[Critique] Fahrenheit 11/9 : Comment Trump est arrivé au pouvoir

Caractéristiques

  • Réalisateur(s) : Michael Moore
  • Avec : Michael Moore, Donald Trump, Barack Obama...
  • Distributeur : MyTF1 VOD
  • Genre : Documentaire
  • Nationalité : Américain
  • Durée : 2h08
  • Date de sortie : 31 octobre 2018 (E-Cinema)

Un nouveau documentaire avant les midterms

Après plusieurs films imparfaits (notamment son avant-dernier, Where to Invade Next?), Michael Moore est de retour en e-Cinema, moins d’une semaine avant les midterms aux États-Unis, qui s’annoncent comme un moment-charnière du mandat de Donald Trump. A cette occasion, le réalisateur américain a décidé de se pencher sur le contexte socio-politique complexe qui a permis au candidat républicain de l’emporter face à Hillary Clinton le 9 novembre 2016. D’où le titre de ce nouvel opus, qui reprend le titre de son documentaire de 2004 tout en inversant ses deux chiffres. Néanmoins — et c’est là le grand point positif du film — en tant que brûlot politique et documentaire se voulant fédérateur, Fahrenheit 11/9 est bien plus inspiré que son prédécesseur, pourtant récompensé de la Palme d’Or au Festival de Cannes de 2004 dans un contexte politique tendu.

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Michael Moore aux côtés de l’acteur Mark Ruffalo lors d’une manifestation.

Le contexte actuel l’est sans doute encore davantage mais, si l’on peut douter que le film de Moore infléchira à lui seul les résultats des votes du 6 novembre, il est bien plus percutant et pertinent que ce à quoi le cinéaste nous avait habitués ces dernières années, lui qui restait un peu trop en surface avec le sympathique Where to Invade Next?, qui avait malgré tout le mérite de soulever quelques points intéressants — tout en donnant une vision trop naïve de l’Europe. Ici, Michael Moore commence, comme à son habitude, à manipuler gentiment notre point de vue avec un angle d’attaque inattendu : si Trump est président aujourd’hui, c’est un peu grâce à Gwen Stefani, la chanteuse du groupe No Doubt et jury de X-Factor.

Une accroche farfelue (et bien entendu un peu trompeuse) qui attire l’attention, et dont l’explication est en réalité toute simple : Donald Trump, alors vedette de sa propre émission de télé-réalité, n’appréciait pas d’être moins bien payé que Gwen Stefani par la chaîne CBS. Il eut alors l’idée d’organiser une conférence de presse — avec jeunes filles en pâmoison rémunérées pour l’acclamer — où il annonça son intention de se présenter en tant que candidat aux présidentielles. Piégé par son ego, le milliardaire n’aurait alors eu d’autre choix que de faire de cette blague une réalité. L’explication est un peu simpliste (bien que la mégalomanie du personnage ne soit plus à prouver) et, durant les vingt premières minutes de Fahrenheit 11/9, Michael Moore fait du Michael Moore, et cède à quelques-uns de ses travers habituels, accusant à mots à peine voilés le président américain d’avoir une attitude incestueuse envers sa fille — qu’il traite de manière très gênante comme une poupée.

Une démonstration d’une intelligence rare, malgré un début facile

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Cela est d’autant plus dommage que c’est ce genre d’approche — qui ne représente pas plus de 15mn sur 2h de film — qui risque de valoir au réalisateur américain des attaques ciblées de la part des Républicains sur son dernier-né, alors même que le reste de sa démonstration est d’une intelligence et d’une efficacité rares. Ainsi, en dehors de passages ciblés critiquant la mégalomanie et le despotisme du personnage (chose qu’il réussit mieux, d’ailleurs, dans le dernier tiers du film), Michael Moore préfère dérouler le film à l’envers, afin de montrer ce qui a permis à Trump de l’emporter — y compris dans l’attitude et la stratégie du camp démocrate. Même si Moore joue de malchance de ce côté-là avec la toute récente affaire des colis suspects envoyés à plusieurs personnalités démocrates telles que Robert De Niro, la démonstration, carrée, a le mérite de montrer qu’il existait un grand nombre de facteurs, des deux côtés du spectre politique, qui ont permis une telle victoire. Des facteurs qui remontent à plusieurs décennies en arrière, et ne sont pas uniquement imputables à Hillary Clinton (dont nous avions chroniqué les mémoires), dont la principale erreur a été de ne pas avoir fait le déplacement dans les Etats de l’Amérique profonde, donnant l’image d’une candidate élitiste.

En dehors de l’affaire Bernie Sanders (qui aurait dû remporter les primaires, selon la démonstration de Moore), qui a endommagé l’image de la candidate démocrate, Michael Moore focalise une grande partie de sa démonstration sur l’affaire de l’eau contaminée au plomb à Flint, dans le Michigan, qui a été rendue possible par le refus d’intervenir d’un homme : le gouverneur républicain Rick Snyder, proche de Trump. Dans cette petite ville de 100 000 habitants, c’est l’ensemble de la communauté qui a été exposée à ce poison causant des dommages irréversibles, dont plus de 10 000 enfants. Si, par la suite, des contrôles ont eu lieu et que le niveau de plomb était supposé être tombé en-dessous du niveau critique, Michael Moore montre, témoignages à l’appui, que cela était faux : l’affaire a simplement été étouffée par les républicains. Les habitants attendaient alors l’intervention d’Obama comme on attend le Messie, mais celui-ci fit mine de goûter l’eau de Flint (il trempa en réalité juste ses lèvres) et le débat fut clôt, entraînant la colère des habitants, dont beaucoup appréciaient pourtant ce président incarnant pour eux l’espoir.

La manière dont Michael Moore développe tout ce pan du film, en retraçant ses origines et ses conséquences, jusqu’à l’ écoeurant dénouement — Donald Trump en visite à Flint lors de sa campagne — est à la fois fort et poignant, et permet de comprendre la colère de cette partie de l’Amérique oubliée. Il montre aussi une autre Amérique profonde : celle de rednecks qui ne sont pas tous pro Trump, ce que l’on peut avoir tendance à oublier. Si la courte démonstration de Moore selon laquelle les Etats-Unis seraient principalement un pays socialiste (ne poussons pas le bouchon !) ne convainc qu’à moitié, malgré de nombreux éléments probants montrant, si besoin était, que de nombreux mouvements progressistes ont émergé de là, Fahrenheit 11/9 a le mérite de donner la parole à tous, de s’intéresser au cœur battant de l’Amérique, sans nier ses contradictions.

Un film fédérateur et engagé, porteur d’espoir

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Michael Moore aux côté d’étudiants militants ayant organisé un immense rassemblement.

Il coupe aussi l’herbe sous le pied à ses détracteurs en montrant que certains de ses précédents films ont été soutenus par des proches de Donald Trump (partie particulièrement drôle), dont son gendre. Mais surtout, au-delà de ses sorties michaelmooresques, au-delà du traitement remarquable de l’affaire Flint, il parvient à utiliser le sentiment de colère, d’injustice et de tristesse qui nous vient irrémédiablement de manière intelligente et fédératrice : en montrant que la passivité qui a mené à cette situation n’est pas une malédiction, et que le principal acte de révolte aujourd’hui est de se rendre aux urnes, mais aussi en s’engageant, en militant, peu importe le milieu d’où l’on vient.

Si seule l’Histoire dira comment l’Amérique à cette période-charnière, dans le fond comme dans la forme, le réalisateur américain parvient à convaincre, interroger, révolter et émouvoir, et ce de manière brillante. Si Fahrenheit 11/9 n’est pas aussi abouti que Bowling for Columbine, ne serait-ce qu’en raison de ces 20 premières minutes un peu plus faciles, reste un documentaire qui incarne l’espoir que les Américains qui ne se reconnaissent pas en Trump nourrissent pour le futur de leur nation. Un espoir que porte aussi une partie du monde, alors que les regards se tourneront vers l’Amérique le mardi 6 novembre…

7/10

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