[Critique] California Son : Morrissey revient avec des reprises solaires

Caractéristiques

  • Maison de disque/label : BMG
  • Date de sortie : 24 mai 2019
  • Format utilisé pour la critique : streaming
  • Autres formats disponibles : CD, vinyle
  • Site officiel de l'artiste : https://www.morrisseyofficial.com/
  • Acheter : Cliquez ici

Morrissey, de bad boy à mouton noir du rock britannique ?

Ambigu, ombrageux et complexe, Morrissey, l’ex-leader des Smiths, est tout cela à la fois et bien plus. Artiste torturé et engagé, il est également connu pour son sale caractère.

Ainsi, en 2005, la chanteuse et pianiste américaine Tori Amos racontait lors d’un concert à Manchester — avant de faire une reprise délicieusement ironique d’Oasis, “Don’t Look Back in Anger” — que le beau ténébreux lui avait balancé un mesquin “Que connais-tu à la bonne musique ?” dans les coulisses d’une émission britannique en 1992, alors qu’elle venait de le complimenter sur son oeuvre. Il y a quelques années, il a également fait parler de lui en interdisant l’accès à l’un de ses concerts américains à un fan qui avait le mauvais goût de diriger un site où les fans de la première heure étaient libres de critiquer sa discographie récente dans la partie forum. Les autres anecdotes de ce genre ne manquent pas…

Mais la critique a toujours plus ou moins pardonné ces errements inhérents au personnage car, qu’on le veuille ou non, l’artiste a du génie. De “Big Mouth Strikes Again” au sublime “Asleep”, en passant par son chef d’oeuvre, l’album Vauxhall and I, l’artiste nous a fait frissonner plus d’une fois avec sa voix de crooner intemporelle.

Néanmoins, plus récemment, Morrissey l’homme a souvent inquiété : en faveur du Brexit, il a ouvertement critiqué la politique d’immigration de Theresa May, qualifié les asiatiques de “sous-espèce”, pris position pour le parti politique d’extrême droite For Britain et estimé que Marine LePen avait gagné le débat face à Emmanuel Macron avant la victoire de ce dernier aux présidentielles de 2017. Nouvelle provocation ? Vrai revirement xénophobe ?

Reprendre des chansons contestataires : une réponse à ses détracteurs ?

Et voilà que sort California Son, album de reprises ensoleillé, mais aussi engagé, dans lequel Morrissey reprend des artistes tels que l’icône gay oubliée du glam rock, Jobriath (“Morning Starship”), l’indétrônable reine de la folk Joni Mitchell (“Don’t Interrupt the Sorrow”), le légendaire barde Bob Dylan (“Only a Pawn in Their Game”), le crooner Roy Orbison (“It’s Over”) ou encore la chanteuse amérindienne Buffy Sainte-Marie (“Suffer the Little Children”).

Des chansons (dont certaines du courant contestataire américain) qui parlent d’esclavage moderne, d’éducation, de manipulations politiques et de chagrins d’amour. Dans la bouche de Morrissey, “Only a Pawn in Their Game” de Bob Dylan ressemble ainsi à une réponse aux polémiques les plus récentes qu’il a engendrées. Dans ce titre, le chanteur folk évoque la manière dont les politiciens excitent la haine des blancs pauvres en leur laissant entendre qu’ils sont “meilleurs” et “privilégiés” par rapport aux noirs alors qu’ils vivent eux aussi dans la pauvreté et ne s’élèveront pas puisque les uns et les autres sont seulement “un pion sur leur échiquier”.

Une manière, sans doute, de rappeler que les politiciens qui tentent de se faire bien voir du peuple ne le protègent pas toujours (peu importe la couleur de peau des citoyens), même lorsqu’ils sont à priori “inclusifs”. Et une façon pour le chanteur, à n’en pas douter, d’exprimer son ras-le-bol d’une époque qui tend aux extrêmes des deux côtés, tout en se dédouanant des accusations de racisme qui lui collent aux basques depuis 2-3 ans. Après tout, qui irait remettre en cause les paroles du chantre Bob Dylan, qui a reçu le Prix Nobel ?

De même, sa reprise de Buffy Sainte-Marie pourra être entendue comme un pied de nez à ses détracteurs, même si, au vu de ses récents propos sur le terrorisme, cette version pourra sembler fort ambigüe (“Maman ne les prépare pas/à rencontrer l’ennemi qui se prépare à fondre sur nous/Elle leur apprend que le Mal est de l’autre côté de la mer/et vit dans une grotte/comme on le voit à la télé”).

Un album de reprises étonnamment lumineux


Et côté musique, alors ? Morrissey nous surprend avec un album bien plus lumineux que pourraient le laisser entendre certaines des paroles des chansons qu’il reprend ici. Au-delà de la sélection de morceaux particulièrement bien choisie, autant pour leurs mélodies que leurs thèmes, on sent le chanteur heureux, apaisé. California Son apparaît ainsi comme un album où l’artiste rayonne et se fait plaisir dans une atmosphère ensoleillée, même si la mélancolie n’est jamais loin.

Si l’on regrettera un “Days of Decisions” (originellement interprété par Phil Ochs) un peu trop ronflant, cette galette ne manque pas de titres forts. Qu’il s’agisse de sa réinterprétation très rythmique de “Suffer the Little Children” à “Lady WillPower” ou, surtout, du combo “Lenny’s Tune” et “Some Say I Got Devil” qui conclue l’affaire en beauté en nous filant la chair de poule, California Son est souvent inspiré.


Alors certes, les fans de la première heure trouveront peut-être certaines reprises (pourtant fort rafraîchissantes) un peu trop “faciles” car éloignées de l’image plus ténébreuse de l’artiste : “Morning Starship”, “Wedding Bell Blues”, “Loneliness Remembers What Happiness Forgets”… Si ces titres possèdent une indéniable fibre feel-good si l’on fait abstraction de certaines paroles, ils sont surtout très réussis. Sur des arrangements épurés et efficaces, la voix de crooner de l’artiste s’y épanouit et nous entraîne avec elle dans un agréable périple.

Ainsi, si California Son reste un projet à part de Morrissey au sein d’une discographie particulièrement riche, ce disque de reprises ne déçoit pas et, en dépit d’un ou deux titres plus en-deçà, surprend agréablement. Tout en restant fidèle à ses thèmes mélancoliques et engagés, cette sélection de morceaux des années 60-70 éclaire les influences du Britannique et sa personnalité complexe, tout en se révélant une collection de réinterprétations résolument solaires et souvent inspirées. Sans doute l’un des rares disques de l’artiste que l’on écoutera sans problème en voiture sur la route des vacances !

7/10

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