[Critique] Boy Erased : Au nom du Père ?

Caractéristiques

  • Réalisateur(s) : Joel Edgerton
  • Avec : Lucas Hedges, Nicole Kidman, Russell Crowe, Xavier Dolan, Madelyn Cline, Victor McCay...
  • Distributeur : Universal Pictures International France
  • Genre : Drame
  • Nationalité : Américain
  • Durée : 1h55
  • Date de sortie : 27 mars 2019

Un film autour de la thérapie de conversion

Deuxième long-métrage derrière la caméra de l’acteur australien Joel Edgerton (Red Sparrow, Jane Got a Gun…) après The Gift en 2015, Boy Erased est l’adaptation de l’autobiographie du même nom de Garrard Conley. L’action se déroule dans les années 90 au sein d’un famille baptiste texane.

Jared Eamons (Lucas Hedges) est un étudiant qui se découvre homosexuel. Lorsque ses parents le découvrent, son père pasteur (Russell Crowe) décide d’envoyer son fils en thérapie de conversion. Le but ? Le “soigner” de son homosexualité et le faire rentrer dans le rang. Son calvaire durera plusieurs semaines…

Une famille conservatrice face à l’homosexualité de son fils

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© Universal Pictures

Lucas Hedges, déjà épatant dans le récent Ben is Back, est de retour en tête d’affiche avec ce drame pudique et oppressant. Après Julia Roberts, il se retrouve face à Nicole Kidman et Russell Crowe qui incarnent ses parents (il y a pire !). Quoique de facture classique, Boy Erased se démarque de films similaires par son approche du sujet. Même si Joel Edgerton se glisse dans les pas et la tête de son héros, il fait également preuve d’empathie envers les parents, qu’il tente de comprendre plutôt que de juger. Si le personnage de la mère est plus “aimable” puisque c’est elle qui finira par venir en aide à son fils, révoltée par le traitement qu’on lui inflige, le père incarné par Russell Crowe, bien plus fermé, est assez intéressant.

Corseté par ses croyances et ses valeurs conservatrices, il est en effet persuadé d’agir dans l’intérêt de son fils. Pour lui, l’envoyer en thérapie de conversion est un acte d’amour visant à le sauver. Plutôt que de le montrer comme un sadique ignorant, le réalisateur choisit de montrer ses doutes, sa souffrance et, bien entendu, son évident déni de la réalité. Car à partir du moment où Jared rejoint le centre, M. Eamons refusera d’entendre ce qui s’y passe et le désespoir qui assaille son enfant.

Pourtant, plutôt que de s’acheminer vers la rupture familiale, Boy Erased continue à s’attacher à la relation parent-enfant au-delà de la thérapie de conversion, pour montrer un possible dialogue. C’est d’ailleurs en fin de compte le véritable sujet du film : comment s’accepter lorsque ses proches ont du mal à le faire ? L’amour peut-il changer les gens, les aider à ouvrir les yeux ? Sans tomber dans la facilité (non, le père ne changera pas comme ça), le film montre une voie possible, celle de l’acceptation — et ce même si, à la fin, le chemin s’annonce long et difficile pour le père et le fils.

Un sujet traité de manière sobre

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© Universal Pictures

En ce qui concerne le traitement de la thérapie de conversion (qui existe encore dans nombre d’Etats américains), Joel Edgerton opte pour une approche à la fois sobre et frontale. D’un côté, la violence est bien là : le gourou des lieux, incarné par le réalisateur lui-même, culpabilise les jeunes gens à outrance, tente de les persuader que leur homosexualité n’est qu’une rébellion contre leurs parents voire Dieu, leur organise de fausses funérailles où leur famille est conviée s’ils n’abandonnent pas leur orientation sexuelle… De l’autre, le film semble toujours rester un peu à distance, à l’image de son héros, qui a parfaitement conscience des manipulations dont lui et ses camarades font l’objet. Si le traumatisme induit par un tel calvaire est abordé à travers le sort d’un autre jeune homme, Boy Erased n’est pas un film coup de poing et manque peut-être un chouïa de tripes pour convaincre tout à fait.

Sa structure, qui aurait pu être linéaire, déstabilise parfois avec des flashbacks montrant des événements qui se sont produits très peu de temps auparavant, sans que cela soit toujours nécessaire, contrairement à un film comme My Beautiful Boy, qui en faisait un usage bien plus raisonné et cohérent.

Nicole Kidman et Russell Crowe étonnants

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© Universal Pictures

La réalisation de Joel Edgerton reste sobre et élégante d’un bout à l’autre, évitant habilement tout pathos et fixant au plus près le visage de ses acteurs pour en capter les moindres variations. En cela, il s’agit véritablement d’un film d’acteurs : de l’impeccable Lucas Hedges à Nicole Kidman (étonnante en mère de famille à l’accent texan et choucroute platine) en passant par Russell Crowe, chacun est mis en valeur et apporte une dimension supplémentaire à l’histoire. On saluera plus particulièrement l’interprétation de la star de Gladiator : dans un rôle difficile et pas nécessairement sympathique à priori, il réussit à faire passer avec beaucoup de finesse les doutes de son personnage, tiraillé entre son amour paternel et ses convictions religieuses. Sans pour autant l’excuser, on ressent une certaine empathie pour lui, alors qu’il aurait été bien plus facile d’en faire une brute épaisse et ignorante. Cela n’en rend la fin du film que plus touchante.

Le réalisateur s’est offert quant à lui le rôle le plus détestable du lot : celui du directeur du centre de conversion, véritable gourou n’ayant de “docteur” que le nom, et déversant sa violence perverse sur ces jeunes gens envoyés par leur famille. Pathétique dans ses déclarations d’un autre âge et terrifiant par ses méthodes, il crée là un personnage représentatif des dérives religieuses de l’Amérique profonde. On notera également la présence de Xavier Dolan dans un rôle secondaire.

Sans être une flamboyante réussite, Boy Erased atteint donc parfaitement son but : témoigner de l’intolérance religieuse envers les homosexuels, tout en évoquant de manière subtile et complexe les relations parents-enfant au sein d’une famille conservatrice. Edgerton aurait pu forcer le trait pour faire passer son message et faire du couple Kidman-Crowe des bigots à la finesse préhistorique, il préfère (et on l’en remercie) emprunter une autre voie, celle de la compassion, montrant une évolution réaliste chez ses personnages. On pardonne alors à ce drame ses quelques errements narratifs et sa relative réserve émotionnelle.

6/10

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