affiche-benjamin_button1Le premier film de David Fincher à rompre avec son style nerveux et spectaculaire et un véritable chef-d’oeuvre. Je l’avais vu à sa sortie en salles en février 2009 et après

l’avoir acheté en DVD et revu deux fois (dont la dernière ce week-end sur vidéoprojecteur), je ne m’en lasse pas et suis toujours aussi émue d’un bout à l’autre. Certains critiques ont reproché à Fincher d’être tombé dans le classicisme mais c’est un faux procès. Il s’agit peut-être en grande partie d’un film d’époque (des années 20 aux années 70 principalement) avec des couleurs magnifiques qui font « époque » et le cinéaste ne fait pas passer sa caméra par un trou de serrure cette fois-ci, mais la réalisation n’en demeure pas moins remarquable dans ce film emprunt de mélancolie mais porteur néanmoins de douceur et d’espoir.

L’Étrange Histoire de Benjamin Button est adapté d’une nouvelle de F. Scott Fitzgerald qui retrace la vie d’un homme qui naît dans un corps de vieillard et rajeunit progressivement, jusqu’à mourrir nourrisson. Une métaphore sur la vieillesse et le temps sublime qui a longtemps fait fantasmer Hollywood, comme nous le découvrons dans les excellents bonus de l’édition collector puisque Steven Spielberg voulait déjà tourner le film au début des années 90 avant de renoncer à cause des difficultés techniques (on ne savait pas comment représenter un « enfant vieux » de manière suffisamment convaincante à l’époque ) et des tournages concomittants de Jurassic Park et La Liste de Schindler. Lorsque Fincher s’intéresse au projet, il décide d’attendre que la technologie progresse suffisamment pour lui permettre de réaliser le film de ses rêves et il faut bien avouer que le résultat est bluffant. On croit tout à fait que Brad Pitt possède le corps d’un enfant malgré son allure de 80 ans d’âge alors qu’il s’agit de celui d’une doublure et que la tête de l’acteur… est en images de synthèse durant toute cette partie du film! Le rajeunissement progressif du personnage est également des plus convaincants et le jeu admirable de Brad Pitt rend cette évolution tout à fait naturelle et évidente.

Une histoire d’amour à l’épreuve du temps

Daisy (Cate Blanchett), devenue danseuse étoile, séduit son ami d'enfance Benjamin (Brad Pitt)

D’ailleurs, ceux qui s’acharnaient à ne voir en l’acteur qu’un beau gosse au jeu lisse et policé en seront pour leurs frais puisque celui-ci prouve encore une fois (après le magnifique L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford) qu’il fait partie des grands. Pitt se fond dans son rôle de manière confondante et cela n’a rien à voir avec un simple effet de maquillage/trucage. De l’intonation de sa voix à sa gestuelle, il EST Benjamin Button, enfant puis adolescent vieux en apparence mais jeune par son esprit puis sexagénaire au physique d’adolescent mais dont le regard mélancolique laisse percevoir l’expérience.

L’histoire d’amour au centre du film est également une des plus belles qu’il nous ait été donné de voir au cinéma ces dernières années. Elle s’avère d’autant plus intéressante que rien n’est jamais vraiment joué entre Benjamin et son amie d’enfance Daisy (Cate Blanchett). Le décalage physique entre les deux s’avère dès le départ problématique (faisant paraître malsain aux regards extérieurs la complicité entre les deux jeunes enfants du fait de l’apparence de vieillard du héros) et lorsque Daisy est enfin devenue une femme et séduit Benjamin, celui-ci la rejette puis c’est elle qui le tient à distance lorsqu »il tente de se rapprocher d’elle. La belle idée du scénario est de les réunir lorsque tous deux, en milieu de vie, semblent enfin avoir le même âge. Le vieillissement de Daisy et le rajeunissement de Benjamin inverse ensuite la situation de départ de manière tout à fait crédible. Cate Blanchett, comme à son habitude, est splendide et laisse percevoir l’évolution de son personnage au fil du temps de manière subtile.

Vieillesse et fragilité du corps

Benjamin (Brad Pitt) et Daisy (Cate Blanchett), un couple face au temps dans L'Étrange Histoire de Benjamin Button

Toute la beauté et la force du film réside dans la manière dont il nous parle de temps et de vieillesse, de mort autant que de vie. L’anecdote relatée par Daisy mourrante au début du film, sur cet horloger qui, ayant perdu son fils lors de la guerre de 14-18, construit une horloge de gare qui tourne à l’envers dans l’espoir que tous les soldats morts puissent se relever et rentrer chez eux est représentative de l’esprit de l’ensemble. Le temps semble s’être renversé pour Benjamin, et ce cheminement singulier est tout autant une bénédiction qu’une malédiction. Une bénédiction puisqu’il a ainsi l’occasion, comme il rajeunit à mesure qu’il vieillit, d’entreprendre des choses impensables pour la plupart des personnes de son âge, que leur corps ne soutient plus; une malédiction puisqu’il est toujours en décalage (sauf au milieu de son existence) avec ses proches et n’échappe pas à la sénilité lorsqu’il redevient physiquement enfant. Son état sert également de miroir aux autres personnages et à Daisy plus particulièrement, qui supporte mal de voir des rides creuser son visage tandis que celles ci s’estompent chez son compagnon, constat d’autant plus douloureux pour elle qu’un accident de voiture l’a fauchée alors qu’elle se trouvait au sommet de sa carrière de danseuse étoile. Ce tragique accident donne lieu à une scène vertigineuse dont la mise en scène (les personnages et l’attention aux moindres détails en particulier) et la narration en voix-off font beaucoup penser à Jean-Pierre Jeunet ou encore à l’introduction de Magnolia de P.T. Anderson (1999): nous voyons les divers micro-éléments dûs au seul hasard qui ont abouti à la catastrophe et comment celle-ci aurait pu être évitée à quelques secondes près, illustrant par l’absurde la fragilité de la condition humaine.

Temps et cinéma

La grande horloge de la gare envahie par les eaux à la toute fin de L'Étrange Histoire de Benjamin Button

Cette condition est illustrée à la manière d’une grande fresque puisque le film nous plonge au coeur des grands événements historiques de l’Amérique de la fin des années 10 aux années 2000, la partie dans le présent (Daisy racontant sur son lit de mort l’histoire de Benjamin à sa fille) se déroulant juste avant le passage de l’ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans en 2005. Un point commun que le film partage avec Forrest Gump, dont le scénario est également signé Eric Roth même si le traitement des événements, quoique généralement assez léger, n’est jamais aussi comique que dans le film de Zemeckis, qui était plus versé dans la satire acide.

Les personnages secondaires, nombreux, sont tous très attachants et il est surprenant de voir David Fincher, le maître du thriller, faire preuve d’autant d’humour par moments. Nous avions évoqué plus haut la scène de l’accident qui rappelle Jean-Pierre Jeunet et cet aspect comique absurde est présent par petites touches parfaitement dosées tout au long du film. L’homme à la maison de retraite qui a été foudroyé sept fois par la foudre en est sans doute un des exemples les plus manifestes et les plus réussis, les diverses situations dans lesquelles l’homme a été foudroyé étant disséminées tout au long du film à la manière d’un film muet des frères Lumière.

Et parce-que le film parle de temps, il parle également de cinéma et de narration. D’ailleurs, Daisy n’est-elle pas la véritable narratrice du film, celle qui révèle par petits bouts une histoire rocambolesque à sa fille afin de lui avouer l’identité de son père? Ne devant rester que quelques instants pour faire ses adieux à sa mère, celle-ci ne peut la quitter avant la fin de l’histoire, tandis qu’au dehors la tornade arrive (l’infirmière de l’hôpital s’appelle d’ailleurs Dorothy, clin d’oeil explicite au Magicien d’Oz). Et c’est sur un plan de la grande horloge qui tourne à l’envers que s’achève le film, celle-ci, posée à terre dans la gare désaffectée, se retrouvant  engloutie par l’eau qui déferle au ralenti. Un plan magnifique et bouleversant (il faut dire que les vingt dernières minutes du film le sont tout autant) qui me fait monter les larmes aux yeux à chaque fois.

Au final, L’Étrange Histoire de Benjamin Button est un film qui deviendra sans doute un classique des années 2000, un  OVNI dans la carrière de son réalisateur qui parvient ici à un résultat sublime à partir d’éléments assez hétéroclites. L’équilibre est toujours parfait entre drame et légèreté et la fin est tout simplement bouleversante. Jamais tire-larmes malgré la mélancolie qui le hante, il s’agit avant tout d’un magnifique ode à la vie et au cinéma qui mélange les genres et les époques et nous captive pendant 2h45 sans qu’on voit le temps passer.

 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.