangements électro ou l’utilisation de la réverb’ viennent tempérer la tonalité folk, dans laquelle la chanteuse n’a pas pleinement osé s’aventurer.

Alors, si l’on devait retenir les moments forts de cet album, quels seraient-ils ? En dehors de « Love » et « Coachella », déjà révélés auparavant, c’est surtout « 13 Beaches » et « Heroin » qui impressionnent. Il y a un peu du « Thème de Camille » (le thème du Mépris) de Georges Delerue dans l’introduction sombre de ce premier titre, dont la dimension rétro, justement dosée, se fond avec une étonnante fluidité dans les sons quasi-hip-hop des dialogues étouffés mettant en scène la jeune femme en train de parler au téléphone, alors que quelques notes de piano poignantes résonnent. Sur ce pendant plus serein de « Terrence Loves You », Lana Del Rey chante son amour pour un homme qu’elle n’arrive pas à oublier, sur un rythme mid-tempo. La tonalité est clairement mélancolique mais la chanson semble s’ouvrir avec ce refrain mêlant dream pop et touches hip-hop, ce qui la rend assez surprenante et d’autant plus touchante au final. La transition de ce titre avec « Cherry » est par ailleurs très efficace. « Heroin » et « Change », qui clôturent presque l’album, constituent aussi un duo gagnant. Plus proches de « Video Games » ou « Born to Die » par leur tonalité sombre, ils parviennent à renouveler la veine mélancolique de la chanteuse, qui donnait dans la redite sur Honeymoon. La douceur et la vulnérabilité tranquille de « Changes » apparaît ainsi bien plus bouleversante que le plus forcé « Swan Song » de ce précédent album.

S’il n’est pas dépourvu de défauts, voire de certaines facilités dans une partie des featurings, Lust for Life parvient à faire entrer Lana Del Rey dans une nouvelle ère, plus sereine, où elle ne craint pas de baisser un  peu son masque de femme fatale lynchienne. Lumineux bien que parcouru de quelques fulgurances mélancoliques, ce 4e album sonne comme une renaissance pour la chanteuse, qui prend ici quelques risques, qui pourront diviser ses admirateurs, mais ont au moins le mérite de ne pas jouer la carte de la sécurité. Elle trouve par ailleurs ici un bon équilibre entre dream pop et sonorités hip-hop, quoi que celles-ci soient mieux intégrées sur les titres moins explicitement urbains. Cet été 2017 semble donc bien être celui de l’amour pour Lana Del Rey, que sa colère contre Donald Trump – qui lui a inspiré deux titres – semble avoir ravigorée.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
7/10

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