[Critique] Tale of Tales : Des contes cruels et élégants

Caractéristiques

  • Réalisateur(s) : Matteo Garrone
  • Avec : Salma Hayek, Vincent Cassel, Toby Jones, John C. Reilly, Shirley Henderson, Hayley Carmichael, Bebe Cave...
  • Distributeur : Le Pacte
  • Genre : Fantastique
  • Nationalité : Italie, France, Angleterre
  • Durée : 2h14
  • Date de sortie : 1 juillet 2015

Inspiré du célèbre recueil de contes de Giambattista Basile, le Pentamerone, le dernier film de Matteo Garrone (Gomorra) mêle trois histoires distinctes au sein de cette fresque enchanteresse qui semblerait tout droit sortie d’un livre de gravures. Du désir dévorant d’une reine stérile à avoir un enfant en passant par les aspirations d’une jeune princesse à épouser un beau jeune homme pour échapper à une vie de solitude avec son père jusqu’aux aventures de deux vieilles sœurs courtisées par un roi pervers qui est tombé sous leur charme par la seule grâce de leur chant, Tale of Tales raconte des histoires différentes mais aux thèmes cohérents.

Il y est principalement question de désir, de l’acceptation du désir de l’autre et du temps qui passe. Aucun message n’est imposé au spectateur, bien qu’on puisse trouver plusieurs morales à chacun des segments. Le cinéaste a confiance en l’intelligence du spectateur et ne se pose à aucun moment en donneur de leçons.

Un film très esthétique

Poétique et très esthétique, le film sublime les situations les plus extravagantes et s’inspire allègrement de l’histoire de l’art pour illustrer chacun des contes. La vieille sœur qui rajeunit est ainsi montrée comme une beauté préraphaélite, pour ne citer qu’un exemple. Cette beauté visuelle permet aussi de transcender la violence de certaines scènes, en les transformant en véritables tableaux, à l’image de la reine interprétée par Salma Hayek qui dévore à mains nues le cœur d’un monstre ou de la scène de débauche montrant un roi dépravé (Vincent Cassel) et ses “favorites” au lendemain d’une soirée de libertinage. Tale of Tales se regarde ainsi comme on tournerait les pages d’un livre de contes : avec un plaisir innocent, en se délectant autant des péripéties auxquelles sont confrontés les héros que des belles illustrations qui les accompagnent.

image stacy martin film tale of tales

Depuis quelques années (2012, plus particulièrement, ayant marqué un tournant), les contes sont à l’honneur au cinéma et à la télévision, mais il est rare de les voir traités par un cinéaste reconnu, dans une optique qui ne soit pas principalement commerciale. Aussi sympathiques au demeurant soient-ils, pas grand monde n’aura retenu le Blanche-Neige de Tarsem Singh ou encore Blanche-Neige et le chasseur de Rupert Sanders, tous deux sortis en 2012. Loin des films de studio, Matteo Garrone, s’il réunit autour de lui un casting international prestigieux, nous épargne tout ce qui viendrait nous distraire de l’histoire.

Ici, pas d’humour pipi-caca ou de scène sans but véritable. Chaque séquence a une place dans l’ensemble, tient un propos. Si l’on ne s’étonnera pas de l’accueil globalement mitigé qu’il a eu au Festival de Cannes, où il était présenté en compétition (son aspect résolument esthétique lui a beaucoup été reproché), il convient de rendre à César ce qui lui appartient : le film a une identité propre et une ambition véritable, bien que celle-ci ne méritait pas (loin s’en faut) une Palme.

On pourra toujours regretter une approche de la réalisation somme toute sage et classique, loin de l’audace visuelle du Labyrinthe de Pan de Guillermo Del Toro, par exemple (sans doute le meilleur exemple de conte cinématographique de ces dix dernières années), mais Matteo Garrone, qui ne prétend à aucun moment réinventer le cinéma, sait se placer derrière son histoire tout en faisant appel à une solide direction artistique.

On a également reproché à Tale of Tales sont aspect euro-pudding à cause de son casting de tous horizons et l’usage de l’anglais au détriment de l’italien, mais soyons clairs : on n’est pas dans La caverne de la rose d’or et chaque personnage a son utilité. On imagine bien que la présence de Salma Hayek et Vincent Cassel a dû grandement aider au financement du film, mais pour le coup, ils ont été très bien castés et savent s’effacer derrière leurs personnages. Sans receler de grandes performances d’acteurs, le film présente une galerie hétéroclite de personnages auxquels on croit et qui nous emmènent loin dans cet univers aussi sombre que féérique.

Onirique et violent

tale of tales salma hayek

Car Tale of Tales n’est pas un film pour enfants : résolument violent par moments, il met en avant la dimension sombre et horrifique tapie au cœur des contes. Comme dans tout conte qui se respecte, la violence naît avant tout de la dimension psychologique propre à chaque histoire : le désir de la reine d’avoir un enfant envers et contre tout puis de le garder pour elle seule alors même qu’il grandit, le désarroi de la princesse qui se voit offerte par son père à un parfait inconnu, un ogre, suite à un concours absurde et enfin le refus des deux sœurs d’accepter le passage du temps et ses conséquences. Cela se traduit à l’image par quelques scènes choc, comme des meurtres, une décapitation et un personnage écorché vif. Mais aucune séquence n’est gratuite ou complaisante.

La fin, surprenante, réunit les protagonistes des trois royaumes tout en refusant de nous donner une vraie conclusion. Onirique, elle joue sur le symbolique et chacun y verra ce qu’il voudra (l’ardeur du désir, la fragilité de la vie ?). Ce parti pris pourra en rebuter certains, frustrés que le cinéaste ne donne pas la clé pour lier le tout. Mais là encore, Matteo Garrone se refuse à donner au spectateur une morale toute faite et il y a aussi de la beauté dans ces histoires en partie inachevées, en pointillés. Cela donne une certaine aura à ce Tale of Tales, intriguant objet pour adultes curieux qui aiment plonger dans l’imaginaire.

A l’image du saltimbanque aperçu dans le dernier plan du film, Matteo Garrone s’adonne à un véritable numéro d’équilibriste, entre horreur et féérie, retenue et grand guignol, réalisme et poésie. Le résultat, parfois surprenant, ne manque pas de charme : on retrouve avec Tale of Tales le plaisir de plonger dans un grand livre d’histoires. En revanche, il déstabilisera ceux qui s’attendent à une véritable conclusion et à une approche plus classique de l’intrigue. On ne peut pas satisfaire tout le monde… Un film à voir pour la majesté de sa direction artistique et son onirisme.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
7/10

Réagir à l’article

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *