[Critique] La Fine Fleur : Au nom du Père, de la Rose et de l’Indépendance…

Caractéristiques

  • Réalisateur(s) :  Pierre Pinaud
  • Avec : Catherine Frot, Melan Omerta, Fatsah Bouyahmed, Olivia Côte, Marie Petiot et Vincent Dedienne
  • Distributeur : Diaphana Distribution
  • Genre : Comédie
  • Pays : Français
  • Durée : 94 minutes
  • Date de sortie : 30 juin 2021

L’important, c’est la rose…


La Fine Fleur de Pierre Pinaud est une comédie subtile et délicate prenant le milieu de l’horticulture d’artisanat comme trame de fond pour tisser une réflexion autour du rapport entre les différentes classes sociales et niveaux culturels des personnages, où la fragilité de la vie et des rapports humains s’entremêlent dans un scénario et une intrigue faussement légers autour de situations à la fois comiques et tendres.

Tout ceci pour en réalité, effleurer du doigt des thèmes plus profonds que l’on peut tous connaître au quotidien ; comme ceux des choix ou des tournants de la vie, du renoncement, de la rivalité, du rapport à la famille, ou de la possibilité de rebondir et de croire à nouveau en ses rêves en se découvrant par exemple une passion hors de nos univers aliénants, pour aller de l’avant et réenvisager un destin et un nouvel avenir.

Une héroïne au caractère bien trempé

Le film démarre tous azimuts avec une Catherine Frot pétaradante, quelque peu échevelée et en retard, à bord d’une camionnette estampillée du nom de son exploitation “Les Roses Vernet”. Flanquée de sa fébrile assistante Véra qui conduit tant bien que mal, tout en tentant de garder le sourire, une brouette pleine à craquer de rosiers en pots ainsi que de sacs remplis à ras bord de plaquettes de présentation de la nouvelle création horticole “Montherlant” de notre héroïne : Eve Vernet. En effet, celle-ci est une talentueuse créatrice de roses reconnue, plusieurs fois primée par le passé, qui a hérité de l’entreprise de son père, avec qui elle vivait seule et qui lui a transmis sa passion et son patrimoine. Elles sont en route pour se présenter à un prestigieux concours d’horticulture, où elle compte bien gagner le fameux prix et la reconnaissance qui va avec, grâce à sa dernière création donc : une rose d’un blanc nacré ; une nuance qu’elle affectionne tout particulièrement ces dernières années et qu’elle s’échine à rendre la plus pure et la plus délicate possible.

Dès l’arrivée à l’entrée du fameux concours, en se présentant au guichet de l’hôtesse d’accueil, le décor et la dramaturgie sont plantés : l’entreprise affronte de sérieuses difficultés financières et ne peut même plus se payer un stand digne de ce nom… Ainsi, celle-ci se trouve seulement reléguée au milieu d’un carré d’exposition pour proposer sa nouvelle création au jury ! Qu’à cela ne tienne, alors armée de toute sa fierté, notre héroïne n’en garde pas moins la tête haute et se met tout de suite au travail.

A cela s’ajoute une seconde difficulté, de l’ordre de David contre Goliath, puisque Eve se débat face à la rude concurrence d’un riche, puissant et arrogant adversaire : un certain Lamarzelle (campé par Vincent Dedienne), qu’elle méprise au plus haut point, car à la différence d’elle qui fait dans l’artisanat et la création, ce dernier n’est qu’un businessman sans talent, à la tête d’une immense exploitation qu’on pourrait qualifier d’industrielle, et qui fait créer ses roses par d’autres. Il cherche à la fois à lui racheter son talent, son nom et son exploitation familiale, mais notre héroïne est bien décidée à rester indépendante coûte que coûte, quitte à fermer l’exploitation, plutôt que de vendre le nom de son père et son précieux savoir-faire à un homme cupide et prétentieux. Elle a déjà plusieurs fois décliné ses offres financières alléchantes et n’a de cesse de lui résister… Bref, entre eux, c’est un sempiternel jeu quelque peu pervers du chat et de la souris qui s’est instauré depuis plusieurs années maintenant.

Lorsque le Prix de la Rose d’Or est attribué pour la huitième année consécutive à Lamarzelle, Eve a de quoi douter de l’impartialité du jury et se sentir découragée… En rentrant dans son domaine, dépitée et désabusée, celle-ci parcourt ses allées de roses, faisant le terrible constat et bilan que c’en est fini de son exploitation et “qu’il n’y a plus de solution”. Son assistante s’insurge, lui rappelant toutes les grandes choses qu’elle a accomplies, tentant en vain de lui redonner force et courage, mais rien n’y fait.

C’est alors que son assistante Véra, décide de prendre les choses en main pour sauver l’exploitation familiale et trouve une idée. Elle va contacter une association de réinsertion sociale et ainsi recruter trois personnes sans en parler à Eve. Lorsque ces derniers se retrouvent face à elle, c’est le choc immédiat des cultures, des univers et des classes sociales, et la confrontation est tout de suite abrupte, jusqu’au comique. A la tête de cette drôle d’équipe, Eve va devoir tenter le tout pour le tout pour sauver l’exploitation familiale de la faillite… Comment va-t-elle s’y prendre ? Ces derniers n’ayant aucune compétence ou connaissance horticole, elle va en plus devoir les former… L’entreprise est-elle viable ? La bataille est-elle seulement possible alors que les forces en présence semblent tellement différentes et disproportionnées ?

Quand la bourgeoisie au bord de la faillite rencontre la réinsertion sociale

C’est là que le réalisateur nous présente alors avec beaucoup de subtilité et de détails les deux univers qui vont se confronter.

Tout d’abord, il nous dépeint très largement l’univers dans lequel vit notre héroïne ; son immense domaine verdoyant avec de magnifiques plans de pleine nature et des images très colorées de toutes les plantations de roses d’Eve Vernet, ainsi que son imposante demeure bourgeoise, au charme quelque peu désuet et suranné… Elle fume la pipe avec un verre de vin rouge, dans son monde de roses qui occupent quasiment tout l’espace autour d’elle. Dans les livres et manuels d’horticulture posés sur son grand bureau d’époque, dans l’immense et magnifique peinture face à elle, dans les flacons d’extraits de parfum de roses précieusement entreposés dans un vieux coffret d’époque lui aussi, ou bien encore dans les cadres qui entourent le portrait de son père, qu’elle regarde souvent avec tendresse et nostalgie, tout en écoutant un vieux disque d’une musique « d’un autre temps »…

De l’autre côté, l’univers de la réinsertion sociale est dépeint de façon assez classique, sans trop pencher dans le pathos. Au contraire, c’est plutôt le comique qui va l’emporter, avec une direction d’acteurs subtile pour rendre les personnages suffisamment perplexes et dubitatifs devant ce nouveau monde quasi incompréhensible qui s’offre à leurs yeux, tout en les rendant ensuite attachants par leurs premières maladresses et enfin par leur désir de se sortir de la précarité dans laquelle ils vivent en s’intéressant vraiment à leur apprentissage, afin de retrouver une vie digne et décente.

Cela donne des personnages et des situations cocasses qui pousseront le spectateur à sourire et même à rire. Enfin, les trois protagonistes en réinsertion ont des personnalités et des caractères suffisamment différents pour que toutes les situations de précarité soient représentées ; du jeune de banlieue en claquettes, désabusé et vivant de petits trafics, à la jeune fille frêle et émotive à l’air d’un petit oiseau tombé de son nid, en passant pour finir, par un maghrébin cinquantenaire à la mine débonnaire, très volontariste et qui cherche à tout prix à vivre dans un appartement décent.

De la lutte des classes à l’ouverture à l’autre

La suite de l’histoire, que nous ne dévoilerons pas ici pour ne pas spoiler le spectateur, va se développer et s’enrichir en passant par quelques gros clashs, des punchlines bien senties, des situations comiques voire improbables…

On passe de la perplexité des « apprentis » à finalement de sérieuses et studieuses séances d’apprentissage horticole, de bêtises de débutants aux colères de Madame la Créatrice dans sa “nursery”… jusqu’à ce que les différents personnages hauts en couleurs de cette comédie à la fois âpre et touchante apprennent à s’apprivoiser, se respecter, et même à s’apprécier autour d’une aventure quelque peu rocambolesque et jusqu’au-boutiste pour sauver à tout prix l’exploitation familiale.

C’est là que le film s’ouvre sur une seconde partie plus rythmée. Les situations s’accélèrent et les personnages sont hyper investis dans leur mission de sauvetage de l’exploitation d’Eve Vernet. Tout ceci est mené tambour battant autour de la musique notamment, qui change elle-aussi du tout au tout ; et c’est justement à ce moment-là que nous entendons Melan Omerta dans un de ses titres de rap.

La solidarité pour réussir, rêver à nouveau et prendre un nouveau départ

Tous les personnages vont finalement se révéler, avec leur histoire personnelle, différente pour chacun, leurs failles, leurs blessures, leurs faiblesses, mais aussi leurs forces, révélant parfois des dons insoupçonnés.

Les uns et les autres vont se confronter pour s’humaniser, se fermer pour mieux se rouvrir à l’autre, s’engueuler pour se réconcilier ensuite et s’attacher finalement les uns aux autres dans une solidarité dépassant cette fameuse lutte des classes, ce choc des cultures et cet univers qui peut paraître désuet de la culture des roses, pour nous emmener vers la création à la fois poétique et artisanale d’un objet unique et spécial, sujet de convoitise et de reconnaissance.

Un sujet faussement léger pour effleurer des thèmes plus sérieux

image melan omerta la fine fleur

Les ressorts comiques sont de mise dans ce film attachant porté par un choix de comédiens brillants. Catherine Frot campe, comme elle sait si bien le faire, cette bourgeoise rigide et solitaire, indépendante et parfois égoïste, qui ne pense qu’à ses roses et son fameux concours, mais qui va devoir malgré elle, et pour sauver son exploitation, laisser sortir et entrer une certaine dose d’humanité dans son caractère si bien trempé.

Melan Omerta, rappeur de son état à la ville, est très juste en jeune de banlieue je-m’en-foutiste, vivant de trafics en tous genres pour survivre dans un monde qui l’a rejeté socialement et humainement, et qui va trouver la reconnaissance et une certaine “mère” de substitution en Eve Vernet, qui va finalement s’attacher à lui et le pousser vers l’avant pour révéler son “don” et le relancer sur le chemin de l’espoir d’un avenir meilleur et d’une sensibilité qu’il ne se connaissait pas jusqu’alors.

Les autres personnages et comédiens viennent compléter ce tableau comique et attachant en se révélant eux aussi, bien plus intelligents et sensibles qu’il n’y paraît de prime abord, apportant eux aussi humanité et humour à cette comédie. Vincent Dedienne est très juste dans son rôle de riche et prétentieux exploitant industriel, ne recherchant que le profit et le prestige au mépris de la création et de la poésie que le film cherche aussi à insuffler.

La Fine Fleur nous parle ainsi de la cruauté et de la rivalité que nous pouvons rencontrer dans ce monde, mais aussi de sa beauté, de celle de la nature, tout comme celle de la nature humaine. Celle-ci, peut être cruelle et tendre aussi, pour peu qu’elle accepte d’accueillir l’autre, de changer, de s’ouvrir et s’épanouir en croyant à nouveau en ses rêves pour avancer positivement vers l’avenir, en reprenant espoir et en laissant derrière elle ses vieux oripeaux mâtinés de préjugés sociaux et culturels. Un message que l’on pourra aussi noter comme une volonté du réalisateur, qui cherche à nous faire différencier cynisme et réalisme dans le monde qui est le notre aujourd’hui et qui rencontre ce genre de problématique au quotidien.

Alors bien sûr, si nous devions émettre quelques critiques, certains pourront ne voir dans ce film qu’une comédie un peu trop loufoque et rocambolesque, ou bien regretter de ne voir encore qu’une Catherine Frot endosser toujours le même genre de personnage bourru au cœur tendre… Ou bien encore, regretter que les sujets plus sérieux soient un peu trop effleurés au lieu d’être plus approfondis…

Mais ce film veut être une comédie avant tout, et c’est ce qu’il est. De notre côté, nous avons apprécié ce casting qui remplit très bien son contrat, la direction d’acteurs, les plans larges de pleine nature ainsi que ceux plus intimistes lorsque l’on se penche sur l’humain, de même que la très belle photographie naturaliste.

Encore une fois, il s’agit d’une comédie et non d’un drame comique, alors, nous avons aussi apprécié la façon (à nouveau) faussement légère qu’a choisi le réalisateur dans son parti-pris artistique, de seulement se pencher et effleurer des thèmes psycho-sociaux plus sérieux.

Quelques mots sur la symbolique de la rose

image Pierre Pinaud la fine fleur

Le thème de la rose pour cette comédie humaine est donc plutôt bien choisi. En effet, cette fleur superbe, délicate et raffinée est aussi très fragile, mais représente l’éternité. Elle possède donc une symbolique riche et profonde, un peu à l’image de ce film. Cette dernière a été cultivée de tous temps, depuis l’Antiquité, ce qui peut nous ramener au caractère universel et intemporel de l’œuvre de Pierre Pinaud.

Elle est aussi associée à l’amour, la noblesse, la vie et la jeunesse ; autant de thèmes que nous retrouvons là encore dans le film. La rose est la “Reine des Fleurs”, parce qu’elle exerce un pouvoir fascinant sur les êtres du fait de sa remarquable beauté et de son parfum envoûtant ; et sans en dévoiler plus, le film évoque bien ce propos.

La rose évoque aussi la passion, même si celle-ci peut revêtir différents aspects, notamment selon sa couleur. Cela peut être la convoitise, l’attirance, l’emprise des sens et des sentiments, et même la “Passion Christique”, dans le sens du sacrifice de soi-même pour rencontrer Dieu.

Dans tous les cas, la rose évoque l’exaltation, mais aussi la douleur et la souffrance : souffrance égoïste dans certains cas, souffrance due à la mort physique dans d’autres (nous apprendrons d’ailleurs à la fin du générique que le réalisateur dédie le film à sa mère… ; ce qui peut nous ramener à la scène du cimetière où Eve Vernet diffuse la chanson d’époque, triste et touchante interprétée par Tino Rossi “Les Roses Blanches”), mais qui permet aussi l’entrée dans une vie nouvelle faite de bonheur.

Enfin, le symbolisme de la rose est aussi à mettre en relation avec celui du cœur ; elle peut piquer et blesser. Il faut savoir la manipuler et la connaître, ce qui nécessite un effort et une initiation. Et c’est bien de cela que nous parle ce film.

Auteur

  • Laurence Muller est amatrice d’Art depuis toujours. Elle suit une formation complète et approfondie en Théâtre et Chant tout au long de son parcours scolaire et universitaire ainsi que professionnel, où elle officiera en tant que comédienne. Elle est diplômée en neuropsychologie cognitive et linguistique, ainsi qu’en Histoire de l’Art. Après un Master en Communication, Médias et Publicité, elle étudie les Techniques Mixtes au Musée des Arts Décoratifs de Paris. Elle est aujourd’hui Artiste Mix Media sous le pseudonyme Morgane Talula. Ses domaines artistiques de prédilection et dans lesquels elle exerce sont principalement : la Photographie Mobile, la Peinture Abstraite Contemporaine et les Collages. Elle rejoint Culturellement Vôtre en mai 2021 afin de partager son amour de la culture et sa curiosité tout azimut avec la générosité qui la caractérise dans des domaines aussi variés que les sorties (expos), la musique, la littérature ou encore le cinéma.

7/10

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