[Critique] Ghostland : Cauchemar traumatique ou martyr volontaire ?

Caractéristiques

  • Titre original : Incident in a Ghostland
  • Réalisateur(s) : Pascal Laugier
  • Avec : Mylène Farmer, Crystal Reed, Emilia Jones, Anastasia Philips, Taylor Hickson, Rob Archer, Kevin Power...
  • Distributeur : Mars Films
  • Genre : Horreur
  • Nationalité : Franco-canadien
  • Durée : 1h31
  • Date de sortie : 14 mars 2018

Un cauchemar horrifique avec Mylène Farmer

Quatrième long-métrage de Pascal Laugier, récompensé cette année du Grand Prix, Prix du Public et Prix du Jury Syfy au Festival international du film fantastique de Gérardmer, Ghostland est une expérience intense, à la limite du supportable, portée par des partis pris esthétiques forts rendant à la fois hommage au slasher à la Wes Craven, au cinéma de Rob Zombie et aux oeuvres grindhouse. Le tout autour de thématiques fortes que le cinéaste avait déjà exploré dans son éprouvant Martyrs (2008), à savoir le traumatisme et la résilience. Bien que pas aussi oppressant que ce second long-métrage, qui compte parmi les plus violents et extrêmes que le cinéma de genre français puisse compter, ce nouveau film d’horreur, interdit aux moins de 16 ans, n’est clairement pas à mettre devant tous les yeux !


L’histoire ? Une mère de famille célibataire, Pauline (Mylène Farmer), emménage dans la vieille maison que lui a légué sa tante excentrique récemment décédée avec ses deux filles adolescentes, Elizabeth (Emilia Jones) et Vera (Taylor Hickson). Sur le chemin, elles croisent en voiture un camion de glaces qui les double, et auquel l’arrogante Vera s’empresse de faire un doigt d’honneur. A peine leurs cartons posés, le soir-même, les conducteurs du véhicule, un “ogre” et une tueuse transgenre s’introduisent dans la demeure et les attaquent sauvagement. Par miracle, Pauline parvient à poignarder les agresseurs et sauve ses filles. Mais, 16 ans plus tard, Elizabeth, devenue une auteure à succès de romans horrifiques, retourne sur les lieux du drame suite à un appel inquiétant de sa soeur, atteinte de crises délirantes chroniques en raison du traumatisme, et qui vit toujours avec leur mère dans la vieille maison. Les événements qui vont suivre vont mettre à l’épreuve la relation entre les deux soeurs, mais aussi les capacités de résilience d’Elizabeth, qui devra se battre aux côtés de Vera pour survivre…

De Scream à Martyrs

image taylor hickson emilia jones ghostland
© Mars Films

Ghostland s’ouvre au départ sur des rivages connus : on pense en effet très rapidement à Scream de Wes Craven, que ce soit en raison du pull écru porté par Mylène Farmer (qui rappelle celui de Drew Barrymore dans la scène mythique du premier film) ou la manière dont Laugier installe l’ambiance et met en scène le premier affrontement avec les tueurs. S’il y a là quelques facilités (un peu trop de jump scares, notamment) et que les hurlements ininterrompus des trois personnages féminins, qui interviennent au bout de 10 minutes de film seulement, peuvent irriter, on ne peut que reconnaître l’élégance de la mise en scène et de la direction artistique, qui nous font rentrer très vite dans l’histoire. Par ailleurs, la présentation des personnages est satisfaisante, les jeunes actrices impressionnantes et Mylène Farmer particulièrement crédible dans ce rôle de mère assez inattendu. L’alchimie est au rendez-vous et fait donc en sorte que l’on se soucie réellement de ce qui arrive aux personnages, contrairement à d’autres exemples des années 2000 et 2010 (La colline a des yeux d’Alexandre Aja, pour n’en citer qu’un) où les protagonistes font office de pantins dont on se fiche comme d’une guigne.

image crystal reed mylène farmer ghostland pascal laugier
© Mars Films

Après cette première longue séquence choc, nous faisons alors connaissance avec Elizabeth et Vera adultes : la cadette a réalisé son rêve de devenir un écrivain reconnu et en profite pour aider sa mère, qui doit s’occuper de sa soeur, enfermée dans son délire. La pauvre semble revivre en boucle les événements de cette nuit et s’enferme toute la journée dans le sous-sol où elle avait été retenue prisonnière avec sa soeur, hantée par des voix et parcourue de secousses comme si une entité invisible lui assénait des coups. En cela, ce 2e acte rappelle beaucoup la première partie de Martyrs, où le personnage incarné par Mylène Jampanoï, Lucie, était harcelée par une créature hideuse (la femme torturée qu’elle n’avait pu sauver) et invisible aux yeux d’autrui, qui la poussait à retrouver le couple de tortionnaires l’ayant kidnappée lorsqu’elle était enfant. Le cinéaste entretenait alors une certaine ambiguïté, laissant penser d’un côté que la violence du choc post-traumatique avait fait sombrer la jeune femme dans la folie, tout en laissant le doute sur une possible dimension fantastique. Cependant, alors qu’on se demande si Ghostland va prendre une voie similaire, le film bifurque au bénéfice d’un surprenant (mais très cohérent) twist qui intervient à 45 minutes de film seulement.

Une “version” surréaliste d’Hansel et Gretel autour du choc traumatique

image emilia jones ghostland pascal laugier
© Mars Films

Si l’on ne vous en dévoilera pas la teneur exacte afin de ne pas vous gâcher la surprise, disons que ce ressort nous laisse, à ce moment-là, dans le même état de déni et de sidération que le personnage d’Elizabeth — ce qui était précisément le but recherché par Pascal Laugier, qui réussit très bien son coup. On notera d’ailleurs au passage que cette révélation permet d’expliquer certaines incohérences ou, du moins, certains éléments étonnants de la précédente demi-heure, qui pouvaient quelque peu interpeller, mais apparaissent au final comme des indices volontaires disséminés à la manière de petits cailloux par le réalisateur. A partir de ce moment-là, Ghostland suit un programme assez proche de celui de Martyrs, centré sur le traumatisme de violences ignobles et la volonté de survivre coûte que coûte à cet enfer. Comment parvenir à survivre au sein de l’horreur, c’est justement la question que pose le récit à travers le parcours d’Elizabeth. Une échappatoire, même mentale, est-elle possible ou souhaitable lorsqu’on doit lutter pour sa vie ? Peut-on puiser de la force dans l’imaginaire pour se relever quand la réalité menace de nous tuer ? Au-delà de la réalité du choc traumatique, qui est au coeur de ce 4e film, Pascal Laugier prend cependant une voie différente ici en plongeant ses héroïnes martyrisées dans un univers à la Hansel et Gretel.

image chambre de poupées ghostland pascal laugier
© Mars Films

On parlait de petits cailloux plus haut, et ce n’est pas pour rien : Ghostland est un conte macabre complètement détraqué, où les occupants d’un camion de glaces torturent d’innocentes jeunes filles, qu’ils déguisent en poupées et auxquelles ils daignent seulement donner des bonbons pour se nourrir. Sauf que, contrairement au conte des frères Grimm, elliptique comme tous les contes et possédant une morale, la violence infligée aux héroïnes par ces méchants surréalistes est frontale et particulièrement malsaine : l’ogre renifle l’entrejambe d’Elizabeth, qui vient d’avoir ses règles pour la première fois et l’embrasse violemment, ne la distingue pas des autres poupées de porcelaine présentes dans la pièce et devient violent si son “jouet” daigne se débattre ou pleurer. Et, bien que le réalisateur ménage aux spectateurs (et à ses héroïnes) quelques “sorties de route” en guise d’échappatoire, les 40 dernières minutes du film sont particulièrement angoissantes et difficiles à regarder.

Une violence qui peut rebuter

image crystal reed anastasia philips ghostland pascal laugier
© Mars Films

Et c’est là que nous avons une petite réserve à émettre. Car, autant le point de vue et l’angle choisis par Laugier ne souffrent aucune ambiguïté dans le fond — non, il ne prend pas “plaisir” à torturer ses héroïnes, avec lesquelles nous sommes en empathie — autant la structure de Ghostland tend à rendre la seconde moitié du film inutilement longue, quand bien même celui-ci ne dure que 90 minutes en tout et pour tout. Si introduire un twist renversant en milieu de métrage était audacieux, le fait que la suite soit constituée exclusivement de tortures et tentatives d’évasion des deux soeurs donne l’impression perturbante de traverser un tunnel sans fin, dont on peine à voir la lumière au bout. Si Martyrs constituait une expérience encore plus limite, le mystère qui entourait l’organisation kidnappant les jeunes femmes apportait un “sens” à la seconde partie (qui se présentait par ailleurs comme une déconstruction du torture porn), et encourageait à aller au bout pour comprendre.

Ici, le but ultime de l’histoire, c’est la survie des deux soeurs, ni plus ni moins. Du coup, tout en réfutant toute complaisance envers la violence de la part du cinéaste, qui explore encore une fois les méandres du traumatisme laissé par des violences sur des jeunes femmes, on peut parfaitement comprendre les spectateurs pour lesquels cette expérience éprouvante pourra être ressentie comme malsaine.

Un film sans échappatoire émotionnelle, sur le thème de la survie et la résilience

image taylor hickson emilia jones ghostland
© Mars Films

Sans doute cela tient-il aussi au fait que le thème de la résilience ne donne jamais lieu à une catharsis comme cela pouvait être le cas de The Descent de Neil Marshall (2005), métaphore tout entière du deuil de son héroïne qui prenait aux tripes et émouvait véritablement. Si, dans Ghostland, nous sommes touchés par l’histoire tragique de cette mère et ses filles, l’émotion ne sort jamais véritablement, ce qui est dû au parti pris même du réalisateur de nous plonger dans le même état de sidération traumatique que ses personnages. Confrontés à une violence innommable et à une menace mortelle, le cerveau se déconnecte et anesthésie littéralement le sujet, qui peut tour à tour se figer ou bien en profiter pour fuir sans que son angoisse ne mette en péril sa survie.

La mise en scène et la direction d’acteurs de Laugier tendant à traduire cet état et à nous le faire éprouver, il n’y a pas de réelle échappatoire possible, ni délivrance émotionnelle, y compris à la toute fin. La thématique de la résilience amorcée lors du 2e acte se clôt par un plan fantomatique (beau et assez touchant) et une courte séquence finale, débouchant sur l’espoir, mais finalement assez sèche. Cela n’est en rien un défaut puisque, encore une fois, il y a là une véritable cohérence à l’oeuvre. Mais l’ironie de l’histoire — une adolescente prenant plaisir à écrire des histoires horrifiques trouve en fin de compte une vraie raison de se raccrocher à l’écriture après avoir vécu des tortures inimaginables — peut laisser un drôle de goût en bouche, peu importe la justesse du traitement.

image emilia jones poupée automate ghostland pascal laugier
© Mars Films

Au final, Ghostland ne manque pas d’atouts et de qualités, et ce malgré les excès d’une première partie efficace mais braillarde. Cependant, clairement, le film pourra rebuter et mettre mal à l’aise certains des aficionados les plus ouverts au genre horrifique. En dehors de sa réalisation au cordeau ne souffrant que de peu de faiblesses — exception faite de quelques jump scares un peu trop attendus et d’une inutile séquence avec un chien faussement menaçant — on saluera tout particulièrement l’ambiance sombrement surréaliste de la seconde partie et, surtout, les performances habitées des quatre comédiennes incarnant les deux soeurs adolescentes et à l’âge adulte, mais aussi d’une Mylène Farmer, émouvante dans un rôle de mère tendre et combative, bien loin du personnage qu’elle s’est bâti à travers son oeuvre musicale. On remarquera d’ailleurs ça et là quelques petits clins d’oeil à l’imagerie qu’elle a développée avec son complice Laurent Boutonnat, dont cette flippante poupée-automate rousse qui évoque celle du clip “Sans contrefaçon”…

Retrouvez notre test Blu-ray de Ghostland.

6/10

Une réaction

  1. Bonne critique, malgré quelques désaccords. Par exemple, jai trouvé au moins deux scènes du film extrêmement émouvantes : celle où Pauline (Mylène Farmer) conseille à sa fille de ne pas retourner dans le monde réel et où celle-ci décide finalement de le rejoindre et l’affronter, et puis à la fin l’adieu de la mère à sa fille, à qui elle montre la machine à écrire. C’est une manière de lui indiquer le moyen (l’écriture) de surmonter ses traumatismes. En fait, la plupart des scènes illuminées par la présence de Farmer m’ont semblé pleines d’émotion.

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