Love is Strange d'Ira Sachs (2014)Ben (John Lithgow) et George (Alfred Molina) sont ensemble depuis 39 ans. Lorsqu’ils décident de se marier, George, qui dirigeait la chorale d’une église, est remercié par celle-ci. Se retrouvant avec un manque à gagner considérable, le couple se voit dans l’obligation de vendre son appartement new-yorkais et de se faire héberger séparément par des proches en attendant de trouver un autre logement.

Un couple comme un autre

LoveIsStrange filmAu moment où en France le mariage pour tous n’en finit pas de provoquer des remous, Love Is Strange s’ouvre sur un mariage gay convivial et heureux. Si cela aurait eu valeur de revendication dans un film français, on aurait tort de voir le film d’Ira Sachs comme une oeuvre militante : le couple y est en effet dépeint comme n’importe quel couple et cette union est considérée comme normale et non comme un événement exceptionnel. Nous sommes après tout dans une ville qui autorise l’union de couples de même sexe depuis 2011 et les proches de Ben et George les considèrent comme un couple modèle, indépendamment de leur orientation sexuelle. Seule ombre au tableau, la réaction de l’Église, qui est pointée du doigt et constitue la seule forme de dénonciation présente dans le film. Pour le reste, le film se veut un film sur le couple et les différentes formes d’amour que sont les liens avec la famille ou les amis et ne cherche pas particulièrement à s’adresser à la communauté LGBT. Et n’est-ce pas là le meilleur moyen de faire la nique aux anti-mariage gay que de montrer un monde où l’homosexualité est tout aussi normale que l’hétérosexualité ?

On notera quand même qu’Ira Sachs a eu la bonne idée de s’intéresser à un couple vieillissant, qui a dépassé les 60 ans : il est rare au cinéma de trouver des représentations de couples gay de cet âge et la tendresse, l’attachement profond qui unit les deux protagonistes n’en est que plus touchant. Dès qu’ils apparaissent à l’écran, John Lithgow et Alfred Molina sont en osmose et apparaissent immédiatement crédibles, nous donnant l’impression de retrouver des amis de longue date.

Une peinture minimaliste et pudique

love is strange film 2Derrière un titre un rien trompeur qui aurait pu laisser augurer de choses farfelues, Love Is Strange cache en fait une peinture minimaliste, tout en subtiles nuances, autour du lien affectif, qu’il soit amoureux ou non. Qu’il s’agisse de l’histoire d’amour d’un couple homosexuel qui a passé toute sa vie ensemble, d’un couple de bobos approchant la fin de la quarantaine, de l’amitié d’un adolescent avec un autre ou du lien un rien conflictuel entre ce dernier et son grand oncle, le film présente toute une palette de cas différents, sans jamais donner dans la démonstration appuyée. La plupart des scènes semblent anodines à première vue, croquant des instants de vie et des micro-événements. Pas de gros rebondissements ici, pas d’humour lourd. Mais, à mesure que le film déroule tranquillement sa toile, sa richesse émotionnelle, bien tapie derrière une grande pudeur, se révèle.

Du couple principal, on ne sait au départ pas grand chose, si ce n’est qu’ils ont passé toute leur vie ensemble et leur intimité reste toujours à la périphérie. Cela est avant tout dû à des raisons pratiques (les deux époux doivent habiter temporairement chez des proches chacun de leur côté), mais même lorsque le réalisateur les réunit à l’écran, on sent ce voile de pudeur mêlé de tendresse. Une distance qui est la bonne puisque, lors de la dernière scène du film qui les voit réunis, l’émotion n’en est que plus présente et cette image du couple filmé de dos marchant côte à côte dans un New York nocturne restera longtemps gravé dans nos mémoires.

L’amour par-delà les générations

Love-is-Strange-movieD’intimité, il est cependant question ici puisque une bonne partie du film montre les situations subtilement cocasses qui peuvent se produire lorsqu’on habite temporairement chez quelqu’un d’autre. Arriver à se sentir chez soi dans un environnement qui n’est pas le sien ou lorsqu’on héberge quelqu’un qui prend soudain un peu trop de place sont des thèmes traités avec sensibilité et humour. De même que le fossé générationnel lorsque le jeune voisin qui héberge George lui propose de se lancer dans un marathon Game of Thrones ou que Ben et le fils de son neveu, Joey, ont du mal à communiquer. De manière émouvante, c’est sur l’idée de la transmission et d’une réconciliation inter-générationnelle que s’achève le film.

L’amour passé soixante ans comme l’amour adolescent nous est montré dans toute sa splendeur, celle de la lumière automnale qui irradie New-York en fin d’après-midi, au son de Chopin. Cet épilogue intervient après une ellipse signifiée par un fondu au noir de toute beauté et très pertinent, qui fait là encore le choix de la pudeur. Tous les événements plus dramatiques du film, qui auraient pu en faire un mélodrame, sont en effet relégués hors champ, ce qui ne fait que décupler la portée émotionnelle de l’ensemble.

On ne sait pas vraiment à la fin combien de temps s’est écoulé depuis la scène précédente, mais l’ellipse renforce l’idée que le temps est précieux. Que le duo central laisse finalement la place au jeune couple naissant de Joey et son amie en devient assez bouleversant. 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.