[Critique] La nuit a dévoré le monde : Un survival fantaisiste

Caractéristiques

  • Réalisateur(s) : Dominique Rocher
  • Avec : Anders Danielsen Lie, Golshifteh Farahani, Sigrid Bouaziz, David Kammenos...
  • Distributeur : Haut et Court
  • Genre : Fantastique
  • Nationalité : Français
  • Durée : 1h34
  • Date de sortie : 7 mars 2018

Une parabole plus qu’un film d’horreur

Que ce soit au cinéma ou sur petit écran, les zombies ont le vent en poupe, mais le film de Dominique Rocher se distingue par une approche à l’opposé de ce que l’on a souvent pu voir en la matière. Pour ce premier long-métrage réalisé avec un petit budget, le jeune réalisateur français a choisi d’aller à contre-courant des jump scare faciles (quoique l’on se prendra à sursauter à deux reprises) et du spectaculaire, pour livrer une vision intimiste et toute personnelle de l’apocalypse. Faisant sienne la citation de Jean-Paul Sartre “L’enfer, c’est les autres”, le héros de La nuit a dévoré le monde, Sam, semble au contraire libéré par cette fin des temps prématurée. Enfermé dans un immense appartement parisien, il se crée une bulle protectrice et retrouve l’innocence de l’enfance en s’inventant des jeux sans fin, comme shooter des zombies avec des cartouches de paintball, ou faire de la musique avec des pots en verre. Il trouve même un animal de compagnie inopiné en la personne de l’ancien propriétaire des lieux (excellent Denis Lavant), transformé en zombie et resté enfermé dans son ascenseur privé, abandonné des siens. Quoique pas franchement bavard, ce compagnon lui sert à verbaliser son ressenti et ses idées les plus farfelues pour éviter de devenir fou.

image anders danielsen lie la nuit a dévoré le monde
© Haut et Court

Et La nuit a dévoré le monde de s’écarter rapidement du film d’horreur attendu pour devenir une parabole décalée de la peur de sortir de son cocon pour affronter le monde extérieur et les autres. De ce point de vue, le film de Dominique Rocher fait mouche et interpelle par sa fantaisie comme sa justesse. La manière dont le réalisateur montre comment Sam se recrée tout un monde est particulièrement saisissante, et vaut à ce drame fantastique ses meilleurs moments. La possibilité d’une vie meilleure ailleurs, la réflexion autour de la nécessaire prise de risque sont quant à elles développées principalement le temps d’une scène assez drôle et particulièrement bien écrite… Ce qui nous fait regretter que la métaphore n’ait pas été poussée plus loin, notamment à travers une fin peut-être moins abrupte, même si le principe du huis-clos veut que celui-ci s’arrête lorsque les protagonistes sortent à l’extérieur, rompant leur isolement.

Un budget limité, mais un résultat attachant

image immeuble zombies la nuit a dévoré le monde de dominique rocher
© Haut et Court

Autre petite réserve qui a tendance à nous faire un peu sortir du film de prime abord : le manque de moyens se fait sentir du côté du maquillage des zombies, même si toute la gestuelle est parfaite. De même, cette limite de budget fait que tout le côté apocalyptique qui se déroule à l’extérieur est assez vite évincé, ce que le spectateur de films post-apocalyptiques pourra regretter. Néanmoins, étant donné que cette fin du monde est symbolique et que l’intérêt premier est de nous raconter le parcours de Sam et son ouverture progressive au monde en pleine mutation qui l’attend — comme n’importe quel jeune adulte — on pardonne sans mal ces défauts qui n’en sont pas vraiment pour retenir la justesse de fond et les jolies trouvailles formelles que l’on retrouve d’un bout à l’autre. Car, même sans beaucoup de moyens, le film de Dominique Rocher, adapté d’un roman de Martin Page, regorge d’idées pour suggérer l’omniprésence de la mort et montrer comment le héros (incarné avec une candeur bienvenue par Anders Danielsen Lie) y fait face. Comme ces quelques traces de sang ou encore ce rituel très touchant que trouve Sam pour honorer les défunts découverts dans leur appartement…

A condition de ne pas s’attendre à un film de genre à la Walking Dead ou 28 jours plus tard, La nuit a dévoré le monde est donc un premier essai attachant montrant le potentiel de Dominique Rocher derrière la caméra et au scénario. En s’écartant assez drastiquement du roman originel, il a su trouver une manière originale de raconter ce qui se révèle être, au final, un récit initiatique pour la jeunesse actuelle. Une proposition digne d’intérêt, qui montre à sa façon, après les très différents Sam Was Here, Grave et Revenge, que la jeune génération du cinéma de genre français a plus d’un tour dans son sac lorsqu’on daigne lui faire confiance.

6/10

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