Persécution de Patrice Chéreau: critique du film

image affiche persécution patrice chéreauUn film intimiste imprévu

Nous avons eu la chance de voir en avant-première à Lyon le nouveau film de Patrice Chéreau, Persécution, en salles aujourd’hui. Le cinéaste s’était déplacé
au Comoedia de Lyon le 26 novembre dernier et une discussion de près d’une heure a eu lieu après la projection au cours de laquelle le réalisateur de La Reine Margot
(1994) et Ceux qui m’aiment prendront le train (1998) s’est montré enthousiaste à l’idée de défendre un film qui lui est très personnel. Le scénario, écrit entre deux
projets avortés, n’était au départ pas destiné à être filmé, Chéreau l’avait simplement couché sur papier pour lui-même, pour exorciser ses démons. Les projets sur lesquels il travaillait depuis Gabrielle (2005) ayant capotés, dont celui de longue date qui devait le voir diriger Al Pacino dans le rôle de Napoléon, le cinéaste a finalement décidé de sortir le script de ses tiroirs et d’en tirer ce très beau film intimiste.

Un film dérangeant sur la persécution « ordinaire » (et moins ordinaire)

Comme la majeure partie des films de Chéreau, Persécution est loin d’être un film léger ou facile. Direct, lourd de tension et rempli de mélancolie et d’ambiguïté, il dresse un portrait des relations humaines (ici amoureuses et amicales) aussi introspectif que douloureux, dans la lignée des films Intimité (2001) et Son frère (2003). Malgré le titre du film et le visage inquiétant de Romain Duris sur
l’affiche, il ne s’agit pas d’un thriller sur un fou furieux, bien qu’il soit, en partie, question de folie ici.

L’histoire est celle de Daniel (Romain Duris), un trentenaire qui, un jour, rencontre un homme (Jean-Hughes Anglade) qui lui demande une cigarette dans une gare et qui bientôt, commence à le suivre, s’introduire chez lui et le persécuter, clamant qu’il est l’homme de sa vie et est « obligé de l’aimer. » Le film aurait pu être axé autour de cette relation entre le persécuteur « fou » et le persécuté « sain d’esprit » mais il n’en est rien. Le cinéaste préfère faire de l’inconnu illuminé un personnage secondaire, déterminant mais en retrait dans ce qui est en fait une sous-intrigue, pour mieux mettre en lumière les dysfonctionnements de Daniel, qui s’avère être tout autant bourreau que victime.Ce « héros » n’a en effet rien de bien reluisant: travaillant dans le bâtiment, il n’arrive pas à construire de relations équilibrées, rabaissant systématiquement et de manière perverse un collègue faire-valoir et demandant sans cesse des preuves d’amour à une petite-amie (Charlotte Gainsbourg) qui ne sait plus comment le rassurer sur ses sentiments. Daniel a toujours une
analyse « bien sentie » à faire sur ses proches mais ne semble pas être particulièrement satisfait de sa vie  et s’enferme de plus en plus, au risque de tout perdre.

Un film intense et subtil

Il y a ainsi dans ce film un fond psychologique dominant très fort mais Patrice Chéreau ne verse pas dans le bla-bla superficiel (bien que le film soit assez bavard) ni dans des artifices: la mécanique qui mène à l’isolation de plus en plus grande du personnage est taillée au scalpel et le cinéaste prend cette histoire à bras le corps, nous immergeant dans une ambiance étouffante où le spectateur assiste impuissant au naufrage de ce personnage antipathique qui finit néanmoins par toucher. La musique est discrète et tend même à se faire rare, de sorte qu’elle se révèle particulièrement intense lorsqu’elle apparaît, comme à la toute fin (une reprise d’une chanson de David Lynch composée pour la série Twin Peaks interprétée par Anthony and the Johnsons).

La réalisation de Patrice Chéreau est, comme à son habitude, très brillante: ni démonstrative, ni convenue et transparente, tout à la fois brute et à fleur de peau.Et il y a bien évidemment les acteurs. Jean-Hughes Anglade, que Chéreau avait déjà dirigé au cinéma dans L’Homme Blessé (1983) et La Reine Margot révèle ici une nouvelle facette de son jeu, aussi inquiétante que loufoque dans ce rôle de fou prêt à tout pour posséder l’homme qu’il a élu comme objet de son obsession. Le cinéaste se défend d’avoir voulu faire de l’humour dans cette intrigue (auto-biographique puisqu’il a lui aussi été persécuté et suivi pendant plusieurs années par un jeune homme déséquilibré), mais l’absurdité de la situation (le fou agit comme si son comportement était tout à fait rationnel) associé au jeu à fleur de peau et parfois assez léger de Anglade arrache plusieurs rires, même nerveux, lors de ses apparitions.

Romain Duris retrouve un rôle de personnage sombre et antipathique après De Battre mon coeur s’est arrêté (c’est d’ailleurs en voyant ce film que le cinéaste a su qu’il avait matière a diriger l’acteur) et réussit le pari difficile de susciter autant le mépris et la gêne que l’empathie dans ce rôle tout en contradictions. Charlotte Gainsbourg, dans le rôle de Sonia, la petite-amie de Daniel, incarne sans doute le personnage le plus mystérieux du film, toute en douceur, tour à tour tendre et distante. Gilles Cohen, dans le rôle délicat du collègue humilié, est très convaincant.

Film à l’intensité étouffante composé majoritairement de gros plans, laissant ainsi peu de respiration au spectateur, Persécution n’est pas un film plaisant et
l’inconfort qu’il suscite par moments repoussera sans doute certaines personnes, d’autant plus que les dialogues sont très présents, conférant parfois un aspect théâtral (au bon sens du terme) qui peut ne pas être du goût de tout le monde. La structure du film, floue de premier abord, peut aussi perdre le spectateur. Cependant, malgré quelques éventuelles maladresses, il s’agit d’un film très fort, dérangeant et émouvant qui réussit à retranscrire la violence de cette persécution au travers de situations pour la plupart très quotidiennes.

Comme dans Intimité, Chéreau plonge sous la peau de ses personnages tout en laissant au film un certain mystère, qui en agacera probablement certains mais qui s’avère ici essentiel car il nous interroge et nous met face à nous-mêmes pour répondre aux questions qui restent en suspend à la fin du film sur les personnages et le « message » à en tirer. Ce que peu de cinéastes parviennent à accomplir de façon convaincante et qui est le lot commun des films du réalisateur qui s’intéressent aux rapports humains. Si vous n’avez pas peur de ce type de cinéma, inconfortable mais intense et stimulant, je ne saurai que trop vous conseiller d’aller voir Persécution.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
/10

Réactions (4)

  1. Intense et subtil, c’est exactement ça !

  2. Intense oui, le reste, je dois encore voir. Brutal en tout cas, c’est le mot qui me revient le plus à l’esprit quand j’y pense. Jolie critique en tout cas!

  3. Pingback: Mort de Patrice Chéreau | Culturellement Vôtre

Comments are closed.