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[Critique] La Pietà : Que vaut le Grand prix du festival de Gérardmer 2023 ?

Caractéristiques

  • Titre : La Pietà
  • Réalisateur(s) : Eduardo Casanova
  • Scénariste(s) : Eduardo Casanova
  • Avec : Manel Llunell, Ángela Molina, Macarena Gómez...
  • Genre : Comédie dramatique, Horreur
  • Pays : Espagne
  • Durée : 1h20
  • Date de sortie : prochainement
  • Note du critique : 8/10

La Sélection 2023 du Festival de Gérardmer à la Cinémathèque

Alors que la trentième édition du Festival International du Film Fantastique de Gérardmer, présidée par Michel Hazanavicius et Bérénice Béjo, vient de se conclure le 29 janvier 2023, la Cinémathèque de Paris proposait sa « Reprise » des films de la sélection, la semaine du 1er au 6 février. Pas moins de huit longs-métrages en compétition y étaient proposés au public friand de films de genre n’ayant pu se déplacer pour l’événement vosgien. Seul La Montagne de Thomas Salvador, qui a reçu le Prix du Jury et le Prix de la critique, n’y était pas projeté car il est sorti sur nos écrans le mercredi 1er février. On retiendra deux autres noms du palmarès : l’Israélienne Ann Oren, qui a reçu le Prix du Jury ex aequo pour son premier film Piaffe, racontant l’histoire surréaliste d’une bruiteuse de cinéma travaillant sur une publicité dans le milieu équin et se voyant progressivement affublée d’une véritable queue de cheval, et l’américaine Chloe Okuno ayant obtenu le Prix du 30ème Festival de Gérardmer pour Watcher.

En ouverture de sa Reprise, le mercredi 1er février 2023, la Cinémathèque a présenté le grand gagnant du festival, La Pietà, deuxième long-métrage du réalisateur espagnol Eduardo Casanova, qui avait déjà été nommé dans trois catégories différentes aux Goya pour Skins en 2017. La Pietà a fait consensus en obtenant à la fois le Grand Prix, le Prix du jury jeunes de la Région Grand Est et le Prix du Public.

mère et fils dans le film la pietà d'eduardo casanova

La Pietà met en scène, dès ses premières images, une relation malsaine entre un jeune homme d’une vingtaine d’années, Mateo, et sa mère Libertad, qui refuse de le voir quitter la maison et le couve comme s’il était encore un tout jeune enfant. Cette codépendance affective ne fera que s’aggraver lorsque l’un des deux personnages apprendra qu’il souffre d’une tumeur au cerveau. Bien que tragique, le point de départ de l’intrigue n’empêche pas le film de développer une dimension humoristique déconcertante et inattendue. Ainsi, cette mère étouffante interprétée brillamment par Ángela Molina (Étreintes brisées) évolue dans un univers onirique, où la maison, les accessoires et les vêtements sont tous de couleur pastel, principalement rose. Elle mange avec son fils, dort avec son fils et regarde tous les soirs à la télévision les informations diffusant en continu des images en provenance de Corée du Nord. Ces rituels présentés avec un décalage comique associés à la fascination visuelle créée par le choix des couleurs contribuent à interloquer le spectateur et à lui faire prendre une distance amusée vis à vis du propos dérangeant du film.

Le réalisateur nous propose une variation carnavalesque autour de l’attachement pathologique de ces deux adultes, mêlant dialogues absurdes et scènes d’une violence graphique très poussée, et créant un univers à la fois grotesque et effrayant. Eduardo Casanova s’amuse à brouiller les pistes et à jouer avec les genres, puisque certaines séquences semblent directement inspirée de la telenovela, mettant en scène des acteurs jouant de manière poussive, dans une alternance de champ-contre-champ en gros plans. La musique, omniprésente et hypnotique, achève de parfaire cette expérience de cinéma singulière en proposant des morceaux doux, parfois enfantins, pendant que le malaise s’installe à l’écran, ou poussant le loufoque jusqu’au bout dans une scène de chorégraphie de groupe en robes bouffantes et virevoltantes.

scène onirique dans le film la pietà d'eduardo casanova

Une réalisation léchée et signifiante

En plus de proposer une expérience originale au spectateur, La Pietà repose sur une mise en scène élaborée et précise qui, loin d’être gratuite, sert toujours pleinement son propos. La caméra est très mobile, Eduardo Casanova utilisant souvent les plongées et contre-plongées pour surprendre, esthétiser ou signifier quelque chose de manière appuyée. Les angles choisis sont innovants et variés, et le cadre est toujours travaillé. Ainsi, l’éloignement entre la mère et son fils, que l’on suit la plupart du temps en gros plans, sera marqué par un plan large qui insiste de manière formelle sur la séparation douloureuse vécue par les protagonistes. Casanova fait également de nombreux plans sur les fenêtres ou les portes de la maison, qui sont autant d’ouvertures possibles et de potentielle fuite pour Mateo (Manel Llunell aperçu dans Valley of the Dead).

Le long-métrage joue également beaucoup sur les paradoxes : le cocon de la maison de Libertad, dont le nom est en lui-même une contradiction, est richement décoré, coloré de rose et de teintes douces. Pourtant, les plans larges qui lui sont consacrés sont froids, trop épurés, et lisses. Ils contribuent à densifier le malaise ressenti par Mateo qui sait qu’il ne devrait pas accepter cet enfermement qu’il subit au quotidien. Malgré tout, cet abri rassurant est à plusieurs reprises confronté au danger de l’extérieur, incarné par des couleurs froides et grises et par le tumulte des passants qui bousculent le jeune homme. Chaque élément de mise en scène est donc savamment choisi pour donner au long-métrage une esthétique atypique et décalée.

Un film dérangeant et excessif

Si Eduardo Casanova s’amuse à brouiller les pistes en proposant un film de genre étrange, n’ayant jamais recours aux jump scares auxquels la production horrifique nous habitue aujourd’hui, la tension est cependant très présente dans La Pietà, et s’intensifie au fur et à mesure. Le malaise créé par la relation toxique des personnages imprègne la totalité du long-métrage et se cristallise dans quelques scènes d’épouvante particulièrement dérangeantes, proches du body horror. Le réalisateur aime pousser les choses à l’extrême, que ce soit dans son esthétique ou dans son propos. Cela peut donner lieu à des séquences crues et violentes très réussies, mais également à quelques raccourcis assez peu inspirés.

Ainsi, mettre en parallèle la relation problématique de Libertad et Mateo avec la dictature de Kim Jong-Il en Corée du Nord était plutôt osé et totalement inattendu dans cette coproduction espagnole et argentine. Néanmoins, certaines analogies assez grossières manquent de subtilité. Le motif du despote revenant tel un running gag à chaque fois que les personnages s’installent devant les informations télévisées s’inscrit assez bien dans la logique fantaisiste du film et désamorce un peu la tension et l’angoisse ressentis. Cependant, il n’est clairement pas le choix le plus fin du réalisateur.

La Pietà, grand gagnant de la 30ème édition du Festival du film fantastique de Gérardmer, est donc un film atypique, à la mise en scène travaillée, qui réussit d’une manière particulièrement réjouissante à mêler comédie et horreur. S’il n’est pas exempt de quelques défauts, son ton décalé et sa grande maîtrise esthétique en font assurément un long-métrage de genre très solide et réussi. Gageons que ses nombreuses récompenses lui permettront de trouver une place bien méritée dans les programmations prochaines des salles de cinéma.

Article écrit par

Lorsqu’elle n’enseigne pas l’italien, Lucia Piciullina aime discuter de sa passion pour le cinéma, le théâtre et les comédies musicales. Spécialisée en littérature young adult et grande amatrice de polars et thrillers, elle rejoint Culturellement Vôtre en février 2020 pour y partager ses avis lecture et sorties culturelles.

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