[Critique] Madre : une fable intimiste

Caractéristiques

  • Réalisateur(s) : Rodrigo Sorogoyen
  • Avec : Marta Nieto, Anne Consigny, Alex Brendemühl, Frédéric Pierrot et Raúl Prieto
  • Distributeur : Le Pacte
  • Genre : Drame, Thriller
  • Nationalité : Espagnol, Français
  • Durée : 129 minutes
  • Date de sortie : 22 Juillet 2020

Un film inattendu


Le réalisateur espagnol Rodrigo Sorogoyen est désormais reconnu comme un solide artisan de thrillers intimistes, comme Que Dios nos Perdone ou El Reino. En adaptant, ou plutôt en étirant son court métrage Madre de 2017, Sorogoyen prend à contre-pied le spectateur en proposant une œuvre relevant davantage du drame que du polar. Dans le film d’origine, nous suivions une mère espagnole qui, par le biais de son seul téléphone, tentait de rassurer son fils de six ans, manifestement laissé seul sur une place déserte française par son père. De fil en aiguille, la tension montait jusqu’à l’arrivée d’un inconnu dont on ne saura jamais si ses intentions étaient louables ou non. Cette façon de manier l’incertitude en prenant le point de vue de la mère apeurée et incapable d’aider physiquement sa progéniture jouait habilement avec les nerfs du spectateur tout en le laissant seul juge de la conclusion. Madre version longue va donc au-delà de cette incertitude, en choisissant naturellement l’option dramatique, et nous invite à un voyage dans la psyché de cette mère détruite qui tente de se reconstruire.

Un scénario touchant mais laborieux

image Raúl Prieto madre

Passé donc cette exposition en tout point semblable au court métrage originel, nous retrouvons le personnage d’Elena (Marta Nieto) désormais serveuse près de la même plage française où son fils a disparu 10 ans plus tôt. Rodrigo Sorogoyen renonce alors à nous proposer le thriller attendu, et opte pour le drame ambigu. Imposant un rythme lent afin de prendre la mesure de la vie de cette femme en deuil devenue une “étrangère” vis-à-vis des autres gens, le cœur du sujet va se dévoiler lorsqu’Elena va rencontrer Jean (Jules Porier) un jeune adolescent sur lequel elle va superposer l’image de son fils disparu. De cette relation, le long métrage va nous proposer à la fois ses moments les plus intéressants mais également nous démontrer ses limites. Car, en réalité, beaucoup de scènes se répètent un peu dans Madre, sans parler de certaines séquences qui n’apportent strictement rien à l’intrigue principale. Il y a parfois un sentiment de remplissage heureusement contrebalancé par l’alchimie des acteurs. Cependant même sur ce point quelque chose cloche.

Interprétations subtils pour personnages incompréhensibles

image Anne Consigny madre

Que ce soit par de simples jeux de regard, ou des silences qui s’étirent, tout dans Madre se veut discret, subtil et trop suggestif sans doute. Les amateurs de poésie pourront prendre un certain plaisir à se laisser bercer par le rythme lancinant tandis que d’autres trouveront le temps long. Les interprétations touchantes de Marta Nieto, qui porte littéralement le film sur ses épaules, et d’un Jules Porier à l’angélisme troublant, sont hélas handicapées par une caractérisation bancale de leurs personnages. Afin d’éviter de trop en révéler, nous nous contenterons de dire qu’il est parfois difficile de comprendre certaines réactions ou décisions. Une impression renforcée par la nature ambivalente de la relation du “couple” principal (Mère/fils ? Amant/maîtresse ?), volontairement laissée en questionnement dans le film alors que, dans le monde réel, la réponse se serait faite naturellement plus explicite. Cela confère à Madre une dimension artificielle y compris vis-à-vis de ses personnages secondaires, trop floue.

Une réalisation soignée

image Marta Nieto madre

Du point de vue technique, on ressent le talent intact du réalisateur d’El Reino. De sa première séquence (néanmoins la meilleure) jusqu’à la dernière, Rodrigo Sorogoyen va alterner les plans serrés et la “caméra voyeuse”. Les premiers servent à illustrer la solitude d’Elena, mais aussi l’intimité qu’elle entretient avec Jean quand celui-ci rentre dans le champ ou que ce dernier s’élargit, renforçant ainsi l’impression d’harmonie et de symbiose entre ces deux êtres. La “caméra voyeuse” quant à elle, place le spectateur en position volontairement inconfortable car elle suit l’héroïne dans son intimité mais toujours en restant à une distance respectable, comme le ferait une personne consciente de la perversité de son acte. Ces deux effets instaurent une ambiance particulière et confère à Madre un certain charme.

Un film selon les goûts

image Alex Brendemühl madre

En conclusion nous dirions que Madre est un film quelque peu ambivalent. Disposant de nets points forts (sa réalisation, ses acteurs) comme de points faibles (caractérisations des personnages, scénario fouillis), son appréciation ou son rejet se fera en fonction de la sensibilité de chacun. La poésie des images en séduiront certains alors que d’autres considéreront que l’œuvre avait finalement peu de chose à raconter. L’auteur de ces lignes opterait plutôt pour la seconde option, et ce tout en admettant que Madre est loin d’être un mauvais film. Cependant vu sa séquence d’introduction et le talent du réalisateur, on ne peut s’empêcher de penser que le film aurait peut-être gagné à être ce qu’il promettait à l’origine : un thriller angoissant et non un drame, certes séduisant mais finalement pas aussi mémorable que les précédentes réalisations de son auteur.

6/10

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