[Théâtre] 12 hommes en colère : Un huis clos judiciaire captivant

Caractéristiques

  • Titre : 12 hommes en colère
  • Genre : Théâtre
  • Ecriture : Reginald Rose
  • Mise en scène : Charles Tordjman
  • Avec : en alternance Jeoffrey Bourdenet, Amine Chaïb, Antoine Courtray, Philippe Crubézy, Olivier Cruveiller, Adel Djemai, Christian Drillaud, Thierry Gibault, Claude Guedj, Xavier de Guillebon, Geoffroy Guerrier, Yves Lambrecht, Roch Leibovici, Francis Lombrail, Charlie Nelson, François Raüch de Roberty, Alain Rimoux, Pascal Ternisien.
  • Durée : 1h30
  • Lieu(x) de représentation : Théâtre Hébertot
  • Dates : du 18 février au 12 juin 2022
  • Récompenses : Meilleure pièce aux Globes de Cristal 2018
  • Note : 7/10

Un drame judiciaire intense

Après plus de 350 représentations, 12 hommes en colère, célèbre pièce du dramaturge américain Reginald Rose (1954), adaptée en français par Francis Lombrail et mise en scène par Charles Tordjman, revient pour une nouvelle saison au Théâtre Hébertot. On y découvre douze jurés réunis à huis clos pour décider du sort d’un jeune homme de seize ans, accusé d’avoir assassiné son père. Le vote doit se faire à l’unanimité en faveur de la peine de mort ou de l’acquittement. Tout accable le suspect : le voisin du dessous l’a entendu menacer son père, un témoin déclare l’avoir vu le poignarder depuis sa fenêtre, l’arme du crime a été achetée le jour-même et son alibi ne tient pas. Pour onze des jurés, le verdict de sa culpabilité ne fait aucun doute.

Pourtant, le numéro 8, un architecte, brise le consensus en votant « non coupable » et invite les autres à prendre le temps de la réflexion.
Le spectacle fait alors revivre l’enquête policière qui a précédé le procès : tour à tour, les jurés présentent les faits, citent les témoignages, les remettent en question, recherchent le mobile du crime et exposent le casier judiciaire de l’accusé. Certains personnages participent même à des reconstitutions afin de déterminer si les éléments de l’affaire sont vraisemblables. Au fur et à mesure qu’il découvre les circonstances du parricide, le public est amené à tirer ses propres conclusions, devenant lui-même juré à part entière, une « audience » autant judiciaire que théâtrale. Les pièces à conviction – le couteau à cran d’arrêt et le plan de la maison du témoin – sont déposées sous ses yeux, sur le devant de la scène, comme pour l’inviter à participer à la résolution du mystère.

Le climat de ce drame judiciaire est lourd et oppressant : aucun des jurés ne quitte jamais la pièce, dont l’exiguïté est accentuée par le nombre important de comédiens sur scène. L’action se déroule en temps réel et les personnages se plaignent régulièrement de la chaleur étouffante, tandis qu’un orage gronde au dehors. Il s’agit, d’ailleurs, du seul bruitage présent dans ce spectacle très silencieux et solennel.

 

pièce de théâtre 12 hommes en colère à paris

Une mise en scène sobre et efficace

La première chose qui frappe le regard est l’aspect minimaliste du décor : un grand bloc blanc occupe tout l’espace, servant de banquette et d’estrade aux comédiens, surmonté d’une baie vitrée opaque et d’une horloge. A l’ouverture du rideau, les douze jurés se tiennent debouts et immobiles, alignés sur le devant de la scène, dans une posture digne et grave. Leurs costumes sont austères : des chemises, cravates et vestes aux tons gris ou ternes.

La pièce présente une unité de lieu, d’action et de temps, qui pourrait faire craindre une certaine monotonie, mais il n’en est rien. Les échanges entre les personnages sont rythmés et la tension monte progressivement grâce aux comédiens très convaincants et investis.

Ne se déplaçant que très peu sur scène, ils donnent à chacun de leur mouvement une intensité et une signification décuplées. Ainsi, lorsque les jurés sont assis côte à côte, ils parlent posément des éléments du procès. En revanche, dès qu’ils se déplacent, leurs interventions deviennent plus passionnelles.

Monter sur l’estrade et se détacher du groupe marquera par exemple une prise de position hostile, alors qu’un rapprochement physique avec un autre personnage pourra indiquer une volonté de le convaincre. A moins qu’il ne s’agisse d’une envie d’en découdre, lorsque la discorde s’intensifie. La mise en scène appuie donc finement l’unité et la désunion de ces personnages, tantôt solidaires, tantôt adversaires.

Une invitation à la réflexion

Même si le texte recèle quelques pointes d’humour bienvenues, le ton général demeure solennel et grave car il s’agit d’un véritable plaidoyer en faveur du débat d’idées. Le juré numéro 8, étant au début le seul à voter « non coupable », affronte avec courage le groupe unanime qui se dresse contre lui. Il oppose à leurs préjugés les valeurs de l’intelligence et de l’humanité et ne se montre jamais agressif, mais au contraire toujours courtois et mesuré. Les questions qu’il soulève sont nombreuses : un jeune homme ayant vécu dans un milieu sordide deviendra-t-il forcément un criminel ? La peine de mort est-elle légitime ? Faut-il suivre le groupe ou assumer ses propres convictions ?

Bien que le contexte de la pièce ne soit pas contemporain, ces problématiques sont d’une grande actualité : la peine de mort n’existe plus aujourd’hui en France, mais l’on peut encore s’interroger sur la manière dont la justice est rendue. Reginald Rose milite en faveur de la confrontation d’opinions diverses : en mettant en scène des personnages issus de milieux sociaux très différents – un avocat, un entraîneur de football ou encore un chômeur – il encourage la multiplicité des points de vues qui enrichit la discussion.

Aucun de ces personnages n’est d’ailleurs nommé, comme pour indiquer que le but d’un juré est de tendre vers une forme d’anonymat : alors que l’identité de chacun est construite par son histoire personnelle, ses rencontres et ses idéaux, le juré doit chercher à s’affranchir de ses préjugés, de ce qui le définit, pour parvenir à assumer la lourde responsabilité qui lui incombe : celle d’avoir le droit de vie ou de mort sur un autre individu.

12 hommes en colère est donc une pièce captivante, subtile et efficacement mise en scène, qui invite à réfléchir sur des thématiques essentielles et intemporelles. Avec déjà plus de 100 000 spectateurs et le prix de Meilleure pièce obtenue aux Globes de Cristal 2018, le succès de ce spectacle n’est plus à démontrer, et nous ne pouvons que vous encourager à aller le découvrir au théâtre Hébertot !

Cet article a été écrit par , qui a publié 18 articles sur le site.

Lorsqu’elle n’enseigne pas l’italien, Lucia Piciullina aime discuter de sa passion pour le cinéma, le théâtre et les comédies musicales. Spécialisée en littérature young adult et grande amatrice de polars et thrillers, elle rejoint Culturellement Vôtre en février 2020 pour y partager ses avis lecture et sorties culturelles.

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