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[Critique] Rest : Charlotte Gainsbourg s’affirme et bouleverse

Caractéristiques

Huit ans après IRM, réalisé en collaboration avec Beck, Charlotte Gainsbourg est de retour avec un 4e album studio, Rest, produit par SebastiAn et en partie co-écrit avec Guy-Man, alias Guy-Manuel de Homem-Christo de Daft Punk.

Ecrire et chanter en français : une prise de risque ?

image charlotte gainsbourg rest photo noir et blanc

On le savait depuis déjà quelques années, l’actrice et chanteuse écrivait pour la première fois des textes en français, elle qui s’était souvent réfugiée derrière la langue de Shakespeare. Un réflexe de mise à distance qui lui permettait aussi d’éviter des comparaisons trop directes à son père Serge, de toute façon omniprésentes : dès la sortie de 5:55 (2006) et encore plus avec IRM, les critiques se sont toujours empressés de traquer l’hommage, le lien, la filiation avec son oeuvre. Et, comme de nombreux enfants de stars, Charlotte Gainsbourg, de son propre aveu, ne se sentait pas “légitime” sur ce terrain de la chanson française.

Il lui a donc fallu du temps pour oser s’exprimer dans la langue paternelle, même si, sur 5:55 comme IRM, on pouvait déjà entendre quelques rares titres en français, comme “Tel que tu es” ou “Voyage”, le second ne cachant pas son inspiration, comme un présage… L’artiste travaillait déjà sur des textes lorsque sa sœur aînée, Kate Barry, disparaît brutalement fin 2013. Elle déménage alors à New-York pour se reconstruire et continue à écrire. Les textes s’axent alors logiquement autour de la perte, du deuil, et de cette grande sœur tant admirée. Le résultat, Rest, se révèle être le disque le plus abouti de Charlotte Gainsbourg, le plus audacieux et le plus poignant.

Des textes forts et une musique “douce”


Si ses détracteurs de la première heure lui ont souvent reproché sa hype attitude et même si ce 4e opus est produit et composé avec des noms reconnus de la French Touch, elle qui a déjà travaillé avec Air ou Jarvis Cocker, Rest est tout sauf ce que l’on pourrait appeler de manière un peu mesquine un “disque de bobo”. Les paroles de Charlotte Gainsbourg sont aussi cruelles envers elle-même qu’elles sont tendres envers sa soeur et ses proches. “Lying with You” ou “I’m a Lie” semblent ainsi avoir été écrites et coupées à la pointe d’un scalpel; c’est alors la musique qui vient apporter un peu de douceur et d’auto-compassion à la jeune femme meurtrie.

De manière générale, sur les chansons dédiées au deuil, la musique apporte une certaine distance, sans jamais donner l’impression de fuir le sujet; elle le rend au contraire, ainsi que les paroles, acceptables, audibles, apportant un sentiment de résilience, ou du moins une recherche de résilience. Cela n’en rend l’ensemble que plus touchant, d’autant plus que SebastiAn s’est ici véritablement mis au service de la vision de Charlotte Gainsbourg et qu’aucun effet sonore ou arrangement n’est de trop.

Un roman sonore touchant


“Ring-a-Ring O’Roses” reparcourt la vie de sa sœur à travers des moments-clés de son existence, du premier baiser au dernier soupir, le tout sur une musique cyclique évoquant autant Giorgio Moroder revisité par Daft Punk (ce qui est le cas, par le biais de Guy-Man) que Serge Gainsbourg. Cette ouverture très forte, chantée de manière très simple avec un refrain en anglais, est suivie par un titre non moins puissant, “Lying with You” où l’artiste revient sur la mort de son père et le traumatisme de voir sa dépouille. La manière dont les deux titres se fondent l’un dans l’autre donne vraiment l’impression d’ouvrir un roman sonore, chose devenue rare de nos jours, à l’ère d’iTunes et des playlists aléatoires.

La chanson en elle-même est bouleversante et très dure à la fois, avec ces mots au scalpel sur lesquels l’artiste n’hésite pas à se couper. Le chagrin et la colère sont palpables, et c’est en quelque sorte, là encore, la musique de Sebastian qui lui apportent un espace de sécurité pour exprimer ces sentiments particulièrement durs et impudiques sans se blesser. Comme sur la majeure partie de l’album, il y a un bon équilibre entre la dimension symphonique – numérique en réalité – et les sons purement électro.

Autre morceau majeur de Rest, “Kate”, d’une simplicité poignante. La voix de Charlotte Gainsbourg, fragile, semble toujours sur le point de se briser et évoque parfois celle de sa mère, Jane Birkin, période “Jane B.”, mais aussi la sienne à 13 ans, sur Charlotte Forever. Et puis il faudrait aussi citer l’implacable “I’m a Lie”, “Rest”, “et “Les oxalis”, rêverie victorienne qui clôt en beauté l’album en rendant à la fois hommage à la soeur et au père.

Un disque cohérent avec les précédents, plus affirmé


En milieu d’album, on trouve des titres aux accents plus ouvertement disco, tels que le single “Deadly Valentine” ou encore “Sylvia Says”, qui ne sont pas sans évoquer ce que l’artiste avait pu faire auparavant, notamment sur IRM, tout en restant en cohérence avec la patte de SebastiAn. De manière générale, le son de Rest est cohérent avec la personnalité déjà dévoilée par la chanteuse dans ses deux précédents disques, mais on y trouve une gravité nouvelle (ou, du moins, plus marquée) et une affirmation beaucoup plus grande.

Il serait sans doute un peu facile d’écrire qu’avec ce 4e album, Charlotte Gainsbourg s’est réconciliée avec elle-même (cela sonne comme la une d’un magazine psy, non ?), mais il est sûr que l’artiste a suffisamment dépassé ses peurs (ou les a prises à bras-le-corps) pour pouvoir accoucher de ce Rest de toute beauté, qui est fait pour être écouté et réécouté au casque, et non en fond sonore.

On pourrait parler, pour terminer, de la beauté élégiaque des “Oxalys”, de ses sonorités à la Melody Nelson, un point commun que le morceau partage avec “Les crocodiles”. Pourtant, au-delà de la perte irréparable, au-delà des références victoriennes qui se dégagent des paroles simples et ciselées à la fois, c’est l’idée de résilience et d’éternel renouveau qui l’emporte, lorsqu’un enregistrement de la jeune Kate parlant joyeusement avec sa mère après s’être enregistrée en train de chanter se fait entendre, accompagné par les arrangements du titre, qui viennent donner du poids à l’ensemble, comme pour mieux libérer cet esprit parti trop tôt, et qu’on visualise ici petite fille gaie et vive.

Une note finale de tendresse et de joie de vivre qui achève de faire de Rest un album éminemment personnel pour l’artiste, mais où chacun pourra se reconnaître, tant les sentiments convoqués d’un bout à l’autre sont universels et chantés sans prétention ni faux-semblants. Un vrai bel album.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
9/10

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