[Critique] Marie-Madeleine : Sainte Rooney Mara

Caractéristiques

  • Titre original : Mary Magdalene
  • Réalisateur(s) : Garth Davis
  • Avec : Rooney Mara, Joaquin Phoenix, Chiwetel Ejiofor, Tahar Rahim, Ariane Labed, Denis Ménochet...
  • Distributeur : Universal Pictures International France
  • Genre : Biopic, Historique
  • Nationalité : Britannique
  • Durée : 1h59
  • Date de sortie : 28 mars 2018

La réhabilitation d’une figure-clé

Un an après Lion, émouvante histoire vraie d’un enfant indien adopté, le réalisateur australien Garth Davis est de retour avec une oeuvre consacrée à la réhabilitation d’une figure biblique finalement méconnue : Marie-Madeleine. Le sujet n’est certes pas inédit au cinéma, puisque Abel Ferrara s’était frotté au sujet en 2005 en s’inspirant (si l’on peut dire) des évangiles gnostiques, et plus particulièrement de L’Évangile de Marie, retrouvé à Nag Hamadi en 1945 et mis en lumière par les analyses du théologien Jean-Yves Leloup au début des années 2000. Malheureusement, le résultat final, perché mais surtout assez moralisateur, montrait que le cinéaste américain n’avait pas compris grand chose du texte ou, du moins, s’en fichait comme de l’an quarante. Le film de Davis s’intéressant lui aussi à ces écrits apocryphes, nous étions curieux de voir quel traitement il ferait de cette figure féminine généralement présentée comme une prostituée et une pécheresse qui aurait trouvé son “salut” auprès de Jésus, tandis que les textes non inclus dans le Nouveau Testament la décrivent au contraire comme la disciple préférée du fils de Dieu, celle qui avait compris son message mieux que tout autre.

image rooney mara marie-madeleine film garth davis
© Universal Pictures France

Et, au final, le résultat dépasse clairement nos espérances. Il faut dire que la mention “par les producteurs du Discours d’un roi” sur l’affiche pouvait prêter à douter : Universal allait-il nous livrer un drame hollywoodien au possible, tirant sur le mélo ou tombant dans le romantisme facile ? En effet, certains auteurs New Age — qui ont par la suite inspiré Dan Brown pour son Da Vinci Code  — n’avaient pas hésité à interpréter de manière personnelle certains versets des évangiles apocryphes en prétendant que Marie-Madeleine était enceinte de Jésus et avait dû fuir en Gaule ceux qui voulaient s’en prendre à son enfant. Une théorie certes romantique et séduisante, mais qui ne résiste pas forcément à une étude théologique sérieuse. Pour Jean-Yves Leloup, Marie de Magdala était surtout considérée par Jésus comme égale aux hommes, et Pierre était jaloux de la préférence qu’il lui accordait, et qu’il ne pouvait comprendre. Ce qui donnait lieu, dans L’évangile de Marie, à des écrits féministes avant l’heure. Après la crucifixion, Marie (parfois appelée également Myriam de Magdala) voulut tenir sa propre paroisse, mais l’Histoire ne retint pas sa vision des choses. Le Vatican refuse encore de reconnaître les apocryphes, cependant, en 2016, le pape François a décidé d’ériger la Sainte Marie-Madeleine en fête liturgique pour saluer son rôle de témoin de la résurrection du Christ.

Un drame biblique sobre et inspiré

image joaquin phoenix rooney mara marie-madeleine film garth davis
© Universal Pictures France

Pour en revenir au film, Marie-Madeleine invente et romance inévitablement un certain nombre d’éléments biographiques pour nous raconter une histoire dans laquelle chacun puisse se reconnaître, mais cela est en grande partie heureux : difficile en effet d’imaginer une oeuvre qui s’en serait tenue au contenu, parfois lapidaire, des différents textes. Le scénario fait ainsi le choix de présenter Marie, habitant à Magdala, comme une jeune fille lumineuse et indépendante d’esprit destinée à être mariée dans un futur proche par son frère et son père. Accoucheuse-née portant en elle un amour immense, elle ne veut cependant pas de cette existence toute tracée d’épouse docile qu’on lui dessine. En proie à une profonde crise existentielle, tout s’illumine lorsqu’elle croise la route de Jésus, prophète récemment arrivé dans la région, et dont tout le monde boit les paroles. Se reconnaissant dans ses enseignements et se sentant comprise de lui, elle décide de le suivre dans sa mission d’évangélisation, et part sur les routes en compagnie de lui et ses disciples. Le film est donc avant tout l’histoire d’une émancipation, d’un affranchissement face à l’ordre établi.

Si le choix de Rooney Mara (Song to Song, Ghost Story…) peut de prime abord sembler surprenant, la jeune actrice apparaît tellement magnétique et lumineuse dans le rôle que l’on se laisse très vite convaincre. Joaquin Phoenix, sans livrer ici une grande performance, fait preuve d’une certaine justesse dans le rôle de Jésus, ce qui n’était pas forcément gagné d’avance quand on sait que le comédien a dépassé les 33 ans depuis quelques années déjà… Garth Davis fait quant à lui le choix d’une mise en scène belle et assez brute, plus maîtrisée que dans le sympathique Lion, et atteint une forme d’épure qui rend parfaitement justice au sujet. Pas de mélo facile ni de ton moralisateur, mais un traitement réaliste et, par-dessus tout, juste et humain. Les miracles opérés par Jésus, qui auraient pu sembler grotesques, sont mis en images avec une grande simplicité, tandis que certaines scènes, assez dures, sont réalisées sans la moindre complaisance.

Un message humaniste

image rooney mara filet marie-madeleine film garth davis
© Universal Pictures France

Le message délivré par L’Évangile de Marie — à savoir que le Royaume de Dieu est intérieur — est quant à lui bien respecté, et amené de manière à faire véritablement sens. Le seul reproche que l’on pourrait faire est la vision un peu trop pathétique et surtout peu crédible d’un Judas (Tahar Rahim) qui suit uniquement Jésus car il pense qu’il pourra amener le paradis sur Terre et ainsi ressusciter sa femme et sa fille disparues suite à la famine. Cela ressemble à une simplification assez poussée du personnage, même si c’est cet arc narratif qui permet à Marie-Madeleine d’affirmer à l’apôtre que lui et les autres disciples ont peut-être mal interprété les paroles du Sauveur.

Les spécialistes auront sans doute également quelques petites choses à redire sur le contexte historique simplifié mais, si l’on fait fi de cette réserve, Marie-Madeleine demeure un drame biblique de toute beauté, qui sera à même de toucher un large public, et pas uniquement les croyants. En effet, ce que l’on retient en fin de compte, c’est la modernité de ces deux figures-clés que sont Jésus et Marie-Madeleine, et surtout l’humanisme du message délivré, qui place la foi en la vie au-dessus de tout.

7/10

Réagir à l’article

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *