image wild side le justicier de shanghaiCaractéristiques

  • Titre Original : Ma Yung Zhen
  • Réalisateurs : Chang Cheh et Pao Hsueh-Li
  • Avec : Chen Kuan Tai, David Chiang, Cheng Hong Yip
  • Editeur DVD : Wild Side
  • Genre : Action
  • Durée : 124 minutes
  • Sortie : 8 Novembre 1973 (France)

Critique

Aujourd’hui dans le Ciné-Club, nous abordons un monument du septième art : le réalisateur Chang Cheh. Revenus sur le devant de la scène grâce au travail de fond mené par l’éditeur Wild Side (dont on ne mesure pas assez l’importance, du moins à notre goût), la filmographie de la Shaw Brothers regorge de pépites, qu’elles soient faites d’humour nonsensique typiquement hongkongais, ou encore d’action à base de combats chorégraphiés. Le Justicier de Shanghai (affreusement titré Le bonze, la brute et le méchant lors de sa sortie en salles initiale dans notre pays, en 1973) fait partie d’une autre catégorie : le film de triades, l’équivalent du genre spécifique des films de mafias occidental. Mais, au-delà de cette appartenance à un genre, nous voilà surtout devant un grand chef-d’œuvre.

Tout d’abord, il faut éclaircir l’identité du réalisateur. Chang Cheh est sans aucun doute l’un des auteurs les plus importants de son temps, à Hong Kong bien sûr, mais aussi mondialement. Ses films, assez trépidants pour être compris de toutes et tous, donc aptes à l’exportation, fonctionnent bien et contribuent au rayonnement de la Shaw Brothers. Évidemment, d’autres ne sont pas non plus étrangers à cette success story, on pense à King Hu, un autre monument, Liu Chia-Liang, de loin le meilleur en termes martiaux, mais aussi le moins connu et pourtant ultra-doué Chu Yuan. Tous sont essentiels pour bien comprendre l’évolution de ce cinéma, parmi les plus passionnants, tant il est fait de modes, de remises en question, de renaissances. Chang Cheh a eu une telle influence, notamment sur le Wu Xia Pian (film de cape et d’épée chinois), que son nom ne peut que revenir au moment de découvrir le cinéma hongkongais. Parmi ses plus grands films, certains ont atteint le stade culte, comme La Rage du Tigre, Un seul bras les tua tous… et Le Justicier de Shanghai.

image david chiang chen kuan tai le justicier de shanghai

Avant d’aller plus en avant, il faut préciser un élément de la plus grande importance. Après l’ode à Chang Cheh, il faut aussi spécifier que plusieurs de ses films sont co-signés, ce qui a d’ailleurs fait dire à beaucoup qu’une bonne partie de la réussite du réalisateur ne lui était pas entièrement due. Un débat intéressant, chaque camp usant d’arguments recevables. Il est vrai que la deuxième partie de carrière de l’auteur, une fois séparé des collaborateurs l’ayant accompagné sur la première, est d’un tout autre niveau. Toujours est-il que Le Justicier de Shanghai est co-réalisé par Pao Hsueh-Li, un metteur en scène qui ne remettra jamais le couvert en terme de qualité, et qui mettra un terme à sa carrière prématurément (après avoir quitté la Shaw Brothers pour Taïwan) ,ce qui fait un argument en faveur de Cheh.

Le Justicier de Shanghai, c’est Ma Yung-Cheng (Chen Kuan Tai), fraîchement arrivé à en ville avec son ami Lo (Cheng Hong Yip) pour rechercher du travail. Mais Ma ne se contente pas de sa situation sociale. Le jeune homme, dont les talents de combattants lui permettent de se faire rapidement une réputation, fait tout pour ressembler à son idole, Monsieur Tan (David Chiang), l’un des plus grands mafieux locaux. Rapidement, Ma débute une ascension un peu trop rapide pour être stable, et va devoir faire face à l’expérimenté Yang Shuang (Nan Chiang), et son impitoyable gang armé de hachettes…

image david chiang le justicier de shanghai

Le Justicier de Shanghai est, donc, plus un film de triades en costumes qu’un Wu Xia Pian, ou même qu’un « simple » film de kung fu dont il empreinte pourtant certains codes. L’on retrouve toutes les ficelles qui conduisent à un bon film des deux genres : un héro sûr de lui, plutôt sympathique mais brûlant d’ambition, une ambiance d’époque très bien servie par un tournage en studio, qui apporte cette théâtralité bien utile comme nous le verrons par la suite, et un scénario qui apporte sa dose d’alliances et de trahisons. Mais aussi des bastons, dont une s’avérera incroyablement homérique, tant dans son contenu que dans sa dramaturgie.

Le Justicier de Shanghai pourra rappeler l’inévitable Scarface, de Brian De Palma, pour ce thème de la grandeur emmenant vers une décadence aussi cruelle que les moyens mis en œuvre pour atteindre les sommets. Ma Yung-Cheng profite, certes, d’un background moins détaillé que celui du peu enviable Tony Montana (il faudrait être un mafieux pour penser le contraire, ou un rapeur), mais il n’en est pas moins que le parcours de Ma signifie beaucoup. Le Justicier de Shanghai décrit, sans donner dans le pathos dégoulinant, à quel point le prolétariat ne peut concevoir l’ascension sociale que sous le prisme hors-la-loi. Trimant, bûchant toute la journée pour une bouchée de pain, Ma ne peut rêver d’études, et encore moins de progression au mérite. Alors, quant il croise Monsieur Tan, magnifique dans ses beaux habits et son attitude cool, il ne peut que s’en faire un modèle, par défaut. Un problème qui a la peau dure tant il est toujours d’actualité, pour le plus grand malheur de la classe ouvrière.

image combat le justicier de shanghai

On aurait pu craindre que Le Justicier de Shanghai se complaise dans une apologie du gangster, surtout que le premier assistant réalisateur du film n’est autre que… John Woo, qui donnera par la suite les très accommodants Syndicat du Crime. Les valeurs de Chang Cheh emporte le film sur une autre voie, beaucoup moins sympathique avec ses personnages qui, tous, se font dévorés par les conséquences de leurs actes. Le rythme des événements est plutôt bon, grâce à la réalisation très énergique de Cheh, toute en travelings et zooms pour bien mettre en valeur l’aspect épique des situations. D’ailleurs, on reconnaît bien des tiques de mise en scène, de choix, purement dus au maître, comme ces personnages féminins assez effacés. On peut même dire que Le Justicier de Shanghai serait, malheureusement, totalement infaisable aujourd’hui, tant la place de la femme pourra paraître méprisée pour un public un peu trop sur les dents. Oui, Chang Cheh en fait soit des prostituées, soit des dulcinées, mais il serait très simpliste de se contenter de ce constat, sans prendre en compte l’utilité pour le récit, réflexe pourtant mis en branle quant il faut analyser les rapports entre hommes et femme de Scarface. Allez comprendre…

Le Justicier de Shanghai dure quelques deux heures, une longueur peu commune pour le genre mais très acceptable ici, tant les péripéties ne cessent de rebondir, au sein d’un scénario certes classique mais très entraînant. Il est à noter que les grands amateurs de joutes martiales auront bien des intérêts à découvrir le film. Pas spécialement généreux en séquences de combats, l’œuvre est pourtant majeure dans ce domaine. Chorégraphié par l’indétrônable Liu Chia-Liang (La 36ème Chambre de Shaolin, Les 8 Diagrammes de Wu-Lang, Tiger on the Beat), Le Justicier de Shanghai ne donne pas dans les échanges à base de câbles, mais opte pour un style très réaliste, accompagné d’une tendance à une violence des plus imagées. Sam Peckinpah de Hong Kong, Chang Cheh ne rechigne pas sur les effets bien sanglants, d’un rouge profond, ni sur les plans de visages déformés par la douleur de personnages au seuil de la mort. On a parlé de la théâtralité des décors, tous construits en studio, et les combats trouvent justement un écho à cet effet avec cette sorte d’hémoglobine surréaliste, qui créée une distanciation brillante, car justifiée, entre le spectateur et le massacre en cours sur l’écran.

image shaw brothers le justicier de shanghai

Et de massacre, il en est question avec la séquence finale, parmi les plus grand moments du cinéma de Hong Kong des années 1970, avec la bataille du pont de La Rage du Tigre. Avec un peu plus d’un quart d’heure, la séquence confine au sublime, portée par une prestation hallucinante Chen Kuan Tai, véritable artiste martial (contrairement à David Chiang, mais on y reviendra dans un autre article). Son personnage, aux prises avec le gang des hachettes, vit un véritable calvaire, clairement en réaction à ses actions passées. On pense surtout à ce passage plein de sens, où Ma cherche à atteindre l’ignoble Yang Shuang. Pour ce faire, le personnage, en sang, doit gravir un escalier, image très clair de sa propre ascension, qu’il doit recommencer, et encore tenter, pour espérer pouvoir la valider. Car pour Chang Cheh, la réussite n’est pas un coup du sort typique des films américains, qui font croire, comme un certain ancien Président de la République, que tout est possible (coucou Pretty Woman). Réussir, ce n’est pas non plus la bassesse d’un raccourci hors-la-loi, comme Ma Yung-Cheng a pu sottement le croire. Non, l’accès au succès, à la plénitude, ne peut se concrétiser que dans la souffrance, le don de soi, le sacrifice, ici total. D’ailleurs, le comportement de Ma, dans la toute fin, est clair : ce rire, glaçant, est celui d’un homme qui, une fois le sommet atteint, pète les plombs, tout en étant aussi une manifestation ultime face à la fatalité de la situation, sa théâtralité poussée à l’extrême.

Au final, Le Justicier de Shanghai est sûrement l’une des meilleures portes d’entrée dans le cinéma de Hong Kong époque Shaw Brothers. Si l’incroyable production, en terme de chiffres, peut faire peur au premier abord, sachez que vous trouverez ici un divertissement de très grande qualité, au scénario classique mais surtout peu compliqué (on verra que ça peut vite ne plus être le cas dans le genre Wu Xia Pian), et aux joutes impressionnantes. On recommande vivement.

https://youtu.be/Z-VdsFn8INU 

Mickaël Barbato

Mickaël Barbato

Mickaël Barbato est un journaliste culturel spécialisé dans le cinéma (cursus de scénariste au CLCF) et plus particulièrement le cinéma de genre, jeux vidéos, littérature. Il rejoint Culturellement Vôtre en décembre 2015 en tant que co-rédacteur en chef. Manque clairement de sommeil.
Mickaël Barbato